Apollon, Éraste, Gaïus, Aristarque
Sommaire
I. Parmi les noms propres qui se trouvent dans le XVIIIe chapitre des Actes des Apôtres, en voici un nouveau qui doit fixer notre attention: c'est celui d'Apollon. Après avoir quitté Corinthe, saint Paul vint à Éphèse, où il laissa ses fidèles coadjuteurs, Priscille et Aquila, puis il partit pour Jérusalem. «A quelque temps de là, parut à Éphèse un juif nommé Apollon, originaire d'Alexandrie, homme éloquent et savant dans les Écritures. Il était instruit dans la voie du Seigneur et parlait avec un zèle ardent, et il enseignait avec soin ce qui regardait Jésus: ne connaissant encore que le baptême de Jean.
II. Il commença donc à parler librement dans la synagogue, et quand Priscille et Aquila l'eurent entendu, ils le prirent chez eux et lui exposèrent plus complètement la voie du Seigneur. Et comme il voulait aller en Achaïe, les frères, qui l'y avaient exhorté, écrivirent aux disciples de le recevoir, et lorsqu'il fut arrivé il fut très utile aux fidèles, car il convainquait publiquement les juifs et avec force, montrant par les Écritures que Jésus était le Christ.»
III. Comme Apollon était originaire d'Alexandrie, on suppose avec raison qu'il avait été instruit, dans les Écritures, à la célèbre école fondée par saint Marc, premier Apôtre de cette Église. Mais s'il connaissait bien l'Ancien Testament, s'il savait en faire valoir avec éloquence les preuves de la divinité de Notre-Seigneur; il était moins versé dans la connaissance de l'Évangile. Ainsi il était encore catéchumène, n'ayant reçu que le baptême de saint Jean-Baptiste: on sait que ce baptême était un engagement public à la pénitence et une préparation au vrai baptême chrétien.
IV. Afin d'achever son instruction, Priscille et Aquila le prirent charitablement chez eux et lui donnèrent les leçons nécessaires, pour faire valoir avec plus d'assurance les talents que Dieu lui avait donnés. Il faut remarquer en passant l'humilité de ce grand orateur. Apollon n'hésite pas à se mettre, comme un enfant, à l'école de ces humbles disciples. Dieu bénit cette disposition, comme il bénit toujours les âmes humbles.
V. Bien instruit des vérités évangéliques, Apollon vint à Corinthe, où il prêcha avec le même succès qu'à Éphèse. Sans le vouloir, il excita un tel enthousiasme parmi les fidèles de Corinthe qu'il en résulta une espèce de division. Une chose à peu près semblable arrive encore aujourd'hui. On se passionne pour un prédicateur à la mode: on ne voit que lui, on l'exalte au-dessus de tout, et on regarde avec une espèce de dédain ceux qui ne partagent pas l'admiration, quelquefois peu réfléchie, qu'on lui a vouée.
VI. Ayant appris ce qui se passait, saint Paul écrivit aux Corinthiens, pour étouffer ce germe de zizanie naissante. «J'ai appris, leur dit-il, par ceux de la maison de Chloé, qu'il y a des contestations parmi vous. Chacun de vous dit: «Moi, je suis à Paul; et moi à Apollon; et moi à Céphas, et «moi à Jésus-Christ.» Jésus-Christ est-il donc divisé? Est-ce que Paul a été crucifié pour vous? ou avez-vous été baptisés au nom de Paul?...
VII. «Puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des contentions, n'est-il pas visible que vous êtes charnels et que vous vous conduisez selon l'homme? Et puisque l'un dit «Je suis à Paul»; et l'autre «Je suis à Apollon,» n'êtes-vous pas encore hommes? Qu'est-ce donc Apollon et qu'est-ce que Paul, sinon les ministres de celui en qui vous avez cru? Moi j'ai planté, Apollon a arrosé: mais Dieu a donné l'accroissement. Or, celui qui plante n'est rien, non plus que celui qui arrose; mais celui qui est quelque chose, c'est Dieu qui donne l'accroissement.»
