Électa
Sommaire
I. La seconde Épître de saint Jean l'Évangéliste commence par ces mots : « L'Ancien ou le Prêtre Senior, à la dame Électa et à ses enfants, que j'aime dans la vérité, et non pas moi seul, mais aussi tous ceux qui connaissent la vérité. » Avant de faire la Biographie d'Électa, il nous semble utile de donner quelques détails sur les trois Épîtres de saint Jean, et sur le nom d'Ancien ou de Senior qu'il prend en écrivant à Électa.
II. La première lettre de saint Jean est une lettre catholique, c'est-à-dire une circulaire adressée à tous les chrétiens d'un pays et non à une personne en particulier. Quels sont les chrétiens auxquels écrit le disciple bien-aimé ? La tradition transmise par les premiers Pères de l'Église, et acceptée par Baronius, nous apprend que c'est aux Parthes que la lettre est adressée.
III. D'abord, la suscription, qui se lisait encore au commencement de l'Église, ne laisse aucun doute à cet égard : elle était ainsi conçue : « Jean aux Parthes, Joannes ad Parthos ». Une faute de copiste l'aura laissé tomber et de là le doute sur la direction de la lettre.
IV. Ensuite, il faut savoir qu'à l'exemple des autres Apôtres, saint Jean était un infatigable missionnaire; il avait parcouru l'empire des Parthes, qui renfermait alors la Perse et une partie de l'Asie Septentrionale, peut-être même une partie de la Chine. Il était donc naturel que, retiré à Éphèse après son exil de Pathmos, il écrivît à ses enfants, soit qu'eux-mêmes lui aient demandé un souvenir, soit qu'il y fût porté à raison des circonstances, pour les prévenir contre les hérésies naissantes d'Ébion et de Gérinthe.
V. La seconde lettre est adressée à Électa, et la troisième à Caïus, dont nous parlerons en son lieu. En écrivant à Électa, le disciple bien-aimé s'appelle le Vieux et même le « Plus Vieux ». Pourquoi ? Parce qu'il était fort âgé; parce qu'il était le dernier survivant des Apôtres; parce qu'il surpassait en âge tous les évêques de l'Asie.
VI. Qui était Électa ? Électa était une grande dame, recommandable entre toutes par sa foi, par sa charité, par sa fortune. Ministre de Jésus-Christ dans sa famille, elle le faisait régner sur ses enfants et sur tout ce qui l'entourait. De là le nom que lui donne l'Apôtre, et qui veut dire choisie, « femme d'élite »; mais son vrai nom était Drusia ou Drusiana. Par ses vertus et par ses largesses, elle était comme la mère de l'Église de Corinthe, alors dans toute sa splendeur.
VII. Lorsque saint Jean, revenu de Pathmos, faisait son entrée à Éphèse, il rencontra le convoi d'Électa qu'on portait en terre. Cette chère disciple était morte de douleur en attendant le retour de son père bien-aimé. Outre ses parents, une foule de pauvres, de veuves, d'orphelins l'accompagnaient en pleurant.
VIII. L'Apôtre s'arrête, ordonne de déposer le cercueil et d'ôter les bandelettes qui enveloppaient le corps; puis, à l'exemple et au nom de son bon Maître au tombeau de Lazare, il appelle Électa, lui commande de se lever, de retourner à sa maison et de lui préparer à manger. Électa obéit, et comme si elle sortait, non des bras de la mort, mais du sommeil, elle accomplit les ordres du disciple bien-aimé. Ce miracle, qui détermina un grand nombre de conversions, eut lieu en 103, la quatrième année du règne de Trajan.
IX. À la fin de sa lettre, saint Jean dit : « Les fils de votre sœur Électa vous saluent. » Ainsi les deux sœurs portaient le même nom. Il n'est pas rare de voir, dans les familles nombreuses, plusieurs enfants qui portent le même nom; ainsi deux Jean, deux Pierre, deux Marie, deux Marguerite. L'habitude de vivre avec eux empêche de les confondre. Tel est donc le sens des paroles de saint Jean : « Ô Électa, qui êtes la mère des fidèles dans l'Église de Corinthe, les fils de votre sœur, qui est comme vous, Électa, femme d'élite, dans l'Église d'Éphèse, d'où je vous écris, vous envoient leurs salutations. »
X. Ces paroles montrent la politesse, l'affabilité, la charité de l'Apôtre de la dilection. Il ne se contente pas de saluer Électa seulement en son nom; il lui envoie les souvenirs affectueux de ses neveux. Comparez cette formule à celle qui termine les lettres païennes, vous verrez que la charité, la fraternité, fruit du Christianisme, sont absentes de leur correspondance. Dans leurs lettres comme dans leurs discours et dans leurs livres, l'onction manque totalement, et c'est là un défaut capital. On voit que la société païenne était moins une famille qu'une agrégation d'individualités, maintenue en corps par la force ou par l'intérêt.
XI. Comme dit saint Paul, les païens, en général, n'avaient pas de cœur : Sine affectione. D'une part, le despotisme dans l'État et dans la famille; d'autre part, l'esclavage de la femme, de l'enfant, des trois quarts du genre humain, étaient incompatibles avec l'esprit de charité. On sait de quelle manière les pauvres et les malades étaient traités; on sait encore que le patriotisme farouche, qui n'était autre chose que l'égoïsme national, formait la base du droit des gens.
XII. Grâce au Dieu fait homme, qui s'est appelé charité : Deus charitas est; qui a aimé le monde jusqu'à mourir pour lui; qui a résumé toutes les lois dans ce précepte : « Aimez-vous les uns les autres », que saint Jean ne cessait de redire jusque dans son extrême vieillesse. Le monde devenu chrétien a vécu de charité. Ce principe d'une fécondité incomparable a couvert la face de la terre de merveilles, créé les plus douces relations et, autant que le permet l'épreuve du temps, allégé le fardeau de la vie. Restons fidèles à cet esprit et craignons plus que toutes choses d'entendre dire de nous : Il est sans cœur. C'est le blâme le plus humiliant qui pourrait nous être infligé car, image de Dieu qui est charité, l'homme n'est rien que par le cœur. Voir : Serrarius, in hunc loc.; S. Ambr. in Ps. 36; Clem. Alexand.; L. Dexter, Chron. an. 100; Cor. a Lap., in II, Joan. 1 et 13, etc.