Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Nègres (La Traite des) et les missionnaires

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L’esclavage antique avait presque entièrement disparu de la société chrétienne, quand la cupidité des blancs d’Europe le fit revivre, pour le malheur de leurs frères noirs d’Afrique, avec des horreurs inouïes jusque-là. On a pu lire dans l’article Esclavage la lamentable histoire de cette funeste résurrection, le hideux développement pris par la traite des nègres, les efforts des Souverains Pontifes pour arrêter ce cruel trafic de chair humaine. Il reste quelque chose à dire de l’attitude des Missionnaires à l’égard de ces violences et de ces iniquités, dont ils ont pu avoir connaissance, parfois comme témoins oculaires.

Nous devons exposer d’abord la situation des missionnaires en face de la traite : puis ce qu’ils ont fait pour s’y opposer, soit par action directe, soit par leur influence.

I. Situation des Missionnaires en face de la traite des nègres

De même que, suivant les principes du droit naturel et la doctrine des théologiens, les missionnaires ne pouvaient condamner de façon absolue l’esclavage, ils n’ont pas davantage dû condamner toute sorte de commerce d’esclaves. La question était de savoir si la justice et l’humanité pouvaient y être sauvegardées. Et donc, au moins dans les commencements, plus d’un a de très bonne foi partagé l’erreur de Barthélemy de Las Casas. Ce grand ami des Indiens s’accuse en effet d’avoir conseillé de transporter des nègres d’Afrique en Amérique, pour les substituer aux indigènes du Nouveau Monde dans le travail des plantations et des mines : « Il n’avait pas assez examiné, avoue-t-il, comment les nègres étaient tirés de leur patrie, et il avait trop facilement présumé la légitimité du trafic d’hommes qui se faisait sous le patronage des rois de Portugal. Après qu’il eut appris combien injustement ces malheureux sont enlevés de leur pays et réduits en servitude, il n’aurait plus donné pareil conseil pour rien au monde. » (Historia de las Indias. Madrid, 1875.)

Il n’était pas facile, même aux missionnaires d’Afrique, d’obtenir des renseignements précis et dignes de foi sur la provenance de la marchandise humaine, amenée de l’intérieur dans les ports, ni sur la manière dont elle était acquise. Les trafiquants avaient grand soin de faire leurs opérations là où ils n’avaient pas de témoins gênants à redouter. Cependant les missionnaires n’ont pas été lents à faire tout le possible pour s’éclairer.

C’est Saint-Paul-de-Loanda, chef-lieu de la colonie portugaise d’Angola (Afrique sud-occidentale), qui a été toujours l’entrepôt principal de ce trafic. Les premiers missionnaires d’Angola y arrivèrent avec le premier gouverneur portugais, Paul Dias, en 1562 : ils étaient quatre Jésuites, dont deux prêtres et deux Frères. L’un d’eux, le P. Garcia Simoens, dans une lettre du 7 novembre 1576, évalue à environ 300 le nombre des Portugais qu’il y avait alors dans le pays, mais à 12.000 le chiffre des esclaves noirs qui étaient exportés chaque année. Ce missionnaire nous rapporte en même temps ce qu’il a pu apprendre, en cherchant à savoir comment toute cette foule avait perdu sa liberté. « Je trouve, écrit-il, que presque toute la nation est esclave du roi nègre, soit à la suite de révoltes, soit en punition de quelque crime contre lequel leurs lois édictent la mort, comme l’adultère, les vols. Dans ces cas, au lieu de mettre à mort les coupables, on les vend. D’ailleurs, on affirme comme chose certaine que, s’il était prouvé qu’un homme aurait acheté ou vendu une personne libre, il serait puni de mort ; et l’on ajoute que les esclaves qui ne le sont pas devenus régulièrement, réclament aussitôt et ne se laissent pas vendre. » (Relações de Angola. Ms. de la Bibliothèque nationale Paris, F. Portug. 8.)

