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La légende historiographique des terreurs de l’an mil
MIL (L’AN). — Les historiens du XVIIIe et du XIXe siècle ont unanimement raconté qu’au Xe siècle les populations de l’Occident chrétien s’attendaient à la fin du monde pour l’an mil. Plusieurs d’entre eux, Sismondi, Ginguené, Michelet, Carducci, Gebhart, ont développé d’une manière dramatique le tableau des terreurs grandissantes dans lesquelles on voyait arriver l’échéance fatale, de l’effroyable nuit de la Saint-Sylvestre 999, et de la joie délirante avec laquelle on salua le soleil se levant vers le 1er janvier 1000. Ces pages pathétiques ne provoquent plus que des sourires, aujourd’hui que de la légende des terreurs de l’an mil il ne reste que le souvenir d’une des plus bizarres bévues de l’érudition moderne.
À entendre ceux qui se sont faits les propagateurs de la légende, les terreurs relatives à l’an mil seraient nées d’un passage de l’Apocalypse (xx, 1-7) où il est dit qu’un ange enchaînera l’antique serpent pour mille ans ; que pendant ce temps les justes régneront avec le Christ, qu’après cela Satan sera déchaîné et séduira les nations, mais que le feu du ciel descendra sur lui et sur elles et qu’ensuite apparaîtront un ciel nouveau et une terre nouvelle.
Entre ce passage obscur et l’attente de la fin du monde pour l’an mil, il n’y a aucun lien logique, et il n’y a pas la moindre preuve qu’au Xe siècle on ait pensé à en trouver un. C’est sur la foi d’un raisonnement, et non d’un témoignage, comme il convient en matière historique, que les historiens modernes ont introduit dans l’historiographie les terreurs de l’an mil.
Contrôle érudit de l’opinion reçue
Aussi est-il arrivé de temps à autre que des érudits sérieux, mais qui écrivaient sur la suggestion de la légende, aient constaté avec un étonnement naïf qu’ils ne rencontraient nulles preuves de ces terreurs cependant universelles. Mirum est, écrivent les auteurs du Recueil des historiens de Gaule et de France, nullam de fine mundi injectam fuisse mentionem, siquidem per animos fere omnium jam pervaserat summi hujus discriminis opinio ; tome X, p. 128.
De cette constatation à la conclusion qu’il s’agissait d’une légende, il n’y avait qu’un pas ; toutefois on mit plus d’un siècle à le franchir.
Ce fut en 1873 que Dom Plaine, dans le tome XIII de la Revue des Questions historiques, s’avisa de soumettre l’opinion reçue à un contrôle sérieux. Il ne lui fut pas difficile de constater qu’elle ne reposait sur rien, et qu’elle était démentie directement et indirectement par l’unanimité des sources.
Depuis lors, d’autres chercheurs ont repris et complété la thèse de Dom Plaine, les uns, comme Rosières, von Eicken, Orsi, dans des aperçus encyclopédiques, les autres, dans des monographies épuisant le sujet à un point de vue local, comme Mgr Schoolmeesters l’a fait pour le pays de Liège.
Preuves négatives et positives contre la légende
La fausseté de la légende se déduit de preuves tant négatives que positives. Si, pendant le Xe siècle, on avait attendu la fin du monde pour l’an mil, les chroniqueurs du temps n’auraient pas manqué de nous l’apprendre ; or, ni ceux qui ont écrit avant cette date ne disent rien de l’épouvante dans laquelle on l’aurait attendue, ni ceux qui ont écrit après ne parlent des transports de joie avec lesquels on aurait salué le premier soleil de 1001.
Le silence des uns et des autres, alors que, si la légende disait vrai, ils n’eussent pu guère parler d’autre chose, est déjà à lui seul un argument qui suffit. Mais ce n’est pas tout. Tous les documents qui nous restent du Xe siècle nous montrent une société vaquant à ses occupations quotidiennes dans une sécurité aussi grande qu’en tout autre temps.
Des catastrophes de tout genre s’y produisent sans que personne pense à y voir le prélude de la fin du monde ; on enregistre avec la plus grande sérénité des incendies, des pestes, des famines, des inondations, des tremblements de terre, voire même des éclipses totales de soleil, alors que, si les prétendues terreurs avaient existé, ces phénomènes eussent dû être commentés dans le sens d’une prochaine arrivée du dernier jour.
C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple entre mille, que lors de l’éclipse totale du soleil qui épouvanta l’armée d’Othon le Grand pendant une campagne en Italie (22 décembre 968), non seulement les trembleurs ne se demandèrent pas pourquoi le dernier jour arrivait trente-deux ans avant l’échéance, mais l’évêque de Liège Éracle rassura les soldats en leur disant qu’il n’y avait là qu’un phénomène naturel et que sous peu ils reverraient la lumière.
(Anselme de Liège, dans Monumenta Germaniæ historica, Scriptores, t. VII.) Ce qui est vrai, c’est que de tout temps, au sein des peuples chrétiens, on a considéré ce monde comme périssable et passager, et que partout on s’est attendu à le voir périr bientôt.