VIII. La division entre les fidèles de Corinthe était venue de ce que, pour les uns Apollon prêchait mieux que saint Paul, et charmés de son éloquence, se faisaient gloire d'être ses disciples. Saint Paul ne l'ignorait pas, mais lui aussi, aurait pu prêcher avec une éloquence égale et même supérieure à celle d'Apollon. Il ne l’avait pas voulu. Pour donner une leçon à ses chers Corinthiens, il leur décrit: «Je suis venu pour vous annoncer l'Évangile, et non pas pour la sagesse de la parole, afin de ne point anéantir la croix de Jésus-Christ. Je ne suis point venu dans la sublimité du discours et de la sagesse. J'ai été au milieu de vous dans un état de faiblesse, de crainte et de grand tremblement. Mes discours et mes prédications n'ont pas consisté dans les paroles persuasives de la sagesse humaine, mais dans les preuves sensibles de l'Esprit et de la puissance de Dieu, afin que votre foi ne soit point établie sur la sagesse des hommes, mais sur la vertu de Dieu.»
IX. Ces humbles explications du grand Apôtre mirent fin aux contestations et préférences rivales. Saint Paul ne fut nullement jaloux d'Apollon, pour qui il conserva toujours la plus grande estime et le plus tendre attachement. Longtemps après, écrivant à Tite, il lui dit: «Lorsque je vous aurai envoyé Artémas et Tychique (afin que pendant votre absence ils prennent soin de l'Église de Crète) envoyez-moi Zénas le docteur de la loi, et Apollon, en ayant bien soin que rien ne leur manque.» L'Apôtre demande Zénas et Apollon, afin de l'aider dans la prédication: Zénas, parce qu'étant docteur de la loi, il peut beaucoup pour éclairer les juifs par les Écritures; Apollon, parce qu'il est un prédicateur éloquent. Telle est la conduite des saints: telle doit être la nôtre.
X. Pendant qu'Apollon évangélisait à Corinthe, saint Paul prêchait à Éphèse. C'était l'an 57 de Notre-Seigneur, la quinzième de saint Pierre à Rome, et la première du règne de Néron. Tous les jours l'infatigable Apôtre enseignait dans l'école d'un nommé Tyran, et confirmait sa doctrine par d'éclatants miracles. Il en résultait qu'un grand nombre de personnes se convertissaient, confessaient leurs péchés et apportaient leurs livres de magie qu'elles brûlaient publiquement. Il se trouva, dit le Texte Sacré qu'il y en avait pour cinquante mille deniers, c'est-à-dire pour la somme de cinquante mille francs, peut-être plus 1. Ce chiffre vraiment effrayant montre dans quelles profondes superstitions les habitants d'Éphèse étaient plongés. .
XI. Ces conversions nombreuses ne faisaient pas l'affaire des ouvriers qui travaillaient à la fabrication des idoles. On sait qu'Éphèse était célèbre par son temple de Diane. Or un des principaux orfèvres de la ville, nommé Démétrius, faisait en argent de petits temples de Diane, ce qui produisait un gain considérable aux ouvriers. Il les assembla, avec d'autres qui travaillaient à ces ouvrages, et leur dit: «Mes amis, vous savez que c'est de ce genre d'ouvrage que vient votre gain. Vous voyez, et vous entendez dire que, non seulement à Éphèse, mais presque dans toute l'Asie, ce Paul a détourné une grande multitude, enseignant que les ouvrages de la main des hommes ne sont point des dieux.
XII. «Or, il est à craindre non seulement que notre art ne vienne à être décrié, mais que le temple même de la grande Diane ne soit méprisé, et que la majesté de celle que toute l'Asie et l'univers adorent ne tombe dans l'oubli. «Ce qu'ayant entendu, ils furent remplis de colère, et poussèrent ce cri: La grande Diane des Éphésiens! La ville fut aussitôt remplie de confusion. Tous criaient diversement, et la plupart ne savaient pourquoi ils étaient assemblés. C'est ce qui arrive encore aujourd'hui dans les émeutes. Les foules vocifèrent, brisent, renversent, et font le mal sans savoir pourquoi. Cependant on se saisit de deux compagnons de saint Paul, Gaïus et Aristarque; on les entraîne au théâtre et on leur eût fait un mauvais parti, sans le secours d'un magistrat nommé Alexandre, qui finit par apaiser la sédition. Saint Paul voulut se rendre au théâtre, où le peuple était assemblé, mais on l'en empêcha, et, afin de ne pas exposer inutilement sa vie, il partit pour la Macédoine.
