Socialisme
Sommaire
- Plan général de la voix
- I. Définition et principales espèces du socialisme
- II. L’origine doctrinale du socialisme
- III. Histoire du socialisme en France depuis cent ans
- IV. Philosophie et morale du socialisme
- V. Critique du socialisme
- VI. Socialisme et Catholicisme
- VII. Socialisme et Capitalisme
- Bibliographie
Plan général de la voix
SOCIALISME. — I. Définition et principales espèces de socialisme. — II. L’origine doctrinale du socialisme. — III. L’histoire du socialisme en France depuis cent ans. — IV. Philosophie et Morale du socialisme. — V. Critique. — VI. Socialisme et Catholicisme. — VII. Socialisme et Capitalisme.
I. Définition et principales espèces du socialisme
Comme tous les mots qui désignent de vastes mouvements d’idées, qui veulent caractériser des passions complexes et multiples, le socialisme est assez difficile à définir dans une formule brève. Son objet est trop vaste, trop mobile aussi, pour ne pas décourager les classements et déborder les étiquettes.
Il est même arrivé que le sens de ce mot, à force d’être compréhensif, est devenu tout à fait vague. Certains lui enlèvent toute signification précise pour lui faire désigner seulement une tendance philanthropique, une aspiration générale vers une société meilleure. Quiconque ne prendrait pas légèrement son parti des abus actuels, quiconque se préoccupe de savoir quelles réformes amèneraient des jours moins troubles, se rangerait sous les couleurs assez peu nettes du socialisme.
Cette signification trop indécise a été celle du début, lorsque la théorie ne s’était guère mise en peine de jalonner le chemin du sentiment. Mais, à notre époque encore, le terme est souvent employé avec ce manque de rigueur. Et l’on trouverait actuellement des gens pour souscrire à ces définitions qui remontent déjà à quelques lustres.
« Être socialiste, c’est souffrir de toutes les injustices, c’est protester contre toutes les iniquités sociales… c’est être philanthrope. Ce n’est pas un socialisme scientifique, mais un socialisme de sentiment. »
Ou encore à cette phrase plus brève de M. Charles Gide, écrivant, il y a quarante ans :
« Être socialiste, c’est placer l’intérêt social au-dessus de l’intérêt individuel. »
Nous pensons que ces traits ne suffisent pas pour dessiner la vraie physionomie du socialisme. Et, sans pouvoir relever encore ceux qui caractérisent chaque espèce, nous essaierons, au moins, de définir le genre en disant :
Le socialisme est l’ensemble des systèmes qui poursuivent comme but la plus grande égalité possible entre les hommes, même ou d’abord sur le terrain économique. Il supprime, en tout ou en partie, la propriété privée, dénoncée comme la cause immédiate d’inégalités qui sont elles-mêmes regardées comme des injustices.
Cette définition paraît convenir à toutes les doctrines qui se réclament, à bon droit, du socialisme, mais avec des degrés. Car ces théories sont nombreuses. Elles varient suivant les pays qui les accueillent, se transforment avec le milieu. Elles subissent l’influence des chefs d’école qui les lancent et des foules qui les reçoivent. Nous aurons à détailler plus loin, au moins pour la France, quelques-unes de ces métamorphoses. Actuellement nous nous bornons à signaler les principaux des types connus.
c) Collectivisme
C’est la forme la plus absolue du socialisme. On pourrait dire qu’elle a aujourd’hui absorbé toutes les autres en les dépassant. Mais c’est ici que se rencontrent surtout les variétés multiples déjà signalées. Il nous faudra les distinguer.
Dans son ensemble, le collectivisme remet à la société tous les moyens de production et de transport (sol, matières premières, mines, outillage industriel, chemins de fer…) et ne permet pas que désormais aucun titre particulier autorise une reprise quelconque. Les individus ne sauraient plus disposer que de certains biens de consommation, sans qu’un capital financier puisse se reconstituer et se transmettre par héritage.
Le travail seul procurera le moyen de vivre. Pour le rémunérer, l’on tiendra compte encore des capacités et des efforts divers. La formule serait alors : « à chacun suivant ses mérites ». À moins que, poussant jusqu’à ses dernières conclusions le principe égalitaire, l’on refuse même cette hiérarchie des services, pour ne plus reconnaître que la prise au tas commun suivant les exigences vitales : « à chacun suivant ses besoins ». Le collectivisme serait alors devenu le communisme.
d) Anarchisme
Et nous nous serions aussi rapprochés de la forme anarchique du socialisme. Celle-ci fait montre d’une grande animosité contre la société actuelle, ses cadres, ses modes de propriété, son autorité, bref « toutes les entraves ». Mais, dans l’avenir, elle ne veut envisager aucune organisation d’aucun genre.
« Étant les partisans les plus absolus de la liberté la plus complète, notre force ne peut nous servir qu’à détruire ce qui nous entrave, la constitution du nouvel ordre social ne peut sortir que de la libre initiative individuelle. » (Jean Grave, La Société future, Paris, Stock, p. 9).
Quant à l’avenir, la liberté encore suffira à toutes ses exigences.
« Que les individus soient libres de se grouper entre eux. Si ces groupements ont besoin de se fédérer entre eux, qu’ils soient laissés libres de le faire, dans la mesure qu’il leur semblera utile de l’accomplir. Que ceux qui voudront rester en dehors soient libres d’agir à leur guise. » (Ibid., p. 13).
II. L’origine doctrinale du socialisme
Pour le moment, recherchons plutôt la genèse logique du socialisme, afin de le rattacher à ses devanciers authentiques. Examinons quel principe est à son origine.
Il marque — son nom lui-même l’indique — une prépondérance du groupe, de la société sur les individus. Beaucoup, dès lors, ont voulu voir, en lui, une réaction, excessive peut-être mais explicable, contre les théories libérales qui exagéraient, par contre, les droits individuels. Libéralisme et socialisme seraient ainsi comme les deux pôles opposés délimitant le champ des théories sociales.
Le premier proclame que l’harmonie résulte du libre jeu des activités individuelles ; l’équilibre serait établi — autant que faire se peut — dans une société où les associations seraient prohibées pour laisser aux citoyens, dûment avertis des lois et des vérités économiques, toute faculté de déployer leur action. Seuls les criminels seraient mis hors d’état de nuire. Pour les autres, laissez faire et laissez passer, telle serait la formule de la santé sociale ou, du moins, des guérisons raisonnablement attendues.
Le socialisme, au contraire, se défiant des initiatives particulières, des libertés et des forces individuelles, confierait au groupe, à la société, le soin de tout diriger, de tout administrer. Le contraste semble donc absolu entre les deux systèmes, si distants l’un de l’autre, qu’ils ne sauraient avoir aucun élément commun.
Telle est la manière dont on écrit souvent l’histoire de ces idées. « Au sens où nous le prenons, et qui est, du reste, son vrai sens, socialisme s’oppose à individualisme et n’implique pas autre chose que l’affirmation d’un droit éminent de la société sur ce qui n’est possible qu’en elle et par elle, ce droit pouvant être d’ailleurs, suivant les cas, un droit de propriété, d’administration, de contrôle ou de simple regard. » (René Gillouin, Questions politiques et religieuses. Paris, Grasset, p. 5).
Il nous paraît que cette vue reste superficielle. Il est bien vrai, et nous aurons à l’indiquer, que certaines formes du socialisme marquent, en plusieurs de leurs aspects, une réaction contre l’individualisme et sa conséquence politique, la loi du nombre. Par exemple, le socialisme de Saint-Simon donne une place importante aux élites intellectuelles et compte même sur ces élites pour la refonte de la société.
Par exemple, encore, le syndicalisme révolutionnaire et le communisme se mettent peu en peine des majorités et proclament les droits souverains de l’idée prolétarienne, fût-elle représentée par une minorité « consciente ». Mais il reste vrai que le socialisme, dans son ensemble, apparaît comme la conséquence logique du régime individualiste, il reste exact que nombre de socialistes (disciples de Jaurès…) n’ont pas rompu avec les idées de Rousseau en politique. Il reste enfin que le plan sur lequel le socialisme, quelle que soit sa nuance, conçoit et rabat l’avenir définitif, se ramène à un nivellement où tous les individus seraient juxtaposés sous une consigne et dans une situation uniformes.
Libéralisme et socialisme peuvent s’affronter sur le terrain pratique, se combattre parce qu’ils représentent des intérêts opposés. Mais ils n’en procèdent pas moins, tout au fond, d’une même idée. Ce sont deux branches, poussées sur une seule souche, bien qu’elles divergent dans deux directions opposées.
L’idée commune, la souche unique, c’est l’individualisme, ou la proclamation des droits souverains de l’individu, sans la contre-partie des devoirs. Forts de cette proclamation, les uns ont exalté, comme la prérogative suprême, la liberté sans contrôle, les autres ont préféré mettre au premier rang l’égalité sans réserve. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » disait la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1791. C’était la charte de l’individualisme révolutionnaire.
Dans cette formule, on pouvait choisir. Dès l’abord, et pour longtemps, les libéraux ont insisté sur le premier des titres ainsi reconnus, assurait-on, par la nature. Au nom de la liberté tous les liens familiaux, professionnels et régionaux ont été rompus. Seuls sont restés en présence des individus théoriquement libres, souvent en conflit pour leurs intérêts personnels. Les plus forts ont été tentés d’exploiter les plus faibles et beaucoup ont cédé à la tentation. Le vieil idéal catholique, avec sa hiérarchie des valeurs, a été méconnu, oublié. L’argent n’a plus accepté d’être le serviteur du travail, il a réclamé sa liberté d’allures, ambitionné la première place, commandé seul les gestes et les démarches. D’où les abus connus du capitalisme, fils du libéralisme économique.
Mais alors, et de plus en plus, d’autres hommes, reprenant la fameuse Déclaration des droits de l’Homme, ont estimé préférable d’insister sur la seconde prérogative qui s’y trouvait mentionnée. L’égalité totale, et surtout sous le rapport des ressources, leur a paru présenter des avantages plus substantiels qu’une théorique liberté.
En marquant ainsi leurs préférences, en prenant souvent figures d’adversaires, libéraux et socialistes n’ont point prétendu être infidèles à l’individualisme dont ensemble ils procèdent. Frères ennemis, ils n’en ont pas moins la même origine, bien que leurs conclusions se fassent violemment contradictoires. L’individu est souverain, sur ce point ils s’accordent. Les uns seulement affirment que le principal joyau de la couronne est la liberté, les autres tiennent que l’égalité est de plus haute valeur.
Divergences que les situations respectives expliquent et qui laissent subsister le même point de départ lointain.
« De même qu’il y a un siècle, le libéralisme a soufflé en tempête sur la France, y renversant des institutions antiques, plutôt que de les pénétrer et transformer sans trop de violences, comme il le fit du reste du monde civilisé, de même aujourd’hui ce monde commence à frissonner sous un vent révolutionnaire nouveau, celui du socialisme.
