Sommaire
La question Loriquet
LORIQUET (LE PÈRE). — La question Loriquet, qu’on me permette de parler ainsi, n’intéresse évidemment ni les fondements du dogme, ni ceux de la morale ; mais comme l’Histoire de France du fameux Jésuite est souvent alléguée en preuve du parti pris et de l’étroitesse d’esprit des Catholiques, il semble bon de ne point la passer entièrement sous silence.
Lorsqu’on parcourt les pages les plus attaquées des deux petits volumes incriminés, c’est-à-dire celles consacrées à l’Empire — et c’est d’elles, comme de juste, que je m’occuperai surtout — l’on se sent, je le reconnais sans peine, dans une atmosphère anti-napoléonienne et toute royaliste ; on rencontre même çà et là quelques expressions dures, certains jugements sévères.
Aussi bien, le contraire n’eût pas manqué de surprendre quiconque a étudié l’époque de mécontentement, de murmures, de réaction, pendant laquelle cet ouvrage fut composé. La France saignée à blanc par Bonaparte, mourant d’épuisement, laissait échapper un cri de douleur et de haine violente contre le régime qui la tuait.
Comment Loriquet n’eût-il pas souffert de la souffrance générale ? Comment se fût-il soustrait aux aspirations de tant de bons Français ? N’était-il pas plus naturel et plus conforme à l’exactitude historique qu’il se fît l’écho de ces douleurs et de ces espérances ? C’est ce qui est arrivé. Toutefois, hâtons-nous de le noter, il n’a été qu’un écho très affaibli de tout ce qui se disait et s’écrivait alors.
Si l’on veut s’en convaincre, il suffira de lire la brochure de Chateaubriand, De Buonaparte, des Bourbons, les Considérations sur la Révolution française, de Mme de Staël, mieux encore les manuels d’histoire de France parus en ces jours. On constatera que Loriquet est loin d’être au diapason de ses contemporains ; c’est un modéré, un tiède relativement à eux.
Les exagérations des adversaires
Voilà pourquoi les ennemis du jésuite se sont vus contraints, afin de donner quelque apparence de raison à leurs attaques, de créer une légende autour de lui et pour cela d’exagérer ses torts, si torts il y a ; bien plus, de lui prêter des énormités dont on ne trouve nulle trace dans ses écrits.
Michelet nous fournira quelques exemples frappants de la première opération, je veux dire de flagrantes exagérations. S’occupant de la bataille de Waterloo, il affirme que Loriquet met dans la bouche de Wellington « des discours absurdes, insultants pour nous ». Or ces discours offensants tiennent dans trois petites lignes, lignes, au surplus, qui ne présentent absolument rien de blessant pour notre honneur.
« Partout, continue-t-il, partout dans l’ouvrage de Loriquet la gloire de Wellington », partout son éloge ; et ces louanges qui choquent si fort le chatouilleux accusateur consistent à dire qu’il savait profiter de la victoire ! Ailleurs le véridique historien parle des « mots ridicules » dont les Jésuites ne cessaient de « purger » l’œuvre de leur compromettant et maladroit confrère ; et ces corrections, rares au demeurant, sont absolument anodines, comme il est aisé de s’en rendre compte !
Il ajoute enfin — je ne pousserai pas plus loin l’énumération — que ces éditions revues, perfectionnées, purgées, se succédaient d’année en année ou plutôt de mois en mois ; et le texte à la main nous constatons, par exemple, que, de 1823 à 1828, de 1836 à 1844, c’est-à-dire dans l’espace de 14 ans, deux tirages seulement furent faits.
La légende du « marquis de Bonaparte »
De pareilles exagérations, si palpables et si suggestives qu’elles soient, n’ont pas suffi aux ennemis des Jésuites. Pour accabler plus sûrement ces religieux, ils ont inventé des mots absurdes qu’ils ont sans vergogne attribués à Loriquet. On connaît notamment la fameuse phrase sur Napoléon, « marquis de Bonaparte, lieutenant-général des armées de Louis XVIII ».
Ce fut dans la séance du 29 avril 1844 que l’ancien ministre, Hippolyte Passy, lança contre Loriquet cette allégation saugrenue. Huit jours plus tard, Montalembert était à la tribune, il tenait à la main deux petits volumes : « J’ai l’honneur de déclarer, dit-il, que cette falsification stupide de l’histoire n’a jamais existé, … que le fait est complètement controuvé » (Moniteur, mai 1844, p. 1277), et présentant à l’imprudent et crédule dénonciateur « les deux éditions princeps », il le met au défi de montrer les expressions citées par lui. Passy se déroba piteusement, balbutiant et ne montrant rien.
En vain Loriquet, entrant lui-même en scène, lui écrivait : « Vous avez osé soutenir cette sotte accusation, même en présence de toutes les éditions, lesquelles vous donnaient, permettez-moi l’expression, le démenti le plus formel ; vous m’avez calomnié, j’attends de votre loyauté une rétractation publique. » Cette rétractation, que tout commandait, le triste mystifié n’eut pas le courage de la faire ; il se tut honteusement.
Ce silence était significatif.
Les ennemis de Loriquet ne se tinrent pas néanmoins pour battus ; ils imaginèrent, pour masquer leur déroute, la plus singulière des inventions : les Jésuites, assurèrent-ils sans sourciller, avaient fait disparaître l’édition qui contenait le passage incriminé ! Retrouver et anéantir, au bout de quarante ans, un ouvrage répandu dans tous les coins de l’Europe, dans les bibliothèques publiques comme dans les dépôts privés, et cela sans qu’aucun exemplaire échappe à la destruction, quel tour de force, bien digne assurément de la célèbre Compagnie ! Bien digne de la célèbre Compagnie, si l’on veut, mais dont pourtant il ne faut point lui attribuer le mérite.
Effectivement toutes les éditions de Loriquet, sans lacune, se trouvent classées, numérotées à la Bibliothèque nationale où chacun peut les étudier à son aise. Une seule, la première, n’y est pas, je me hâte de le dire ; mais cette première, je l’ai, en ce moment, sur ma table de travail, prêt à la montrer à qui voudra l’examiner. Or dans aucune ne se rencontre « la sotte phrase », comme disait Loriquet lui-même.
« Napoléon marquis de Bonaparte et lieutenant-général des armées de Louis XVIII » n’a donc jamais eu d’autre existence que celle que lui ont donnée dans leur imagination de vulgaires ignorants ou des polémistes sans bonne foi, comme sans probité littéraire.
Conclusion
Le Père Loriquet fut d’ailleurs, au témoignage de ses vrais historiens, un saint religieux, un travailleur opiniâtre, un éducateur méritant. Mais ni ses vertus ni son œuvre ne rentrent dans le cadre que nous nous sommes fixé. Il s’agissait de débarrasser sa mémoire de la sotte légende qui s’y attache persévéramment.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE.Revue des Questions historiqueser
Fraternité révolutionnaire
ÉtudesIntermédiaire des chercheurs et curieux
Vie du P. LoriquetBulletin du Bibliophile belgeL’Ami de la ReligionA-t-on calomnié le P. Loriquet, etc. ?
La RéponseLe Gaulois
P. Bliard.