XIII. Dans ce chapitre XIXe trois noms se présentent, sur lesquels il faut donner quelques détails. Nous venons d'entendre ceux de Gaïus et d'Aristarque. Quelques versets plus haut saint Paul nomme Éraste, qu'il envoie en Macédoine. Commençons par ce dernier. Éraste était le questeur de la ville de Corinthe. Saint Paul le fit partir pour la Macédoine, afin de lui préparer les voies et de recueillir les aumônes destinées aux chrétiens de Jérusalem. Éraste s'acquitta religieusement de sa commission. Son zèle et ses vertus le firent nommer évêque de Philippes, où il eut le bonheur de recevoir la couronne du martyre. «Le vingt-sixième jour de juillet, dit le Martyrologe romain, à Philippes, naissance de saint Éraste, qui fut ordonné par saint Paul évêque de cette ville, où il fut martyrisé.»
XIV. De Gaïus nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il était Macédonien. Mais, compagnon de saint Paul, on peut conclure qu'il fut un de ces grands et courageux chrétiens, dont le zèle aida puissamment l'Apôtre des nations dans la mission de porter l'Évangile aux Grecs et aux Barbares. Aristarque fut l'inséparable compagnon de saint Paul. Il le suivit à Rome et partagea sa prison. C'est le témoignage que lui rend saint Paul lui-même, dans sa lettre aux fidèles de Colosses, où il dit: «Aristarque, qui est prisonnier avec moi, vous salue.»
XV. Inscrit au nombre des Bienheureux, le Martyrologe romain, au 4 du mois d'août, parle de lui en ces termes: «A Thessalonique, naissance du Bienheureux Aristarque, disciple et compagnon inséparable de saint Paul, dont lui-même dit en écrivant aux Colossiens: «Aristarque, mon coprisonnier, vous salue.» Ordonné par saint Paul évêque de Thessalonique, il eut beaucoup de combats à souffrir sous Néron, et enfin, couronné par Notre-Seigneur, il s'endormit dans la paix.»
XVI. De ces courtes Biographies nous pouvons relever trois connaissances utiles. La première c'est la faiblesse toujours la même du cœur humain. Excellents chrétiens, les fidèles de Corinthe se laissent passionner pour un prédicateur et veulent faire partager aux autres leurs préférences, au point de se diviser entre eux et de former des partis plus ou moins hostiles. Mais saint Paul leur montre qu'ils agissent en hommes et non en chrétiens. Dociles à la réprimande de l'Apôtre, ils rentrent en eux-mêmes, reconnaissent leur faiblesse et toute division disparaît.
XVII. La seconde, c'est l'opposition furieuse des orfèvres d'Éphèse contre le christianisme. Peu leur importait de savoir si la doctrine de saint Paul était ou non la vérité. Leur industrie souffrait de ses prédications: c'en était assez pour le persécuter. Aujourd'hui encore il y a beaucoup d'orfèvres. Tels sont tous les ennemis de la Religion et de l'Église. Parce que le christianisme combat leurs passions, ils poussent le cri d'alarme et appellent les populations à la guerre contre lui.
XVIII. La troisième, c'est la charité de saint Paul et de nos Pères dans la foi. Au milieu des persécutions dont il est l'objet, le grand Apôtre n'oublie pas les chrétiens de Jérusalem. Baptisés les premiers, ils furent les premiers persécutés. Maltraités, emprisonnés, dépouillés de tout, ils n'avaient de ressources que dans la charité de leurs frères. Pour eux, saint Paul se fit frère quêteur, et on le voit parcourant toute l'Asie Mineure demandant l'aumône; et il faut ajouter que les chrétiens répondirent généreusement à son appel.
XIX. Comme l'esprit du christianisme est toujours le même, nous sommes, aujourd'hui surtout, témoins du même spectacle. Sous une forme différente, si on veut, que sont les trois grandes œuvres catholiques, la Propagation de la foi, la Sainte-Enfance, l'Œuvre apostolique, sinon la manifestation éclatante de la charité chrétienne? Faisons-nous un devoir, une gloire et un bonheur de nous associer à ces trois œuvres éminemment providentielles. À Notre-Seigneur nous rendrons, dans les pays étrangers, le plus grand nombre d'âmes possible, en compensation de celles qu'une impiété sans exemple et sans nom lui ravit en Europe. Voir: Baron. Annot. ad Martyrol. 4 mai, et 26 juill.; Cor. a Lap. in Act. App. xviii-xix, etc.
Notes
- Cor. a Lap. in Act. App. xix, 20 ↩