« Sortis de la même outre d’Éole, des mêmes “principes de 1789”, ces deux souffles, qui se succèdent à si court intervalle dans l’histoire, courent néanmoins en sens contraire, le dernier paraissant devoir emporter toutes les voiles mises selon le premier. » (de la Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien. Paris, Nouvelle Librairie Nationale, p. 163.)
D’ailleurs libéralisme et socialisme, tout en faisant leur choix dans les prérogatives que l’individu émancipé réclame, n’oublient pas de saluer celles qu’en pratique ils sont contraints de délaisser. C’est ainsi que le libéralisme ne pourra instaurer son règne qu’aux dépens de l’égalité, il voudra cependant, d’ordinaire, lui payer un hommage verbal.
Et le socialisme, à son tour, au milieu des consignes draconiennes qu’il est amené à formuler, à imposer, ne négligera jamais d’adresser son compliment à la liberté qu’il immole.
Au surplus, l’histoire elle-même de ces deux mouvements montre leur solidarité dans l’ordre des idées. Les théoriciens socialistes n’ont pas eu souvent d’autre peine que d’emprunter certains principes aux docteurs du libéralisme économique, pour en tirer des conclusions logiques bien que reniées par ces devanciers.
C’est ainsi que le collectivisme a pu prendre chez Adam Smith sa théorie de la valeur, chez Turgot celle du salaire. Et quand il ne veut reconnaître à la propriété d’autres titres que ceux du travail ou même d’autres bases que celles de la loi positive, il peut abriter plusieurs de ces thèses sous le patronage de certains penseurs libéraux de jadis ou même sous celui de toute la doctrine officielle moderne. (Antoine, Cours d’Économie sociale. Paris, Alcan, pp. 229 et 230).
« Comment cette conception monstrueuse, qu’il faut appeler par son nom, le libéralisme, a séduit les hautes classes, mais a été combattue par l’Église ; comment ses applications économiques, le travail sans droits et la propriété sans charges, ont pourtant trouvé des défenseurs jusque dans ses rangs ; comment elle a engendré le socialisme et lui a frayé les voies par ses excès : tels sont les grands problèmes historiques de notre siècle. » (La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, p. 208).
III. Histoire du socialisme en France depuis cent ans
Avant de fixer les diverses nuances sous lesquelles se présente le socialisme de nos jours, il convient de remonter jusqu’à la lointaine et commune origine de ces courants aujourd’hui divisés.
S’il fallait d’ailleurs retrouver la source du socialisme, sous sa forme instinctive, rudimentaire, nous serions contraints de retourner jusqu’aux dates les plus reculées de l’histoire. La protestation ou la révolte de ceux qui se croyaient ou qui étaient lésés se marque à travers les siècles : il serait difficile d’en relever tous les traits.
Nous parlerons donc uniquement du socialisme, qui a pris conscience de lui-même, qui s’est défini, formulé, qui a ses principes et ses objectifs. Encore n’essaierons-nous de le retrouver, avec ses caractères généraux et ses variétés, que sur la terre française.
Pour faire le tour du monde à sa suite, il faudrait peut-être quatre-vingts jours et plus ; il y a autant de socialismes que de peuples sur le globe. Même en restant chez nous il sera impossible de présenter ici autre chose qu’un résumé, exact, nous l’espérons, mais fatalement incomplet, et qui s’en tiendra aux types les plus caractérisés.
L’on peut apercevoir la théorie en germe dans certains principes de la Révolution française. À cette époque, le socialisme instinctif, la révolte, trouvait son expression et ses hérauts dans certains hommes et certaines feuilles : Babeuf, par exemple, et le Père Duchesne. Mais nous avons dit que nous voulions parler seulement du socialisme doctrinaire, réduit en formules ou en systèmes.
Celui-là n’était pas encore officiellement proclamé, mais il existait déjà implicitement dans certains principes dont il suffirait de développer plus tard les conséquences logiques. Il existait, en particulier, nous l’avons déjà noté, dans cet article de la Déclaration de 1791 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. »
Pour les auteurs de cette proclamation, cette égalité se bornait à la reconnaissance de droits civiques égaux pour tous, à la suppression de certains privilèges. Par ailleurs, ils avaient soin de maintenir l’institution de la propriété privée, source évidente et immédiate d’inégalités tangibles.
Il suffira que leurs successeurs, pour arriver au socialisme, déclarent que l’égalité, dans ces conditions, reste toute verbale et qu’ils prétendent l’établir sous le rapport des ressources pareilles pour tous.
Cette idée égalitaire affectera, au cours du siècle dernier, diverses formes, présentera des exigences plus ou moins absolues, préconisera des méthodes variables. Nous allons la suivre, à grandes étapes, pour arriver jusqu’aux aspects qu’elle a revêtus de nos jours.
Socialisme de Proudhon
Proudhon (1809-1865) refuse de faire confiance aux intellectuels, à une élite vraie ou prétendue. C’est à la classe ouvrière elle-même de prendre en main sa cause pour la faire triompher. D’ailleurs, Proudhon refuse de prêcher la lutte des classes, il ne croit pas aux bienfaits du collectivisme tel que nous le verrons se formuler tout à l’heure.
Certes, il demeure, en bon socialiste, partisan farouche de l’égalité. C’est au nom de cette égalité, synonyme absolu, pour lui, de la justice, qu’il condamnait tout apanage, tout patrimoine et prononçait d’abord le mot fameux : « La propriété, c’est le vol ». C’est encore en vertu du même principe qu’il dresse, dans un parallèle souvent blasphématoire, la Révolution, champion de droits pareils pour tous, contre l’Église et sa doctrine des différences sociales inévitables ou nécessaires.
Seulement, la liberté ne lui semblait pas moins précieuse. Dès lors, on assiste, dans son œuvre chaotique, à un curieux essai d’harmonie entre ces deux éléments — égalité et liberté —, qui ne peuvent subsister en paix qu’au prix de concessions réciproques. Et voilà Proudhon qui révise sa notion d’égalité, afin de ménager une place à la liberté. Il ne veut pas que l’on prenne « l’uniformité pour la loi » ni le « nivellement pour l’égalité ». À grand renfort de sophismes, il affirme même que la liberté, c’est l’égalité. Seulement il ne croit pas que cette union puisse se faire, que cette équation puisse se vérifier, sauf dans le système qu’il se propose d’instaurer.
Ce système serait celui de la société « mutuelliste », où les relations seraient établies suivant les règles de la plus stricte équité, de la complète réciprocité,
« service pour service, crédit pour crédit, gage pour gage, sûreté pour sûreté, valeur pour valeur, information pour information, bonne foi pour bonne foi, vérité pour vérité, liberté pour liberté, propriété pour propriété ». Dans les transactions financières et commerciales, la règle imposerait un juste prix, calculé sur les frais de production augmentés de l’équitable paiement du travail.
Ce principe « mutuelliste » serait mis en vigueur par la classe ouvrière, usant du suffrage universel. Une fois consacré par les institutions, les banques, les entreprises publiques et privées, il passerait dans les mœurs, au point de ne pouvoir plus en être chassé.
L’argent, dans ce régime social, n’aurait plus de droit à un revenu quelconque, ni fermage, ni rente d’aucune sorte, la monnaie se trouve réduite à son unique puissance d’achat. Ainsi contenu dans des lisières étroites, l’argent ne trouble plus, d’après Proudhon, l’égalité essentielle d’ailleurs sauvegardée par toutes les pratiques du « mutuellisme ».
Reste à garantir maintenant la liberté. Proudhon va s’y employer. Il veut que l’initiative, même la concurrence, maintienne son stimulant, il veut que l’individu reste actif, responsable. Donc pas d’absorption dans des groupements qui étouffent les personnalités. Nombre de métiers paraissent à Proudhon mieux exercés dans des entreprises individuelles. Si les exigences de la production, la complexité de la tâche requièrent l’association, alors il préconise les « compagnies ouvrières », sortes de coopératives de production, agissant sous leur responsabilité et à leurs frais, d’après les principes mutuellistes qui régissent les groupes comme les individus isolés. (Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières ; et Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, passim).
En ce qui concerne l’agriculture, Proudhon se souvient spécialement de ses propres origines terriennes. Le cultivateur, bien que fermier de la nation ou de la commune, sera plus qu’un simple usufruitier. Il aura un véritable droit d’occupation, de « possession », qu’il pourra vendre ou léguer à sa guise.
Sans cette garantie, l’exploitant a plus perdu que gagné au nouvel ordre de choses, « il semble que la motte de terre se dresse contre lui et lui dise : Tu n’es qu’un esclave du fisc, je ne te connais pas. » (Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, p. 139). La dignité du laboureur ne peut être compatible avec le domaine sur la terre de « cet être fictif, sans génie, sans passions, sans moralité, qu’on appelle l’État ».
« La possession est dans le droit, la propriété est contre le droit. »
Proudhon parlait ainsi dans un premier ouvrage, Qu’est-ce que la propriété ? Plus tard dans son Deuxième mémoire sur la Propriété, il en est venu à rétablir, moyennant certaines garanties, le principe même de la propriété. Ces quelques traits suffisent sans doute pour indiquer l’idée profonde du révolutionnaire Proudhon.
Il répudie l’embrigadement de tous les citoyens dans un service social uniforme, comme le voudra plus tard le collectivisme, et réclame, au contraire, une marge où la liberté individuelle pourrait se déployer à l’aise. Il réprouve les luttes violentes entre les classes.
Par ailleurs, son système restreint le pouvoir de l’argent, supprime les titres de la propriété ou du moins en limite l’exercice. Il tend à instaurer une sorte de niveau moyen qui ne laisserait pas subsister entre les hommes de différences notables, mais permettrait cependant, en dessus ou en dessous de la ligne médiane, certains écarts correspondant au jeu des libertés individuelles.
Ici encore, comme déjà chez Saint-Simon, le point de vue de la production est envisagé d’abord, le travail est mis à l’honneur, l’économique l’emporte sur la politique, au point de l’absorber presque complètement.
Tout n’est pas faux dans ces idées ; et plus d’une pourrait être reprise pour être adaptée. Le socialisme qui y demeure inclus, malgré les corrections apportées progressivement par l’auteur lui-même, devrait provoquer les réflexions que nous réservons pour la fin de cette étude.
Nous dirons seulement ici que refuser à l’argent le pouvoir de produire une rente même légitime et modérée, c’est supprimer le capital nécessaire pour l’exploitation des ressources naturelles, pour les grandes entreprises modernes. L’industrie s’arrêterait, puisque le risque, que nul bénéfice ne compenserait, fermerait toutes les bourses. Et le remède condamnerait la société malade, sous couleur de la guérir.
Par ailleurs, croire que le système mutuelliste pourrait se maintenir, avec les sacrifices qu’il exige, dans la liberté chantée par Proudhon, c’est donner dans une illusion voisine de celles qui marquent tous les socialismes et que nous aurons aussi à relever plus loin.