Supposées ces allégations vraies, les missionnaires ne pouvaient a priori condamner tout ce commerce : plusieurs, beaucoup peut-être de ces noirs, vendus par leurs rois ou leurs chefs, étaient privés légalement de leur liberté et pouvaient être légitimement achetés et revendus par les Européens. Mais combien étaient, de fait, dans ce cas, parmi ces milliers de malheureux ?

II. Action directe des Missionnaires

Sur cette question, l’expérience ne tarda guère à apporter aux missionnaires des réponses peu favorables. Ils n’ont pas manqué de faire aussitôt ce qu’ont fait, toujours et partout, les apôtres des indigènes, en face de la violation des droits de leurs clients. Ils ont employé toute leur influence auprès des autorités, et toute l’éloquence de leurs admonestations auprès des particuliers, pour arrêter les injustices et en procurer la réparation. Leurs efforts n’ont pas été vains : ils ont réussi à faire rendre la liberté à beaucoup de nègres injustement capturés, et, grâce à eux, un grand nombre d’autres ne l’ont jamais perdue.

Il leur en coûtait cher, souvent, de lutter contre la convoitise des trafiquants et les hauts protecteurs qu’ils trouvaient parfois. Le P. Jérôme Vogado, en 1652, se vit expulser de la colonie par le gouverneur irrité des réclamations de son zèle contre les guerres injustes, dont le seul but était de faire des prisonniers et des esclaves. (A. Franco, Synopsis Annalium Societatis Jesu in Lusitania, Lisbonne, 1726.)

Un autre grand marché d’esclaves était dans l’île de Santiago, vis-à-vis du cap Vert. C’est de la Guinée qu’on y amenait, également, par milliers, les noirs qu’on retransportait en Amérique. Ici encore, ces infortunés, comme ceux de Loanda, trouvaient des Pères, non seulement pour s’occuper de leurs âmes, mais aussi pour défendre leurs droits d’hommes. Par eux, ils obtenaient souvent des juges, qui, après enquête, prononçaient leur libération. C’est ce qu’attestent notamment les biographes du P. Balthazar Barreira (Franco, Imagem de virtud em o noviciado de Coimbra, II ; Juventius, Historiae Societatis Jesu, pars V, t. II, p. 690). Là encore, comme dans l’Angola, c’étaient des Jésuites portugais qui s’efforçaient, ne pouvant la supprimer, d’amender et de réduire le plus possible la traite, si fâcheusement inaugurée par leurs compatriotes.

Tous les missionnaires d’Afrique ont efficacement contribué à la suppression de la traite noire, ne fût-ce que par leurs travaux pour la conversion des indigènes. Ils réussissaient en effet, généralement, à protéger la liberté de leurs néophytes et de leurs catéchumènes. Et surtout, en gagnant au christianisme les chefs noirs, ils enlevaient par là même aux trafiquants d’esclaves leurs agents et leurs fournisseurs principaux. Aussi, parlant du Congo, le P. Molina, vers la fin du XVIe siècle, pouvait-il écrire : « De ce royaume, parce qu’il ne renferme que des chrétiens, on n’exporte point d’esclaves, et les crimes n’y sont pas punis de l’esclavage. »