Attentes eschatologiques particulières et réfutations
Ce sentiment a trouvé une expression chez plus d’un Père de l’Église des premiers siècles ; le haut Moyen Âge en a été tout rempli, comme on le voit par ses chroniqueurs et même par les formules de ses actes publics (appropinquante mundi termino, etc.). Cependant la plupart écartait toute discussion sur la date en alléguant le passage de l’Évangile de saint Matthieu, xxiv, 36 : De die autem illa et hora nemo scit, neque angeli cælorum, nisi solus Pater.
D’autres ont cru à la fin du monde de leur vivant, comme saint Martin qui se persuadait que l’Antéchrist était déjà né, comme une femme de Mayence qui l’annonçait pour l’année 847 (Annales Fuldenses), comme un voyant de 1210 qui déclarait que ce grand ennemi du Christ était déjà adulte. (Sigebert de Gembloux, Chronic. contin.) Il n’est donc pas étonnant que, parmi les dates diverses qu’il a plu à l’imagination des visionnaires ou des charlatans de mettre en avant, se soit aussi rencontrée une ou deux fois celle de l’an mil.
Déjà du temps de saint Augustin elle était parmi celles que l’on proposait, comme on le voit par un passage de ce saint, qui semble avoir échappé aux propagateurs de la légende : Frustra igitur annos qui remanent huic sæculo computare ac definire conamur, cum hoc scire non esse nostrum ex ore Veritatis audiamus ; quos tamen alii quadringentos, alii quingentos, alii etiam mille ab ascensione Domini usque ad ultimum ejus adventum compleri posse dixerunt. (De Civit. Dei, XVIII, LIII.)
De même, vers la fin du Xe siècle, un prédicateur se mit en tête de prêcher dans une église de Paris que l’Antéchrist apparaîtrait après la fin de l’an mil et que peu après aurait lieu le jugement dernier. Mais Abbon de Fleury, qui était parmi ses auditeurs, n’eut pas de peine à réfuter cette affirmation en s’appuyant sur l’Évangile, l’Apocalypse et le livre de Daniel, comme il nous l’apprend lui-même (Apologeticus dans Migne, P. L., t. CXXXIX, 471).
Le même Abbon, quelque temps auparavant, fut chargé par son abbé Richard de rassurer des Lotharingiens qui se persuadaient que la fin du monde arriverait quand l’Annonciation coïnciderait avec le Vendredi saint, ignorant que cette coïncidence se produit en moyenne deux ou trois fois par siècle. En d’autres termes, la croyance à la fin du monde en l’an mil n’apparaît timidement vers la fin du Xe siècle, que pour être aussitôt réfutée de la manière la plus péremptoire.
Textes invoqués en faveur de la légende
Tous les autres textes invoqués par les patrons de la légende sont sans valeur démonstrative aucune, et même celui de Raoul Glaber, dont ils aiment à faire état, se retourne en réalité contre eux. Raoul Glaber (III, iv) dit que vers l’an 1003 il y eut une renaissance de l’art architectural et qu’on bâtit une multitude d’églises, et l’on n’a pas manqué d’en conclure que c’était pour remercier Dieu d’avoir épargné au monde la catastrophe tant redoutée.
Mais Raoul Glaber pense tellement peu à mettre ce revival en rapport avec les prétendues terreurs de l’an mil, que c’est 1033 qui est pour lui la millième année après la Passion du Sauveur, et s’il nous dit qu’en cette année on craignait de voir la fin du monde, c’est simplement à cause de la terrible famine qui sévissait pour lors depuis trois ans et qui poussait les populations au désespoir (IV, iv).
Les autres textes allégués ne méritent pas même l’honneur d’une discussion, car si, par exemple, le concile de Trosly en 909 parle vaguement du dernier jour, où l’on sera obligé de rendre ses comptes, qu’est-ce que cela prouve, sinon la persistance de préoccupations que les chrétiens ont eues dès l’origine et qu’ils ont encore aujourd’hui ?
La question des terreurs de l’an mil est donc rayée du programme des questions débattues ; les ennemis de l’Église n’y rencontreront que déceptions, et pour les apologistes elle n’aura désormais plus qu’un intérêt historique.
Bibliographie
Bibliographie
— Dom Plaine, Les prétendues terreurs de l’An Mille (Revue des questions historiques, t. XIII, 1873). — (Schoolmeesters), Les « Terreurs » de l’An mil (Mémorial, 1875).R. Rosières, La légende de l’An mil (Revue politique et littéraire, 1878, puis réimprimé dans Recherches critiques sur l’histoire religieuse de la France, 1879).R. von Eicken, Die Legende von der Erwartung des Weltunterganges und der Wiederkehr Christi (Forschungen zur deutschen Geschichte, t. XXIII, 1883).J. Roy, L’An mil, 1885 (Bibliothèque des merveilles).P. Orsi, L’anno mille (Rivista storica italiana, t. IV, 1887 ;
puis à part, Turin, même année).F. Duval, Les Terreurs de l’an mil, Paris, 1908 (Collection Science et religion).
Signature
Godefroid Kurth.