Enfin les outrances, les contradictions, les violences irréligieuses du révolutionnaire franc-comtois ont noyé ce que ses études peuvent contenir d’exact, et mérité que l’Église, en mettant son œuvre à l’Index, la marquât d’un signe spécial de réprobation.
Nous ne ferons que signaler ici, d’un mot, le mouvement blanquiste, révolutionnaire et socialiste, mais où les vues politiques dominent. Avant tout, il s’agissait d’assurer le pouvoir au peuple. Le reste semblait suivre, sans qu’on se fût beaucoup mis en peine des conditions où se ferait cette révolution ni des programmes pratiques qui devraient assurer son avenir.
Et nous notons seulement aussi, en passant, le socialisme d’État de Louis Blanc, et la tentative malheureuse des « ateliers nationaux ».
c) Le marxisme ou socialisme « scientifique »
Jusqu’ici nous avons rencontré, sur notre route, les socialismes d’origine française. Ils parlent surtout au nom d’un principe, d’une idée, présentent leurs revendications sous le patronage de la justice. Ils restent dans le cadre national.
Ce n’est pas le point de vue auquel se place Karl Marx (1818-1883), en ses analyses. De race juive, né à Trêves, ayant vécu surtout en Angleterre, ce socialiste n’en a pas moins marqué profondément de son empreinte les doctrines qui auront désormais cours en France.
Il parle, lui, le langage de la science et non du sentiment. Il s’est mis, assure-t-il, à l’école des faits ; et c’est le « matérialisme historique » qui lui a dicté les conclusions qu’il apporte.
Le matérialisme historique
D’après cette théorie, les organisations politiques et juridiques, les institutions, les civilisations et les mœurs sont strictement déterminées par les conditions économiques, par l’état de l’industrie et du commerce, de la production et des échanges.
Il en résulte que, pour Marx, la révolution qu’il annonce et le collectivisme ne sont nullement des faits amenés par l’intervention humaine, par les aspirations d’une classe sociale. Ce sont plutôt les conséquences d’une évolution matérielle, et les hommes se trouveraient pris dans un engrenage auquel il ne leur serait pas loisible de se soustraire.
La concentration des capitaux et les crises
Voici comment se dessinerait la série des événements précurseurs de la révolution inévitable.
Le capital irait toujours se concentrant dans un nombre plus petit de mains. Par suite et par contrecoup, les classes moyennes seraient condamnées à disparaître, à augmenter l’armée du prolétariat. Cette armée compterait donc une grosse réserve, encore accrue du fait que le machinisme, en se développant, ne réclamerait pas un surcroît proportionné de main-d’œuvre. Les salaires fléchiraient donc et la « paupérisation » des masses irait toujours s’aggravant.
Par ailleurs, l’industrie, prise à son propre piège, obligée d’utiliser l’énorme capital et le matériel investis, serait contrainte de produire plus que ses débouchés normaux ne l’y autoriseraient. D’où les crises commerciales éliminant les concurrents moins solides et produisant une concentration nouvelle du capital parmi les vainqueurs.
La lutte des classes
Le contraste violent entre la richesse de quelques-uns et le dénuement du grand nombre amènerait et envenimerait toujours plus la lutte entre des classes aussi disproportionnées.
Finalement, après des épisodes variés et des fluctuations, le nombre triompherait de l’or. L’industrie, tout entière aux mains de quelques individus, offrirait une proie facile à la masse qui s’en emparerait. Et ainsi se trouverait instaurée la société prolétarienne au lieu de la société capitaliste. Toutes les ressources, toutes les forces productrices seraient mises en commun et le collectivisme serait un fait accompli.
Ainsi parlait Karl Marx. L’on voit que la volonté humaine, bonne ou mauvaise, sans être annihilée, tient ici peu de place et se trouve dominée par une sorte de destin, de génie économique qui joue le rôle du Fatum des anciens.
À vrai dire, les positions scientifiques du marxisme sont aujourd’hui très fort battues en brèche. Si l’on reprend la chaîne de ses déductions, l’on s’aperçoit aisément que les mailles en sont fragiles et cèdent dès qu’on les éprouve.
S’il est exact que les entreprises se concentrent et s’unissent, il est faux que le capital suive le même mouvement, car, au contraire, la foule des actionnaires, des porteurs de titres, augmente constamment. Il n’est pas vrai que les salaires diminuent, que la « paupérisation » de la masse s’accentue. Et, tout au contraire, en dépit de lacunes subsistantes, la situation moyenne des travailleurs va s’améliorant.
L’expérience a donc démenti le marxisme sur les points essentiels de ses déductions et c’est là, pour une théorie qui prétend s’appuyer uniquement sur l’observation et sur la science, la pire des disgrâces (G. Simkhovitch, Marxisme contre socialisme. Paris, Payot, passim).
Mais ce qui est écrit demeure, sinon dans ses détails, que l’on ne consulte guère, au moins dans sa thèse générale qui continue à impressionner. Et les socialistes de France persistent à se réclamer du marxisme. Sur cette base supposée solide, les revendications peuvent s’établir et ne pas craindre de monter. Elles se formuleront au nom de la justice, mais avec cette conviction rassurante qu’elles sont, de plus, appuyées par la science.
D’autant que, par un autre point encore de sa doctrine, Marx fournissait une base nouvelle aux prétentions collectivistes. Nous voulons parler de sa fameuse théorie de la valeur.
Théorie de la valeur
Elle affirme que toute la valeur d’échange des choses leur vient uniquement du temps de travail qui y a été incorporé, qui s’est, pour ainsi dire, cristallisé en elles. De cette donnée — elle-même toute arbitraire, — Marx va déduire que le bénéfice du capital ne peut être formé que d’une part du salaire non payée à l’ouvrier. Pareille affirmation a fait évidemment son chemin, elle est encore accueillie aujourd’hui par beaucoup de ceux qui seraient fort en peine d’en esquisser même une démonstration.
Celle que Marx fournit est assez pénible. Essayons de la suivre.
Le capitaliste, qui dirige une industrie et qui embauche de la main-d’œuvre, paie ainsi une certaine force-travail. Quelle est la valeur de cette énergie ? Pour la connaître, il faut avoir recours à la théorie générale que nous venons d’exposer. La valeur de cette force-travail se déterminera, comme dans tous les autres cas, par le temps de travail qui fut nécessaire pour la produire. Mais ici il s’agit de forces humaines.
Tout se réduit donc à connaître le temps de travail requis pour donner les moyens de subsistance qui ont eux-mêmes fourni la vigueur physique à rétribuer.
Admettons qu’il ait fallu six heures. Le capitaliste aura versé un salaire adéquat, dès lors qu’il paie un prix correspondant à ce laps de temps.
Voici maintenant l’ouvrier appliqué à sa besogne. Pour rendre exactement l’équivalent de ce qu’il a reçu, il n’aura qu’à fournir six heures de travail. Alors les valeurs se compenseront. Capitaliste et ouvrier seront quittes. Mais alors aussi nul bénéfice n’est possible pour le premier. Car l’on aperçoit qu’il a juste retrouvé ce qu’il a dépensé.
Théorie de la plus-value
Pour réaliser un gain réel, une plus-value, il faudra que, continuant à payer pour six heures, il fasse travailler l’ouvrier huit, dix ou douze heures. Alors ce temps supplémentaire, incorporé aux produits manufacturés, leur donnera une plus-value dont le capital pourra tirer son bénéfice.
Pour comprendre l’idée de Marx, il faut bien voir que, d’après lui, « le capitaliste achète la force de travail à sa valeur ; ce qui est fâcheux, c’est que cette force de travail, qui peut créer plus de valeur qu’elle n’en a par elle-même, soit à vendre, puisse être achetée et dégager la plus-value aux mains d’un autre que le travailleur, victime ainsi d’un vol objectif. » (H. Gonnard, Histoire des Doctrines économiques. Nouvelle Librairie Nationale, 3e vol., p. 111).
Telle est la théorie qui, elle aussi, se donne comme scientifique. Si elle était exacte, il faudrait en déduire que plus une entreprise emploie de main-d’œuvre par rapport à ses installations matérielles et mécaniques, plus aussi elle réalise de gains, puisque c’est uniquement sur les salaires que se prélèverait ce bénéfice. Il n’en est rien pourtant, et Marx l’avouait lui-même. C’était une énigme qu’il promettait de résoudre. Il est mort sans l’avoir fait (Simkhovitch, op. cit., pp. 299, 300, 301, 302, 303).
Mais, en dehors même de cette démonstration expérimentale, la fausseté de la théorie apparaît dès ses premières assertions. La valeur d’échange d’une chose ne vient pas uniquement du temps de travail qui s’y trouve incorporé, mais d’autres éléments indépendants du labeur humain, tels que l’utilité, la rareté.
Même si l’on ne considère que le travail, il est abusif de ne vouloir apprécier que sa quantité. La qualité entre aussi en ligne de compte et souvent importe davantage pour le rendement final. Il en résulte que l’effort d’organisation, de direction, mérite une rétribution proportionnée à son efficacité.
La Classe prolétarienne et l’Internationale
Si arbitraires que soient les idées, dont nous venons d’esquisser l’analyse, elles ont eu et possèdent encore une énorme influence. Tous les socialismes actuels, avec leurs notes distinctives, n’ont fait qu’évoluer dans le rayonnement du marxisme, dont ils restent très largement tributaires.
C’est au marxisme, en particulier, que l’on doit l’idée, tout à fait élucidée, de la classe ou de la collectivité réunie par le sentiment explicite des intérêts semblables. C’est encore lui qui a fait prévaloir cette vue simplifiée et déformante d’une société divisée en deux classes, demeurées seules en présence pour un antagonisme irréductible et fatal.
Ainsi se trouvent négligés, tandis que s’accusent davantage cette opposition et ce conflit, tous les groupements intermédiaires que leur situation et leurs ressources disposent le long de l’échelle sociale.
Le nombre des propriétaires petits ou moyens reste considérable et s’augmente, la voie est ouverte aux ascensions, mais la théorie marxiste ne veut connaître que l’armée prolétarienne opposée au bataillon capitaliste.
Cette classe ouvrière a pris conscience de son unité par-dessus les frontières nationales. « Les prolétaires n’ont pas de patrie. » Et c’est encore un trait que le marxisme aura plus ou moins gravé sur tous les mouvements socialistes de l’heure présente. Les peuples idéalistes ou rêveurs sont spécialement exposés à pousser jusque là leurs aspirations égalitaires. Les autres, sous ce rapport, se défendent mieux contre la chimère.
Bien que Karl Marx ait surtout vécu à Londres, son influence reste contestée, réduite sur le monde anglo-saxon. L’esprit anglais strictement insulaire, ennemi des théories abstraites, goûte peu ces importations d’une philosophie confuse. Mais les races latines ou slaves se laissent plus facilement séduire. Nous le savons, pour notre malheur, en France.