Malheureusement, l’apostolat des missionnaires ne put s’étendre assez pour exercer partout cette bienfaisante influence. La raison n’en est point dans un défaut de zèle chez les apôtres, mais dans les difficultés spéciales, contre lesquelles ils avaient à lutter dans ces pays noirs. Il y en a dont ni dévouement ni abnégation ne sauraient toujours triompher. Telles sont celles qui naissent du climat. L’Afrique tropicale, encore aujourd’hui si peu hospitalière aux Européens, a été particulièrement meurtrière aux missionnaires d’autrefois, qui ne connaissaient pas les moyens de se défendre qu’offre maintenant la science médicale. Si la ferveur des volontaires pour ces missions de martyrs n’a jamais faibli, les Supérieurs néanmoins étaient bien obligés de chercher à limiter les pertes de personnel. Cependant de grandes dépenses d’hommes et de peine ont été faites pour les indigènes africains, par les Dominicains au Congo, dont ils furent les premiers apôtres (avant la fin du XVe siècle), et surtout dans l’Afrique sud-orientale, où plusieurs périrent de la main des sauvages Cafres ; — par les Capucins, depuis 1640, dans le Congo et l’Angola ; — par les Augustins, dans le Zanguebar. Les Jésuites ont fait les plus grands sacrifices en faveur des Nègres, qu’ils sont allés trouver, pour leur porter la foi et la civilisation, tout le long des côtes de l’Afrique occidentale et sud-orientale, et souvent assez loin vers l’intérieur du continent, dans les bassins du Niger, du Zaïre, du Coanza, du Zambèse. Ils y ont eu aussi leurs martyrs, comme le Vén. P. Gonçalo de Sylveira (1561) et d’autres. Il fallut, pour leur faire quitter des postes si pénibles, qu’ils en fussent arrachés en 1759 par la violence du persécuteur Pombal.

III. Action indirecte

Il nous reste à constater une action indirecte, par laquelle les missionnaires ont influé sur l’atténuation et puis la suppression de la traite. Nous avons dit que les théologiens du moyen âge admettaient, sous certaines réserves, qu’il pouvait y avoir encore un trafic légitime des esclaves dans les pays infidèles. Mais, dès le XVIe siècle, la traite des noirs est énergiquement condamnée par les théologiens les plus illustres, notamment par les moralistes les plus autorisés des ordres auxquels appartiennent les missionnaires d’Afrique. Que s’est-il donc passé ? On ne peut douter que cette opinion, qui rallia l’unanimité des docteurs catholiques au XVIIe siècle, ne se soit formée sous l’inspiration des missionnaires.

Un des premiers théologiens qui aient traité la question est le célèbre Molina, et il l’a fait avec une ampleur et une solidité remarquables (De justitia et jure, tract. II, disp. XXXIV et XXXV). Il commence par des détails extrêmement intéressants sur la provenance des esclaves qui entraient dans la traite, sur la façon dont les marchands les acquéraient : en particulier, il signale les mauvais traitements qui étaient infligés à ces malheureux. Molina déclare expressément qu’il tient ses renseignements des missionnaires, surtout des Jésuites. Arrivant ensuite à la décision, il remarque que plusieurs docteurs étrangers à son ordre ont déjà condamné ce commerce comme un péché mortel. Quant à lui, voici son jugement. « Pour moi, écrit-il, le plus vraisemblable de beaucoup est que ce trafic d’esclaves achetés des infidèles (en Afrique) et transportés de là ailleurs est injuste et inique, et que tous ceux qui l’exercent pèchent mortellement, et sont dans l’état de damnation éternelle, à moins que l’un ou l’autre n’ait l’excuse de l’ignorance invincible, que je n’oserais, du reste, accorder à aucun d’entre eux. » En conséquence, ajoute-t-il, le roi de Portugal et ses ministres, ainsi que les évêques et les confesseurs des marchands d’esclaves, sont tenus d’examiner ces gens, et d’aviser à une répression efficace de leurs injustices. La raison de cette conclusion, c’est que, d’après les faits connus, il y a présomption légitime que les nègres enlevés par la traite sont tous, ou presque tous, injustement réduits en esclavage.

Telle est la doctrine de Molina sur la traite des noirs. Il n’est pas inutile d’ajouter qu’il l’enseigna dans la principale chaire de l’université d’Evora, en Portugal, et que le livre où il la reproduisit fut également publié dans le pays qui avait inauguré ce honteux commerce, et qui à cette époque en avait encore en grande partie le monopole et en retirait de gros profits.