C’est ainsi que le socialisme, fidèle à la pensée marxiste, substitue, de plus en plus, à l’idée de patrie, à l’idée nationale, celle d’une classe ouvrière dont les intérêts seraient identiques sur toute la surface du globe et dont l’unité doit se réaliser pour combattre l’ennemi cosmopolite qui se nomme le capitalisme.
Marx, dans cette perspective, avait fondé, en 1864, la première Internationale. Elle n’eut qu’une brève existence. Mais, très vite, elle fut remplacée. Et si la guerre mondiale amena dans ces associations le trouble et le désarroi que l’on peut imaginer, elles se reformèrent ou se multiplièrent, sitôt la fin des hostilités, dans des conditions que nous aurons à dire.
Marx et Proudhon
Les idées marxistes et proudhoniennes entrèrent en conflit vers 1860. Proudhon, nous l’avons noté, attendait beaucoup de l’effort, du travail, mettait au premier rang l’organisation économique : banques d’échange, groupements corporatifs. La politique l’intéressait peu, l’atelier, à l’entendre, devait remplacer l’État, ses plans visaient moins le gouvernement des personnes que l’administration des choses. Le but final était un socialisme mitigé, un « mutuellisme » national.
Marx, peu soucieux de principes et d’idées, prétendait s’en tenir aux faits. L’engrenage du « matérialisme historique », rendant fatale la lutte des classes, amènerait enfin la réalisation du collectivisme international.
Ces quelques traits suffisent à marquer le parallèle et à établir les principales oppositions des deux chefs d’écoles. Ce fut le marxisme qui prévalut, après bien des épisodes et des vicissitudes. Même aujourd’hui, lorsque certains syndicalistes révolutionnaires retrouvent et revendiquent Proudhon comme l’un de leurs devanciers et de leurs chefs, ils restent néanmoins fidèles au collectivisme international et à la lutte des classes. Par là, ils montrent qu’en dépit de certains rapprochements avec le socialiste franc-comtois, ils restent, pour l’essentiel, des marxistes impénitents.
d) L’évolution du socialisme à la fin du siècle dernier
À la fin du siècle dernier, on trouvait, en France, plusieurs partis socialistes, tous imbus des idées marxistes, mais séparés par des questions de méthodes, de personnes. Les diverses tendances devaient d’ailleurs se réunir, par la suite, pour donner, en 1905, le Parti socialiste unifié, qui subsista quelques années, avant de se scinder, à nouveau, dans les discussions récentes qu’a suscitées le bolchevisme.
À l’époque dont nous parlons, l’un des groupes socialistes les plus marquants était le Parti ouvrier français, dont le chef était Jules Guesde.
Cependant, à côté de ces divers mouvements politiques, d’autres formations se dessinaient. C’étaient des associations ouvrières encore illégales, puisque la Révolution, le 14 juin 1791 (loi Le Chapelier) interdit les réunions que pourraient former les travailleurs au nom « de leurs prétendus intérêts communs ». En dépit et en marge de la législation, des groupements existaient. Ils purent se développer davantage après la loi de 1884 sur les syndicats.
Cette liberté rendue fut d’abord accueillie avec quelque méfiance par le monde ouvrier. Puis, les éléments révolutionnaires se prirent à utiliser, comme une arme à leur taille, cette faculté dont d’autres sauraient faire un instrument de paix sociale. Ils ne la laissèrent pas sur le terrain strictement professionnel, et les syndicats nouveaux se mirent souvent à la remorque des partis socialistes politiques dont ils se faisaient les satellites.
Le Parti ouvrier français de Guesde gardait une spéciale influence sur l’organisation et les démarches de ces associations, qui n’avaient pas conquis leur autonomie et ne vivaient encore que d’une existence dépendante.
Mais, parallèlement à cette incomplète Fédération des Syndicats, se fondaient les premières Bourses du Travail, qui devaient connaître, très vite, grâce à leurs vues pratiques, grâce à certains dévouements, une prospérité peut-être inespérée. En 1892, quatorze Bourses fonctionnaient déjà.
Leur promoteur, Fernand Pelloutier, qui devait mourir prématurément en 1901, expliquait ainsi le secret de leur fortune : « Outre le service fondamental du placement ouvrier, toutes ces Bourses du Travail possédaient bibliothèque, cours professionnels, conférences économiques, scientifiques et techniques, services d’hospitalisation des compagnons de passage ; elles avaient, dès leur ouverture, permis la suppression, dans chaque syndicat, de services qui, nécessaires tant que les syndicats avaient vécu isolés, devenaient inutiles dès qu’une administration commune est en mesure d’y pourvoir ; elles avaient déjà coordonné les revendications le plus souvent incohérentes, parfois même contradictoires, établies par les groupes corporatifs sur des données économiques insuffisantes ; en un mot, elles avaient, en moins de six années, accompli chacune dans sa sphère une tâche dont la Fédération des syndicats n’avait même pas soupçonné l’importance et l’utilité. » (Cité par L. Jouhaux, Le Syndicalisme et la C. G. T. Paris, Éditions de la Sirène, 1920, pp. 74 et 75).
Ces derniers mots laissent voir que l’entente alors n’était point parfaite entre les Bourses et la Fédération des Syndicats. Les premières avaient une base régionale, réunissaient autour d’un centre provincial, et par les services signalés plus haut, tous les groupements ouvriers d’alentour.
La seconde avait adopté un lien professionnel et prétendait grouper, dans ses syndicats respectifs, les travailleurs de même métier, à travers le pays. Mais nous avons noté combien elle était demeurée strictement encore sous la dépendance des Partis socialistes politiques, tendant pourtant à s’émanciper.
Et, après nombre d’incidents, de discussions plus ou moins acerbes, trop longues à répéter ici, au Congrès de Limoges, en 1895, les Bourses du travail et les Syndicats conclurent un premier accord qui s’intitula déjà La Confédération générale du Travail. En réalité, l’œuvre ne fut vraiment affermie que sept ans plus tard, aux Congrès d’Alger, puis de Montpellier en 1902.
Ce groupement a toujours gardé le trait, qu’il tient de ses origines, de représenter deux sections dont chacune conserve son autonomie : celle des Fédérations d’industries et celle des Bourses du Travail.
Comme ces dernières pourtant avaient primitivement quelques attaches officielles, étaient même subventionnées par les municipalités, elles ont été peu à peu remplacées, dans leur rôle et dans des fonctions identiques, par des Unions départementales tout à fait indépendantes de l’Administration.
Et la Confédération générale du Travail comprend donc, en premier lieu, une organisation centralisatrice — celle des Fédérations, — avec des syndicats qui relèvent d’une même corporation et possèdent, à travers le pays, des intérêts professionnels communs ; en second lieu, une organisation décentralisatrice — celle des Unions départementales — qui groupe localement les associations ouvrières, à quelque corporation qu’elles appartiennent. (Jouhaux, op. cit., p. 75).
Mais, à travers toutes les vicissitudes qui avaient ainsi amené l’unité du syndicalisme révolutionnaire, une question n’était pas encore pleinement tranchée. C’était celle de l’attitude de ce syndicalisme vis-à-vis de son aîné, le socialisme politique, lui aussi venu, vers la même époque, à la cohésion d’un parti unique (réalisée au Congrès de Paris, en avril 1905). La Confédération générale du Travail marquait, par sa fondation même, la tendance des travailleurs à l’autonomie si longtemps précaire.
Mais la situation n’était pas encore absolument nette. Elle le devint, en 1906, par un acte auquel très souvent l’on s’est reporté depuis, et que l’on invoque comme le document décisif, sous le nom de la charte d’Amiens.
Le syndicalisme révolutionnaire y affirmait sa volonté de rester fidèle au marxisme.
« Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. »
Puis l’on précisait les buts immédiats et lointains, les méthodes opportunes, et l’on terminait par cette revendication de l’autonomie totale vis-à-vis du socialisme politique :
« … Le Congrès décide qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale. »
La séparation était faite. Restaient donc en présence deux groupements : le Parti socialiste unifié dans le domaine politique, la Confédération générale du travail sur le terrain économique. L’un fonde ses comités, poursuit ses campagnes électorales…, l’autre multiplie les syndicats et mène son action spéciale.
Les choses en restèrent là, avec des alternatives de rapprochement, d’éloignement, de bons rapports, d’aigres propos, pendant les années d’avant-guerre et la durée des hostilités.
Il faut dire qu’au moment où, aux environs de 1906, la Confédération générale du travail signifiait assez brutalement son congé au Parti socialiste, et veillait à maintenir les distances, elle était sous l’influence immédiate de ses premiers meneurs, presque tous d’origine anarchiste. Alors, la tactique adoptée voulait qu’on isolât le « prolétariat », pour en faire une force d’opposition capable de briser tous les vieux cadres, le patronat, l’État.
D’où la tendance à se séparer même de compagnons qui n’avaient peut-être pas des impatiences aussi vives ni des procédés aussi péremptoires. L’on renonçait au principe majoritaire du socialisme démocratique politique, pour exalter la valeur des minorités « conscientes » et décidées.
« Si l’on est conscient, avait dit Pouget, l’un des chefs d’alors, on s’aperçoit que, dans la société, n’ont de valeur que les êtres de volonté, ceux qui ne subissent pas l’ambiance majoritaire, les révoltés. »
Plus tard, il y eut certains accommodements facilités ou réclamés par la période critique de la guerre. La charte d’Amiens n’a pourtant jamais été rejetée ni démentie, sauf par ceux qui ont opéré le schisme exigé par le bolchevisme.
Mais avant d’en venir aux heures qui ont vu de grandes modifications dans les destinées du socialisme politique et du syndicalisme révolutionnaire, il semble utile de confronter les deux mouvements, de noter leurs caractères respectifs et leurs différences ou leurs oppositions.
f) Le communisme bolcheviste
Mais à peine avons-nous indiqué les situations respectives du socialisme politique et du syndicalisme révolutionnaire, qu’il faut noter des changements dans ces positions.
La faute en est à un nouveau venu qui, pour être originaire de Russie, n’en a pas moins pénétré dans d’autres milieux et exerce, en France, une action de présence effective. Les mouvements révolutionnaires antérieurs en ont été fort affectés, nous aurons à dire dans quel sens. Mais d’abord il importe de caractériser exactement ce communisme slave.
Comme tous les socialismes contemporains, il se réclame du marxisme et professe n’avoir pas d’autre évangile. Même il n’a pas ménagé les injures à tous ceux qui lui contestent cette orthodoxie. L’on peut dire qu’il y est resté fidèle, en effet, pour certains traits primordiaux. C’est ainsi qu’il veut remettre, en théorie, tous les biens à la collectivité et même pousse ses plans d’avenir jusqu’au communisme (dont il a pris prématurément le nom), où chacun puise, suivant ses besoins, aux ressources fournies par le travail de tous.
Il n’est pas douteux pourtant que Lénine, le promoteur du bolchevisme, s’est émancipé de la théorie marxiste sur plus d’un point important. Montrons ces initiatives qui constituent des libertés graves vis-à-vis de la pensée du maître.
Marx avait enseigné d’abord que la société nouvelle serait amenée par une évolution économique qui espacerait ses étapes. L’intervention humaine pourrait jouer son rôle, elle ne saurait être efficace que si elle tenait compte de cette préparation, pour ainsi dire, automatique. Les circonstances, l’état des affaires, la situation du capitalisme et du prolétariat, marqueraient, au cadran de la Révolution, les minutes décisives. À vouloir devancer l’heure, les tentatives seraient vouées à l’échec.
Telle était la conclusion, au moins implicite, de ce « matérialisme historique » développé par Marx.
« Aux yeux de Marx, l’économie rendait la politique indispensable au lieu de la faire considérer comme inutile. C’est elle qui déterminait le caractère et le résultat des luttes politiques et en même temps la répercussion de ces dernières sur l’économie. Mais il considérait les rapports économiques comme un processus de développement constant, qui rendait possibles aujourd’hui et inévitables demain les résultats politiques qui, hier encore, étaient impossibles. »
(Kautsky, Terrorisme et Communisme. Paris, Povolozky, p. 91).
Or, il est clair que Lénine, pour déchaîner le bolchevisme, ne s’est pas arrêté à ces considérations de maturité économique et d’opportunité historique. S’il était un pays où la préparation fût insuffisante ou à peine commencée, c’était sans doute la Russie. La Révolution y a donc brûlé toutes les étapes et fait violence aux événements.
Lorsque Lénine rentra de Suisse à Pétrograd, le soir même de son arrivée, il étonna et presque scandalisa ses fidèles, fervents du marxisme classique, par la brusquerie qui ne tenait plus compte du délai nécessaire et prétendait, par la volonté, fixer et avancer l’heure fatidique. (Isaac Don Levine, Lénine. Paris, Plon).
Cette première infraction devait en amener d’autres. Une fois la révolution faite, la théorie prévoit, ainsi que nous l’avons indiqué, une période plus ou moins transitoire, où le prolétariat exercerait sa « dictature ».
En Russie, la dictature existe, certes, et peut se nommer « terrorisme ». Mais elle est celle d’un tout petit groupe. Le parti communiste, qui est le maître réel, ne comptait, en 1920, d’après Lénine lui-même, que 600.000 membres sur 130 millions d’habitants. Encore peut-on dire que, du vivant de Lénine, la dictature lui était absolument personnelle. Elle régnait, elle règne encore, par des procédés militaires, belliqueux, et l’armée rouge est son indispensable instrument.
Les « bourgeois » sont mis hors la loi, et les socialistes dissidents eux-mêmes sont traités comme des ilotes. Peut-être Lénine n’a-t-il fait, en menant de façon aussi brusque, le socialisme au bolchevisme, qu’en dégager l’inspiration profonde.
Car, s’il est bien vrai que la thèse reste, chez nous, nous l’avons dit, plus ou moins soumise aux principes démocratiques, s’il est exact que le but définitif est le nivellement égalitaire, l’on a pu dire toutefois que le véritable socialisme, par nombre de ses aspects, était pourtant antidémocratique. Non seulement il confie son espoir et ses destinées à la seule classe du prolétariat qui se substitue au peuple ainsi dépouillé de sa souveraineté, mais la suprématie, la direction appartiennent pratiquement, moins à ce prolétariat en chair et en os, qu’à « l’idée » représentée par une minorité consciente. Déjà, nous avons trouvé cette caractéristique dans le syndicalisme révolutionnaire. Elle apparaît plus nettement encore dans le communisme bolcheviste.
« Au nom de cette “idée”, au nom de la vraie volonté prolétarienne, dont le dépôt ne peut être confié qu’à un petit nombre, au nom des intérêts du prolétariat, dont peu d’hommes sont conscients, et qui sont également les intérêts de l’humanité, on peut exercer n’importe quelles sortes de violences sur le prolétariat empirique effectivement existant. »
(Nicolas Berdiaeff, au chapitre la Démocratie, le Socialisme et la Théocratie dans Un Nouveau Moyen âge. Paris, Plon, Collection du Roseau d’Or, p. 25).
Dans le régime socialiste, il existe une véritable foi et ceux qui la représentent ne se piquent pas de tolérance à l’endroit des dissidents.
Nombre de marxistes refusent pourtant de voir, dans le bolchevisme, une application de leur doctrine. Ils ajoutent que, pour avoir voulu suppléer, par la brusquerie de sa démarche, aux énormes lacunes de la préparation, le communisme slave n’a pas seulement rendu la dictature de quelques-uns abusivement tyrannique, indéfiniment nécessaire, il l’a encore réduite à être inefficace. Toutes les condamnations, toutes les persécutions ne peuvent tenir lieu d’une organisation absente.
La production s’est trouvée paralysée, la famine est survenue, le désordre s’est introduit dans tous les services. Et la Révolution a dû revenir sur ses pas, réquisitionner les compétences en les plaçant dans l’alternative de gros honoraires ou de la prison, ouvrir le pays au capitalisme étranger, instaurer une « nouvelle politique économique » qui reprenait, vis-à-vis des paysans surtout, certaines pratiques des gouvernements bourgeois.
Malgré tout, le rendement économique du pays est nettement déficitaire. Et l’échec d’un pareil système, inauguré sous les couleurs du marxisme, bien qu’il n’en soit que la « caricature », est de nature à déconsidérer pour longtemps la doctrine que l’on prétendait appliquer. (Kautsky, op. cit., passim).
Les critiques, que nous venons de reproduire, viennent donc de certains points du camp marxiste, les bolchevistes répliquent que ces censeurs sont des traîtres. Ils s’efforcent, au contraire, de présenter leur système comme la pure expression de la théorie et leur expérience comme une réussite. Ils y sont assez parvenus pour impressionner, en France, les mouvements révolutionnaires existants et pour y provoquer les remaniements que nous allons signaler.
C’est un des principes du bolchevisme que son succès définitif dépend de la répercussion produite à l’étranger. La Révolution ne pourra triompher que si elle est internationale. D’où l’effort de propagande et parfois les campagnes à main armée, comme on l’a vu lors de l’invasion de la Pologne par l’armée rouge.
En France, le parti socialiste politique a été le premier atteint, jusqu’à la scission, par l’action du communisme slave. Au congrès de Tours, en décembre 1920, le parti s’est brisé.
Les uns, tout en restant fidèles à l’objectif marxiste, tout en rêvant, par suite, à la révolution collectiviste qu’ils préparent, n’ont pas voulu accepter les consignes de Moscou et se mettre sous la férule ou sous le knout russe. Ils s’intitulent : Section Française de l’Internationale ouvrière (S.F.I.O.) et se rattachent, mais peut-être assez vaguement, à une Internationale, peut-être assez somnolente, qui a son siège à Londres. Ils ont, d’ailleurs, formé, aux élections de mai 1924, avec les radicaux et radicaux-socialistes (qui sont pratiquement des anticléricaux et des socialistes d’État), le fameux et triomphant Cartel des gauches. Et, sans vouloir prendre une part officielle au gouvernement, ils ont pu acquérir ainsi une influence, officieuse, mais prépondérante.
Les socialistes, qui ont été séduits par le mirage de la révolution russe, se sont, au contraire, rangés sous le titre de Section Française de l’Internationale communiste (S.F.I.C.). Ils ont clairement rejeté tout respect pour la loi démocratique du nombre, à laquelle leurs anciens compagnons et amis, les socialistes du Cartel, paient encore un hommage plus ou moins provisoire et précaire. Ils font figure ouverte de révoltés qui n’ont foi qu’aux minorités décidées.
La Révolution russe leur semble le modèle à suivre, ils ont partie liée avec elle, acceptent toutes les consignes qu’ils en reçoivent et sont inscrits dans l’Internationale communiste de Moscou.
Le syndicalisme révolutionnaire, représenté par la Confédération générale du Travail, a été, lui aussi, sollicité de se joindre à ce mouvement. Si l’on se rappelle ses origines, l’histoire de ses luttes pour acquérir l’autonomie, l’on doit s’imaginer qu’il était mieux gardé contre de telles avances. Car il ne s’agissait pas seulement, pour lui, de se placer sous une direction étrangère.
Il lui fallait encore renoncer pratiquement aux principes formulés dans la Charte d’Amiens et qui proclamaient l’indépendance vis-à-vis des « partis » ou des « sectes » politiques. Or, le bolchevisme est, avant tout, un mouvement « politique » et ensuite, comme nous l’avons vu, militaire. C’est un « parti » qui commande, le parti communiste, avec bon nombre d’intellectuels dévoyés, dont Lénine, ancien étudiant, avocat, écrivain, était le type et le chef.
Cependant l’attraction de la violence et du mystère l’a emporté. Pour avoir résisté, un an de plus, que le Parti politique socialiste, la Confédération générale du Travail n’en a pas moins subi le même sort ; elle aussi s’est divisée.
À vrai dire, depuis plusieurs années déjà, sinon depuis sa naissance, elle était agitée par deux tendances contraires. Certains éléments plus pressés, plus turbulents, s’impatientaient du délai imposé à leur fougue et déclaraient que l’heure de la révolte avait sonné. D’autres, qui se piquaient d’avoir réfléchi davantage sur l’histoire, demandaient une préparation plus complète.
Certes, ils se défendaient, comme d’une injure, d’être des « réformistes ». C’était bien la révolution qu’ils voulaient, celle qui apporterait la suppression définitive du patronat et du salariat. Mais supprimer trop brusquement les rouages de la production actuelle, arrêter la vieille machine capitaliste sans être sûr que la nouvelle est au point, prête à fonctionner, leur paraissait imprudence suprême, qui conduirait à l’inévitable famine.
Ces conseils d’une sagesse — très relative — n’ont pas été entendus. Sous l’influence de Moscou, les violents ont mené une action plus ou moins sournoise, constitué, à l’intérieur des syndicats, des « noyaux » formés d’agitateurs dévoués à leurs vues. Finalement, la scission s’est produite en 1921. Il y a deux Confédérations générales du Travail. L’une est restée fidèle à ses anciens principes, à ses méthodes, et prétend opérer la révolution par l’action de la classe ouvrière dûment préparée. Elle adhère à l’Internationale syndicale qui, depuis la guerre, s’est reconstituée à Amsterdam. L’autre, après avoir suscité le schisme, s’est pourtant intitulée « unitaire » (C.G.T. U.) ; elle est passée sous l’obédience du communisme. Elle est donc inscrite désormais à l’Internationale syndicale de Moscou, fantôme domestiqué, autant qu’il a d’existence réelle, par l’Internationale communiste et politique de la même ville. (Martin Saint-Léon, Les Deux C.G.T. Syndicalisme et Communisme. Paris, Plon).