Les mêmes conclusions furent soutenues avec non moins de fermeté par un autre professeur de théologie, Portugais et Jésuite, le P. Fernan Rebello, au commencement du XVIIe siècle (Opus de Obligationibus justitiae, lib. I, quaest. 10, Lugduni, 1608 ; approbation portugaise de 1606). Un peu plus tard, Thomas Sanchez, le célèbre moraliste espagnol, si injustement vilipendé dans les Provinciales, se prononce encore avec plus de décision dans le même sens (Consilia moralia, lib. I, cap. 1, dub. 4). Enfin, ces auteurs invoquent à l’appui de leur jugement les moralistes les plus estimés de l’époque, comme Ledesma, Soto, Navarro, Mercado, Fr. Garcia et d’autres.

Les décisions des théologiens en ce temps-là n’étaient pas de vaines paroles, condamnées à se perdre dans les régions de la théorie. Elles influaient puissamment sur l’opinion publique et dictaient souvent la conduite des ministres et des souverains. En Portugal, de même qu’en Espagne, les théologiens étaient appelés dans les conseils royaux, pour collaborer aux instructions qu’on donnait aux gouverneurs et aux chefs militaires des colonies. Molina nous apprend, par exemple, qu’il a vu les instructions remises à des généraux chargés de deux expéditions dans le pays d’Angola et dans la région du Zambèse. Il atteste que ces instructions, élaborées avec le concours des conseillers spirituels de la couronne, contenaient tout ce qu’il fallait pour sauvegarder les lois de la justice à l’égard des indigènes.

S’il n’avait tenu qu’aux docteurs catholiques, inspirés par les missionnaires, le trafic des noirs aurait cessé d’exister au XVIIe siècle. Si, au contraire, il ne fit que progresser et ajouter violences sur violences, c’est qu’il était tombé entre des mains que ni les décisions des théologiens catholiques ni les protestations des missionnaires ne pouvaient arrêter. On sait, en effet, que les peuples protestants, et surtout les Anglais, qui ont tant fait de nos jours pour l’extinction de la traite des noirs, eurent le rôle le plus actif dans ce commerce inhumain, jusqu’aux premières années du XIXe siècle.

Bibliographie

Outre les ouvrages indiqués dans l’article, on peut voir : Margraf, Kirche und Sklaverei, Tübingen, 1866 ; — P. J. Dutilleul, art. Esclavage dans le Dictionnaire de Théologie catholique ; — Resolutiones S. Officii ad dubia circa Nigros, d. 20 Mart. 1686, dans Juris Pontificii de Propaganda Fide, Pars secunda, CDXXXIII, p. 226, avec des fautes rectifiées dans la note 1, p. 528 ; cf. DXLVI, p. 286, Rome, 1909 ; — Ms. de la Bibl. nat. à Paris, F. Portug. 8, f. 266 : « Determinação de Letrados S. comq. condiçoens se podia fazer guerra aos Reys da Conquista de Portugal. Fala especial do Monomotapa. » C’est sans doute une des consultations auxquelles fait allusion Molina ; elle est datée du 25 janvier 1569 et signée de sept juristes, dont au moins un Jésuite. — Aux archives de l’archevêché, à Malines (Belgique), se trouve un document portugais, intitulé Informações do captiveiro dos Cafres, et donnant les réponses de cinq anciens missionnaires du Zambèse, interrogés par le P. Michel de Amaral, visiteur des Jésuites de l’Inde, le 30 mai 1709, pour savoir : 1° si, en général, les esclaves exportés de l’Afrique australe avaient été faits légitimement esclaves ; 2° si les marchands, qui les avaient achetés pour l’exportation, examinaient avant les achats, pour n’exporter que ceux qu’ils sauraient être esclaves à juste titre. Toutes les réponses sont négatives, et avec une netteté particulière en ce qui concerne la seconde question.

— Voir d’ailleurs l’article Esclavage.

J. Brucker, S. J.

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