Cependant, et parmi ces dissidents eux-mêmes, l’entente n’est pas restée longtemps absolue, loin de là. Des discussions ont provoqué de nouvelles séparations. C’est que, dans la C.G.T. U., certains adhérents, qui d’abord avaient suivi un mouvement flatteur pour leur violence, supportent mal de voir le point de vue syndicaliste relégué dans l’ombre et les formations ouvrières soumises aux consignes politiques.
D’autres, qui sont surtout des anarchistes, regimbent contre les mots d’ordre péremptoires que Moscou multiplie à l’adresse de ses adeptes.
Quoi qu’il en soit, les transfuges du socialisme politique ou du syndicalisme révolutionnaire sont embrigadés ensemble sur le front unique du communisme. Les Comités politiques d’ancienne forme ont vécu et les syndicats subsistants n’ont plus, dans ces formations, aucune influence.
Toute la manœuvre est dirigée par les « cellules » locales qui, dans une entreprise ou dans un quartier, exploitent ou suscitent les mécontentements, prêchent la révolte par l’action continuelle de quelques initiés, inconnus des profanes mais étroitement unis entre eux. Et les cellules, à leur tour, sont groupées, dans un même secteur, en « rayons » où la ruche communiste poursuit son œuvre amère. (Cf. Danset, En fourriers de la guerre civile. Études, 20 décembre 1924 ; ou L. Barde, La Menace du Communisme. Paris, Éditions Spes).
IV. Philosophie et morale du socialisme
Nous avons essayé jusqu’ici de résumer l’histoire, encore brève mais déjà touffue, de retracer la physionomie complexe du socialisme. Ces traits se modifieront encore ; et nous ne pouvons avoir la prétention de les fixer à l’époque où nous sommes. Mais, à travers les variations passées et futures, il est possible de relever une orientation constante, plus importante que les itinéraires occasionnels.
Ces idées permanentes, qui se trouvent sous les divers principes plus superficiels et sous les passions, forment la philosophie du socialisme. Elles tiennent en quelques propositions, dont nous allons donner la suite assez logique.
Le Principe égalitaire
La plus fondamentale prétention des socialistes, celle qui nous a servi pour établir la définition même du système, c’est que la justice se confond avec l’égalité. Tous les doctrinaires n’entendent pas, il est vrai, l’égalité absolument dans un sens et avec une rigueur identique.
Pour Proudhon, par exemple, elle se réduit à une parité de « conditions » ou de « moyens » qui, donnant à tous les mêmes chances de réussite, laisse cependant aux initiatives, au savoir-faire, à la liberté personnelle, une certaine marge où se logeront certaines différences finales de « bien-être ».
Pour d’autres, collectivistes de la stricte obédience, l’uniformité sera plus totale encore, et enfin le communisme théorique n’admet plus, dans la distribution des ressources, d’autre hiérarchie que celle des besoins.
Mais, avec ces degrés ou ces nuances, le principe reste sauf. La justice, c’est l’égalité. Et cette justice est, à vrai dire, la seule vertu qui ait cours officiel dans la doctrine du socialisme, elle tient lieu du complet Décalogue dûment laïcisé. Parfois seulement, pour varier, on la présentera sous son aspect plus sentimental et l’on parlera solidarité.
Cette solidarité, à l’heure actuelle, s’exerce à l’égard des membres de la classe ouvrière, dont les exigences dominent toutes celles qui pourraient se présenter encore au nom de la famille ou de la patrie. Plus tard, lorsque cette classe aura absorbé toutes les autres dans le nivellement égalitaire, la solidarité s’étendra à l’humanité entière.
La loi du Progrès
Or il arrive, toujours d’après la théorie plus ou moins explicite, que cette humanité est déjà en marche vers la justice meilleure et poursuit sa marche victorieuse d’après la loi infaillible du progrès. Elle évolue, depuis les basses origines de l’animalité, dont elle s’est dégagée, vers les cimes où elle sera, un jour, en quelque sorte déifiée. C’est « la théologie du devenir » (G. Valois, dans la Préface d’Histoire et Philosophie sociales. Paris, Nouvelle Librairie Nationale).
L’homme monte ainsi, par ses propres forces, sous la seule lumière de la science, vers l’idéal qui l’attend.
Sur sa route pourtant se dresse plus d’un obstacle. Des forces le tirent en arrière, traditions du passé, entraves autoritaires, avec lesquelles il faut rompre, qu’il est nécessaire de couper pour laisser pleine liberté aux démarches ascendantes.
Suppression de la Propriété
Mais le premier de tous ces obstacles est le prétendu droit de propriété privée. Là se trouve la source empoisonnée de tous les conflits, de toutes les jalousies. C’est l’ivraie dont les racines gênent ou étouffent les bons instincts de l’Humanité. Impossible d’établir la justice sur la terre, tant que l’on n’a point arraché cette plante mauvaise.
Et, s’il y faut employer le fer et le feu de la révolution brutale, cette période de violence transitoire est comme l’étroit couloir qui permettra de déboucher dans les plaines aux horizons ouverts.
Une fois ce défilé franchi, l’on verra donc clair et respirera à l’aise. Une fois la plante mauvaise arrachée, l’on pourra compter, dans le champ de l’Humanité, sur les fleurs odorantes et les fruits savoureux.
Nous avons vu, en effet, que dans les plans, d’ailleurs assez vagues, que le socialisme trace de l’avenir, il semble que, si l’on écarte l’obstacle de la propriété privée, l’harmonie se fera presque spontanée.
« Par la faute de notre régime absurde, l’humanité se débat dans un véritable enfer social. Les hommes, au lieu de coopérer à l’édification d’une maison commune habitable, sont, au contraire, occupés à s’entre-dévorer, et à s’empoisonner mutuellement la vie. Il en résulte un gaspillage de forces sociales et individuelles effrayant. Le communisme, en supprimant la cause même des luttes et des rivalités — la propriété-monopole, — fondera une nouvelle société basée sur les principes de solidarité, de réciprocité et d’économie raisonnable. Il supprimera tout gaspillage, tout travail improductif, abolira les conflits d’intérêt et réduira l’autorité au minimum en la faisant fonctionner non au profit d’une classe, mais au profit de la société tout entière. »
(Rappoport, Précis du Communisme, p. 10).
Proudhon avait déjà dit, avec sa note particulière,
« Supprimez la propriété en conservant la possession, et, par cette seule modification dans le principe, vous changez tout dans les lois, le gouvernement, l’économie, les institutions, vous chassez le mal de la terre. »
(Proudhon, Qu’est-ce que la Propriété ?) Et Jean Grave, l’anarchiste, proclamait :
« Nous affirmons que l’être n’est que le produit du milieu et que l’on doit changer ce milieu, si l’on veut changer l’être. C’est l’organisation antagonique de la société bourgeoise qui rend les individus âpres à la curée et les fait se déchirer pour vivre. »
(La Société future, p. 132).
Depuis lors, si les collectivistes admettent comme inévitable, nécessaire, la lutte des classes actuelles, s’ils annoncent une « dictature du prolétariat », dont on peut croire qu’elle sera rude, c’est en proclamant aussi qu’au delà de ces transitions, l’État autoritaire aura disparu pour laisser le monde futur aux charmes inédits de l’égalité dans la liberté.
Et les syndicalistes révolutionnaires eux-mêmes, qui se piquent de vues positives, réalistes, qui professent ne guère connaître d’autre école que celle des faits, n’en voient pas moins la société de leurs rêves comme un immense atelier « sans maîtres », où ne serait reconnue que « l’autorité spontanément consentie ».
V. Critique du socialisme
Nous venons de voir que la philosophie du socialisme comprend un certain nombre de principes qu’il peut être commode de résumer dans les trois propositions suivantes : a) l’égalité est à promouvoir puisqu’elle s’identifie avec la justice ; b) l’homme est en marche vers cet idéal, dans une ascension guidée par la science, soutenue par le sentiment de la solidarité ; c) les obstacles à écarter de sa route se groupent principalement autour de la propriété privée.
Il nous reste à reprendre chacune de ces propositions pour la discuter.
a) La justice est-elle l’égalité ?
Il est bien vrai qu’en un certain sens les hommes sont égaux, par le fait qu’ils possèdent une même nature. Leur caractéristique commune est d’être doués d’une raison et d’une volonté. Intelligents et libres, ils ont, dès ici-bas, une fin à atteindre : le développement de leur être physique, intellectuel, moral. Pour arriver à ce but, ils disposent de leurs ressources personnelles, aidées de celles que la société leur offre. Cette société, dont toute la raison d’être est d’apporter ce supplément et ce secours, a donc le devoir de procurer à tous le même minimum des biens qui correspondent aux exigences de la nature humaine.
Ces biens ne se présentent pas sous la forme de cadeaux faits individuellement à tous les citoyens. Ils constituent un ensemble de conditions favorables, un milieu dont chacun peut tirer profit pour son action personnelle.
Tous les hommes ont ainsi certains droits essentiels qui doivent leur être également garantis. Ces droits viennent de leur liberté qui peut se déployer dans le domaine assigné par Dieu, dès lors que son exercice ne lèse pas la liberté légitime d’autrui ni ne porte atteinte à l’intérêt général.
Énumérons quelques-unes de ces prérogatives, vis-à-vis desquelles tous sont sur le même plan, dans la cité.
Ce sont les droits personnels : liberté de conscience, des allées et venues, du travail ;
vis-à-vis des choses : inviolabilité du domicile, droit de propriété privée ;
vis-à-vis des semblables : liberté de réunion, d’association ;
À s’en tenir à ce patrimoine commun, apanage d’une nature humaine identique en ses éléments essentiels, l’on peut adopter la formule inscrite dans la déclaration des Droits de l’homme et dire : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. »
Même au point de vue économique, l’identité de la nature apporte certaines exigences d’assimilation pratique. Il est certain que l’ensemble des biens terrestres a pour destination providentielle la subsistance de tous les habitants du globe. Il faut donc que tous aient un moyen facile de prélever sur cette richesse de quoi vivre une vie humaine.
Une société est mal faite et doit être corrigée, où cette condition n’est pas normalement remplie, où plusieurs ont vraiment trop, tandis que beaucoup n’ont pas assez, où le travail n’a pas cette efficacité d’assurer largement l’existence de qui le fournit, assez largement même pour soustraire aisément aux menaces du lendemain.
L’erreur du socialisme n’est donc pas de réclamer ces garanties légitimes, qui doivent être le but de tous les hommes sincères. Elle est de croire et de prétendre que l’égalité de nature absorbe et supprime les différences personnelles.
Or, dans la réalité, dans la vie, les hommes ne sont pas égaux, en dépit de leur similitude essentielle. Dès leur naissance, ils apportent des dispositions variables héritées de leurs ascendants ; plus tard ils se montreront divers par la vigueur physique, l’intelligence, le caractère.
Les socialistes ne peuvent nier ces évidences. Mais, quand ils vont au bout de leur système, ils refusent d’en tenir compte pratiquement. Ils en font abstraction, pour ne considérer que la nature humaine pareille chez tous. Ils ne veulent donc pas admettre que ces différences personnelles puissent créer des titres à des droits spéciaux, comme l’identité de nature assure des droits pareils à tous.
Incapables d’assimiler les hommes par ce qu’ils sont, ils prétendent, du moins, les rendre pareils parce qu’ils ont.
Mais alors ils s’insurgent contre la réalité, ils s’installent dans l’artificiel qui réclame, pour être maintenu en dépit des réclamations et des reprises de la vie, une perpétuelle contrainte. Et c’est pourquoi une liberté quelconque est incompatible avec l’égalité totale, malgré les conciliations dont les socialistes chargent volontiers un avenir d’autant plus complaisant qu’il reste aussi plus vague. Bon gré, mal gré, le socialisme, au nom de son dogme égalitaire, malgré ses déclarations d’amour à la liberté, doit se faire oppresseur, puisqu’il lui faut sans cesse surveiller et replonger dans la masse nivelée les têtes que leurs qualités natives pousseraient aussi sans cesse à émerger, puisqu’il lui faudrait serrer le couvercle sous lequel il aurait enfermé la société bouillonnante, jusqu’à ce que la pression montante provoquât l’explosion et permît de revenir à des atmosphères plus normales.
L’égalité, maintenue coûte que coûte, entre les individus, constitue un tel défi à toutes les forces vitales que bon nombre de socialistes, plus ou moins explicitement, mitigent leurs prétentions. Ils admettent que certains avantages récompensent le talent ou l’effort. Mais ils retrouvent vite leur intransigeance et surtout réservent ces concessions aux mérites strictement individuels. C’est dire que les personnes morales, telles que les familles, seront toutes soumises à un traitement identique.
Si la théorie les tolérait encore, elle les rangerait sur une seule ligne, dans l’uniformité totale. Mais, en réalité, elle trouve plus expédient et plus sûr de les abolir totalement. Le principe égalitaire se chargera de l’exécution à l’intérieur des foyers. Plus de hiérarchie familiale correspondant à la diversité des tâches et des rôles ; les revendications d’un féminisme absolu auront vite fait de la battre en brèche. Mais d’abord, plus de mariage indissoluble.
« La femme, a dit Bebel, le socialiste allemand, est maîtresse de son cœur. Elle le partage avec qui elle veut. Une relation cesse de lui plaire, libre à elle de la rompre et de porter son affection ailleurs. » Et l’enfant lui-même, considéré, dès l’origine, comme doté d’une nature humaine identique chez tous, sera tenu pour l’égal de ses parents.
On sait comment l’État socialiste se chargerait, d’ailleurs, de la tutelle et comment, sous couleur de garantir « les droits de l’enfant », il monopoliserait l’éducation de la jeunesse sur un type unique. « L’important, écrit Benoît Malon, est d’abolir radicalement l’autorité du père et sa puissance quasi-royale dans la famille… Les enfants ne sont-ils pas autant que les parents ?… » (Précis du Socialisme, l. V, cxxi).
Plus d’héritage d’aucune sorte, ni matériel, ni moral, constituant un patrimoine et, par là même, un privilège. L’idéal serait d’aligner tous les enfants au poteau du départ pour la course de l’existence et de vérifier qu’aucune tête ne dépasse avant de donner le signal.
On reconnaît le principe individualiste, briseur de cadres, que nous signalions au début comme inclus dans le socialisme. Qui ne voudra pas admettre les conclusions précédentes, logiques dans leur enchaînement rigoureux, devra remonter jusqu’à la formule première et se demander s’il n’y a point lieu de réviser l’axiome : la justice est l’égalité.
Et quiconque instituerait cet examen, trouverait encore des motifs de mettre en doute l’absolue vérité de l’adage en considérant, cette fois, la société dans son ensemble.
Car l’égalité, qui ne connaît que l’homme abstrait, empêche les compétences et les valeurs spéciales d’occuper leur vraie place, même pour le service public. Naguère, Georges Sorel, parlant des jours futurs et du rôle que les syndicats devraient y jouer, se confiait à leur sagesse pour ne donner le pouvoir qu’à des groupes de « vétérans » (G. Sorel, L’avenir socialiste des Syndicats, p. 77). « Il ne s’agit pas, disait-il, d’aller noyer l’intelligence dans la masse des indifférents et des badauds. » Fort bien ! Mais où trouver, dans le monde égalitaire, la digue qui préserve de telles inondations ?
Puisque cette digue est absente ou enlevée, la société subira le dommage — et la cruelle injustice — d’être privée des forces les plus efficaces. L’expérience a pu récemment apporter, sur ce point, ses leçons, dans une de ces périodes où la brusquerie des événements bouscule les théories artificielles. La guerre a mis au point certaines chimères. La mobilisation s’était faite en France, suivant un principe, non pas totalement encore, mais relativement égalitaire.
Un homme en valait un autre et toutes les différences disparaissaient sous l’uniforme du troupier. Cependant, à la longue, il a fallu revenir sur ces vues, trop courtes pour ne pas être désastreuses. L’utilisation des compétences est apparue comme une nécessité de l’heure grave. Certes l’inégalité des sorts en fut l’immédiate conséquence.
Mais, mises à part certaines applications qui ont pu être contestables, le principe, qui avait présidé à cette distribution des emplois, fut l’expression d’une sagesse toujours véridique, même en de moins pressants oracles. (Eymieu, L’Égalitarisme, dans Études, 5 juillet 1917.)
b) Le progrès par la science et la solidarité
Les socialistes se réclament de la science, nous l’avons vu, et lui confient le soin des destinées humaines. Toutefois ils ont, ici encore, leur manière, et leur dévotion n’est point satisfaite par le culte de la science, tel que l’ont établi les rationalistes contemporains.
Ceux-ci sont d’abord des intellectuels. Ils sont heureux et fiers des modernes découvertes et des progrès matériels qui en sont la conséquence. Mais, en ce qui concerne directement les relations humaines, l’harmonie sociale, beaucoup restent modestes dans les résultats escomptés. L’esprit scientifique leur paraît être surtout celui de la critique, du doute toujours en éveil.
Tant de discussions ont d’ailleurs occupé le passé, tant de problèmes affectent l’avenir qu’en dehors des acquisitions expérimentales, ils restent sur la réserve. Alors la leçon, qu’ils disent avoir retenue pour les besoins de la vie sociale, se résume en un conseil plutôt négatif, celui de la tolérance fille du scepticisme.
« Aucune idée, si belle et si profonde soit-elle, ne vaut la mort d’un homme, toute idée n’est-elle pas qu’un à peu près ? Ce n’est que le jour où l’humanité le saura qu’elle aura fait un bond décisif vers la paix, à l’appel qui se répète d’âge en âge, de sa vieille misère à la miséricorde, noblesse du sincère agnosticisme. »
(M. Leroy, Henri de Saint-Simon, Paris, Rivière, Préface).
Les socialistes ne s’en tiennent pas à ces vues plutôt ternes, et leurs prévisions dépassent ces régions d’une indifférence apaisée. L’avenir leur apparaît meilleur et plus chaud ; c’est qu’ils l’ont garni des anticipations de leur foi. Le progrès, pour eux, n’est pas tout rationnel. La science a d’abord pour but de libérer l’instinct de solidarité qui se révélera, vigoureux et actif, sitôt qu’il sera dégagé des liens où l’enserre la société moderne.
C’est l’espoir qui met souvent une note généreuse dans les accents des prophètes socialistes, quand ils sont sincères. C’est une religion qu’ils prêchent, et si l’âge d’or, qu’ils annoncent, ne peut venir qu’au travers des crises, même sanglantes, ils affirment intrépidement que le prix n’en est pas trop cher. Le mysticisme dévoyé reste communicatif.
À l’entrée du paradis terrestre promis aux temps futurs, et dont Dieu se trouve exclu, on nous assure que se tient, pour en ouvrir la porte, sinon l’Archange, au moins le génie de la Fraternité. C’est lui qui accueillera l’Humanité même si, jusqu’à lui, les colères et les révoltes doivent accompagner et hâter le cortège en son rude chemin.
L’hypothèse est claire, et l’on mesure exactement son degré d’optimisme. La science ne créera pas la solidarité, elle n’aura qu’à l’affranchir. Et c’est sur cette solidarité que repose, en dernière analyse, le progrès moral, confondu avec la justice, qui s’identifie elle-même, nous l’avons dit, avec l’égalité.
Spontanément donc, dès lors qu’elle sera éclairée, déliée, la solidarité fera prévaloir les tendances altruistes sur l’égoïsme présent.
L’on aperçoit ici la différence avec la philosophie et la croyance du christianisme. Forte d’une expérience qui ne s’est jamais démentie dans le passé, avertie par le dogme du péché originel, l’Église catholique enseigne que contenir et mater l’égoïsme, c’est toute la raison d’être ou le but de son ascétisme. Mais il y faut la discipline d’une règle supérieure, promulguée et sanctionnée par un commandement précis.
Il y faudra un soutien qui empêchera le désintéressement de s’effondrer sitôt que les désillusions sur les hommes lui auront retiré ses fragiles étais. L’autorité et l’amour d’un Dieu ne seront point garanties trop hautes pour une œuvre toujours compromise par nos faiblesses ou nos reprises. Faute de ces secours, les perfectionnements matériels, en développant l’amour des aises et l’égoïsme, se feront plutôt les complices de la déchéance morale.
Voici pourtant que le socialisme promet de réaliser l’œuvre difficile, et, sans point d’appui d’aucune sorte, se vante de soulever le monde des âmes. En attendant, ces âmes semblent plus inertes et plus pesantes. Et l’on n’aperçoit pas les forces capables d’arrêter la descente qui, suivant la loi de la pesanteur morale, menace plutôt d’aller en s’accélérant.
c) La propriété privée
Puisque le socialisme a désigné la propriété privée comme le grand obstacle à l’épanouissement de la solidarité égalitaire, il nous reste à le suivre sur ce dernier point.
Est-il vrai que la suppression de tout avoir personnel rendrait l’homme à sa vraie nature et à sa bonté native ?
L’on n’a pas eu tort de faire plutôt remarquer que ce droit de propriété se fondait sur les aspirations les plus profondes de l’homme, indices des conditions qu’exige son activité normale. Car c’est un être prévoyant. Et, pour prévoir efficacement, il faut aussi disposer de ressources stables, qui soient comme autant de précautions contre les risques de l’avenir.
Si l’effort actuel ne peut s’étendre aux jours futurs pour les partiellement garantir par la propriété, c’est donc que l’action humaine ne peut suivre, en aucune façon, les avertissements de la prudence. Et cela, non par incapacité physique, du moins à l’ordinaire, mais de par un édit de la société qui empêche ses membres de subvenir par eux-mêmes à leurs besoins, qui les dépouille même du fruit de leur travail, quitte à leur attribuer, pour prix de cette restriction, une hypothétique et uniforme pitance.
L’homme n’est pas seulement prévoyant pour lui-même, il est aussi, et naturellement toujours, pour les êtres destinés à le prolonger, pour les membres de la famille dont il est le chef. C’est heurter à nouveau cette prévoyance à long terme, devenue le sens de la continuité, que d’interdire de reverser sur les descendants le prix d’un effort souvent fourni à leur intention et pour leur bénéfice.
Pense-t-on, d’ailleurs, que tous ces dépouillements des individus enrichiront la société entière ? La suppression de tout gain personnel, de la propriété stable, doit aboutir à l’inertie dommageable pour tous. Et le socialisme pourrait bien conduire au règne de la famine dans la tyrannie.
Car les hommes, à les prendre tels qu’ils sont dans la réalité vivante, ont besoin d’un ressort qui soutienne leur tâche souvent pénible. C’est une prétention vaine de demander à un travail, que nul intérêt ne stimule, un rendement durable et sérieux. De bons observateurs ont fait remarquer que, sur ce point, l’expérience n’était plus à faire, et que, pour être partielle, elle n’en était pas moins concluante.
Il suffit de comparer les tâches accomplies par les corvées militaires, par exemple, en dépit de la surveillance qui les contrôle encore, avec celles que fournissent, dans le même temps, les ouvriers rémunérés suivant leur peine et surtout les propriétaires travaillant à leur compte.
Mais les ressources, dont dispose la société, sont faites du total de celles que les individus lui apportent. Voici pourtant ces volontés découragées. L’homme n’a plus droit pour lui-même à l’épargne, moins encore peut-il songer à transmettre aux siens le fruit de son travail.
Chaque être est ainsi strictement ramené à un horizon tout personnel, à une ligne qui s’étend de son berceau à sa tombe, à une ornière où les gardiens d’une égalité sans grandeur enferment son activité, disons plutôt son inertie, qu’il n’a pas la faculté d’élargir.
Ce que peut donner pareil système, au simple point de vue de la production, la Russie l’a expérimenté. Lénine, au début de la révolution, avait bien l’intention de faire des paysans, qui s’étaient emparés des terres, les simples tenanciers de la société communiste. Toute la récolte, une fois prélevé le grain nécessaire à l’entretien du laboureur, appartenait à la collectivité. Mais le paysan s’est arrangé pour rester un peu au-dessous de ce qui lui était alloué pour son usage et celui de sa famille.
Devant les angoisses de la famine provoquée par cette pratique et d’autres similaires, il a fallu en venir à une « nouvelle politique économique », qui, sur le point des redevances agricoles, ressemblait aux vieux systèmes des impôts prélevés en tout pays.
Il n’est d’ailleurs peut-être pas nécessaire de démontrer longuement le bien-fondé de la propriété privée, tant l’instinct reste fort qui plaide sa cause. L’on peut dire, sans crainte d’erreur et sans paradoxe, que la plupart des socialistes ne le sont que par l’espoir, plus ou moins latent, plus ou moins conscient, de devenir propriétaires.
Et, tandis que les théoriciens font le réquisitoire de la propriété, les foules, qui écoutent et applaudissent, comprennent qu’il s’agit de la faire changer de mains et venir dans les leurs. Elles ne s’embarrassent guère de savoir comment la collectivité organisera la production et la répartition. Ce qui les intéresse, c’est de connaître quelle part leur reviendra sur les dépouilles.
Au surplus, et quelle que soit la forme sous laquelle elles s’expriment, les objections contre la propriété se ramènent à un argument unique. Les thèses du socialisme scientifique ou les aspirations du socialisme sentimental s’accordent ici, sous la variété des traductions qu’elles en donnent. Le mieux est peut-être de le présenter par des comparaisons familières qui mettent en relief sa force impressionnante.
L’on dira donc : Si un gâteau est cuit pour beaucoup de convives, est-il normal et légitime que les premiers arrivés se servent si copieusement que les retardataires n’en aient aucune miette ? Si une salle est bâtie pour une foule de spectateurs, que penser de ceux qui voudraient occuper plusieurs places, sauf à laisser dehors les derniers venus ? Voici pourtant que les biens de ce monde peuvent se comparer à ce gâteau ou à cette salle. Les propriétaires, qui prétendent à un monopole, à une exclusion de toute compétition, font-ils autre chose que priver leurs semblables de leur part légitime ? Mais toute comparaison a ses déficits.
Et, puisque beaucoup de ces valeurs ne souffriraient pas la division indéfinie que leur ferait subir le partage, le seul moyen de ne léser personne est de remettre à la collectivité l’ensemble des ressources, avec la mission et la charge de les exploiter pour le compte de tous et de faire l’égale distribution des produits.
L’on ne peut nier que cette objection a les apparences du bon droit. On y répondra en accordant d’abord que les biens de cette terre ont, en effet, pour destination naturelle et providentielle la subsistance de tous les habitants du globe. Il faudra donc que tous aussi aient à leur portée un moyen normal, et facile, de prendre, sur cette masse, au moins la quantité voulue pour l’entretien d’une existence humaine.
Cette considération nous ouvre, en passant, des perspectives sur la valeur naturelle du travail et sa rémunération.
Ceci posé, il faudra remarquer que les comparaisons précédentes cachent, sous leur bonhomie, une grosse équivoque. Il n’est pas vrai que l’on puisse assimiler les biens de ce monde à un gâteau déjà cuit, à une salle garnie de ses fauteuils. Il n’est pas vrai qu’il faille d’abord songer à une distribution. Les ressources terrestres se présentent, dans leur ensemble, comme des instruments dont il faudra tirer parti ; le problème est celui de la production.
Et si ce problème n’est pas exactement résolu, le patrimoine commun subira des pertes qui auront vite fait de le réduire, au détriment de tous.
Comment, alors, dans les conditions de la vie concrète, assurer un rendement satisfaisant ?
Sera-ce par les méthodes socialistes, dont nous avons vu que, comptant sur une solidarité spontanée, elles brisaient le ressort de l’intérêt personnel, refusaient à l’effort sa récompense proportionnée, à l’indépendance légitime ses plus élémentaires garanties ?
Ou sera-ce, au contraire, dans un régime social qui n’essaiera pas de ruser avec les exigences essentielles de la nature humaine mais qui s’y adaptera en toute loyauté ? Prenant les hommes, tels qu’ils sont, non pas dans une abstraction chimérique, mais dans la réalité de leur équilibre toujours instable, de leur race affaiblie par la faute originelle, cette doctrine maintiendra, comme un ressort nécessaire, la propriété personnelle.
Elle saura, d’ailleurs, que l’abus en est proche, souvent rencontré dans les systèmes d’absolue liberté. Et c’est pourquoi, en dehors et en dessous de la règle morale, sanctionnée par l’autorité divine, elle préconisera une surveillance qui discipline l’exercice du droit reconnu.
Sous ces traits et dans ce contraste, se présentent les doctrines socialiste et catholique ; il nous reste à voir, de façon un peu plus précise, où en sont leurs mutuelles relations.
Bibliographie
Outre les autres ouvrages cités dans l’article :
Antoine, Cours d’Économie Sociale, 6e édition, Paris, Alcan, 1921.
Fallon, Principes d’Économie Sociale, 2e édition, Bruxelles, Beyaert, 1923.
Garriguet, L’Évolution actuelle du socialisme en France, Paris, Bloud, 1912.
Gide et Rist, Histoire des Doctrines économiques, Paris, Éditions du Recueil Sirey, 1909.
Gillet, Conscience chrétienne et Justice sociale, Paris, Éditions de la Revue des Jeunes.
R. Gonnard, Histoire des Doctrines économiques, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 3 vol., 1925.
Laskine, Le socialisme suivant les Peuples, Paris, Flammarion, 1920.
Valensin, Traité de Droit Naturel. Paris, Éditions Spes, 1925, tome II.
Vermeersch, Quæstiones de Justitia, Paris, Lethielleux, 1904.
Weill, Histoire du mouvement social en France, (1852-1924). Paris, Alcan, 1924.
H. du Passage.
a) Socialisme d’État
C’est le régime où la société s’attribue un souverain domaine sur les propriétés particulières.
À vrai dire, elle n’en tirera pas toujours une conclusion spoliatrice. Il y a bien des degrés dans les mesures pratiques qui traduisent cette persuasion. Mais la doctrine est que l’État peut disposer des biens acquis par les citoyens. Souvent il manifestera cette prétention par le système des impôts, qui viseront moins à fournir les ressources nécessaires au bien commun qu’à niveler les fortunes. Souvent encore la société affirmera ses intentions en multipliant ou en élargissant les monopoles d’État dans l’industrie, les transports…
Nous le redisons, sur cette route il y a bien des étapes. À la limite et au terme, ce serait la confiscation totale de tous les moyens de production. Il semble alors que ce socialisme, au moins dans ses dernières conséquences pratiques, rejoint le collectivisme, dont nous aurons à parler plus loin, et se confond avec lui. Mais une distinction les sépare encore. Car le socialisme d’État peut se réaliser total sous la férule d’un gouvernement bourgeois, au besoin monarchique.
Nous dirons que le collectivisme conçoit la société future sous des perspectives différentes. Insistons un peu sur ce point.
Le socialisme d’État pourrait croire ses ambitions ultimes satisfaites si l’État actuel centralisait tous les services du pays, se faisait le grand ou peut-être l’unique entrepreneur de l’industrie et du commerce.
Mais le collectivisme ne saurait oublier que cet État est, pour lui, le représentant et l’instrument de la classe privilégiée. Impossible donc de rien réaliser de définitif avant d’avoir brisé ce pouvoir. Engels, l’un des principaux disciples de Karl Marx, l’a dit explicitement :
Mais, en attendant cette heure décisive, convient-il d’user de cet instrument, les monopoles centralisateurs sont-ils un progrès vers ce but ? C’est là une question de détail, sur laquelle les avis socialistes se partagent.
Plusieurs se félicitent de l’extension de ces monopoles, estimant que, malgré les influences bourgeoises, ils ont eux-mêmes assez de prise sur le pouvoir actuel pour intervenir utilement dans ses administrations centralisées, voyant là un moyen de limiter et d’énerver la propriété privée. D’autres seraient plutôt tentés d’estimer que c’est une déviation, ils veillent, en tout cas, à éviter toute confusion entre ce régime de centralisation actuelle et celui qu’ils espèrent.
C’est ainsi que le socialiste belge, M. Vandervelde, a voulu prévenir ce malentendu. Pendant les hostilités récentes, les divers gouvernements belligérants ont été conduits, pour faire face rapidement aux exigences de la lutte, à disposer de toutes les ressources naturelles, à contrôler industrie et commerce. M. Vandervelde constate ces faits, mais il n’en marque que plus nettement l’opposition entre ces pratiques et son idéal.