Franc-maçonnerie
Sommaire
- Introduction
- I. Difficultés de la documentation
- II. Les origines
- III. La théorie de l’origine juive
- IV. La fondation de la maçonnerie moderne
- V. La Franc-Maçonnerie française au XVIII e siècle
- VI. Le Grand-Orient et la Révolution
- VII. La maçonnerie impériale
- VIII. La maçonnerie sous la Restauration et la Monarchie de Juillet
- IX. La maçonnerie sous la seconde République et le second Empire
- X. La maçonnerie et la troisième République
- XI. La diffusion actuelle de la franc-maçonnerie : l’internationalisme maçonnique
- XII. Philosophie et symbolisme maçonniques
- XIII. Les infiltrations maçonniques et les nouvelles formes de la maçonnerie
- XIV. Les condamnations pontificales
- Bibliographie
Introduction
FRANC-MAÇONNERIE. — Le Grand Orient de France place, en tête de son Annuaire, des Extraits de sa Constitution, promulguée le 27 avril 1885, où nous lisons : « La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité ; elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité.
Elle a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience… Elle se refuse à toute affirmation dogmatique… Elle a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité. La Franc-Maçonnerie a pour devoir d’étendre à tous les membres de l’humanité les liens fraternels qui unissent les francs-maçons sur toute la surface du globe.
Elle recommande à ses adeptes la propagande par l’exemple, la parole et les écrits, sous réserve de l’observation du secret maçonnique… »
Si l’on s’en tient à ces vagues formules officielles, on peut définir ainsi la Franc-Maçonnerie : une association secrète qui a pour but de transformer, selon ses doctrines de « libre-pensée », la civilisation humaine.
Un pareil programme est entré, depuis deux siècles, dans la voie des réalisations. La Franc-Maçonnerie moderne, après avoir puissamment contribué à renverser les institutions d’« ancien régime », et à détruire, dans l’âme de nos contemporains, les idées et les sentiments qui constituaient la civilisation chrétienne, a partout travaillé à fonder l’« humanité nouvelle ».
Aujourd’hui, elle exerce, dans bien des pays, une sorte de souveraineté morale, et en France, par exemple, est devenu rigoureusement exact le jugement que portait, dès 1854, l’un des érudits allemands qui possédaient le mieux l’histoire de la secte, le protestant Ed. Eckert : « Aucun homme d’État ne connaît son époque, il ignore les causes des événements qui s’accomplissent sur le terrain de la plus haute politique, il ne s’explique pas ce qui se fait… dans toute la vie politique et sociale des peuples, il ne comprend pas même le sens qu’ont aujourd’hui certains mots, bref, il ne voit que des faits dont il n’aura jamais l’intelligence et en présence desquels il ne saura jamais quel parti prendre, s’il n’étudie à fond l’ordre de la Franc-Maçonnerie, et n’en comprend la nature et l’action. »
D’où vient une aussi redoutable puissance ? Dans l’Encyclique Etsi multa luctuosa (21 novembre 1873), Pie IX, rappelant les condamnations portées par ses prédécesseurs depuis 1738 contre la Franc-Maçonnerie, la qualifiait de « synagogue de Satan ». Elle est, en effet, comme la synthèse de toutes les hérésies, l’aboutissement de toutes les révoltes de l’homme contre Dieu, de l’individu contre la société.
Elle met en œuvre l’orgueil et les haines de tous ceux qui, ayant cessé de croire en Dieu, n’écoutent plus que leur sens propre et s’imaginent que l’homme, semblable à la bête, peut désormais régler sa vie en répudiant toute préoccupation surnaturelle, d’après les seules exigences de la matière.
En d’autres termes, si l’on admet, avec l’Église catholique, que Dieu est la source de tout bien et que l’homme, en révolte contre Dieu et livré à ses passions, est, de par sa nature viciée, entraîné au mal, on est en droit de voir, a priori, dans la Franc-Maçonnerie, l’organisation de ces puissances du Mal qui, depuis l’origine de l’humanité, soutiennent contre les puissances du Bien une lutte qui ne cessera qu’avec le monde.
Cette organisation est d’autant plus forte qu’elle est « secrète », et que ce secret consiste moins encore dans l’obscurité (aujourd’hui bien compromise) de ses agissements, que dans l’ignorance, pour le public et pour le plus grand nombre de ses adeptes, du but où elle tend. Ce but, étant donné l’accord fondamental qui existe entre la Foi et la Raison, entre les lois divines et celles qui assurent la stabilité et la prospérité des gouvernements et des sociétés, — ce but ne saurait être que la révolution perpétuelle, l’anarchie.
« Par leurs efforts à renverser les fondements de la justice et de l’honnêteté, — déclarait Léon XIII dans l’Encyclique Humanum genus, — les maçons travaillent à faire descendre l’humanité à la condition des bêtes ; ne donner à l’homme d’autre règle de conduite que l’attrait du plaisir, c’est mener le genre humain à l’anéantissement dans l’infamie et l’opprobre. » Or beaucoup de profanes, et sans doute aussi beaucoup d’initiés, croient que les loges tendent, selon les termes de la Constitution du Grand-Orient, « au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité ».
Nous allons rechercher ce qu’il en est, en étudiant l’histoire des loges, en analysant leurs doctrines, en exposant leur organisation, en caractérisant leur action, en rappelant les condamnations pontificales dont elles ont été l’objet.
Nous le ferons d’une façon aussi « objective », avec une méthode aussi rigoureuse, que s’il s’agissait de toute autre école philosophique. Nous serons seulement obligés de ne retenir que l’essentiel, et de nous borner même à de simples indications pour tout ce qui ne concerne point la Franc-Maçonnerie française moderne.
I. Difficultés de la documentation
Le mystère historique ayant pour le public un grand attrait, on a beaucoup écrit sur la Franc-Maçonnerie ; mais, neuf fois sur dix, on l’a fait sans aucun esprit critique, et on n’a ainsi accumulé que du roman :
« Malgré tous ces travaux, — dit fort justement le consciencieux érudit qu’est M. Gustave Bord, — par suite de la passion des adversaires, plus on a écrit sur la matière, plus on semble avoir fait l’obscurité sur le sujet traité. » (La Franc-Maçonnerie en France, t. I, p. X.)
Les documents originaux eux-mêmes, d’ailleurs fort rares, sont sujets à caution ; non point qu’il faille considérer a priori comme contraire à la vérité tout ce qui est émané des loges, — car il conviendrait alors de renoncer à écrire leur histoire, — mais les légendes sont ici plus envahissantes et plus tenaces que partout ailleurs.
Citons-en un seul exemple : ce n’est qu’en 1910 que le Grand-Orient s’est décidé à supprimer, en tête de son annuaire, les noms des deux premiers Grands-Maîtres, lord Derwentwater et lord Harnouester, — le premier n’ayant pu être élu Grand-Maître, vers 1725, par la Grande-Loge de France, puisque celle-ci n’était pas encore constituée, et le second n’ayant jamais existé (op. cit., p. 120). Citons aussi la fameuse Charte de Cologne, par laquelle Frédéric II aurait, en 1786, fondé le Rite écossais. (Voir la critique de ce document apocryphe, et les références qui s’y rapportent, dans La Franc-Maçonnerie démasquée, 10 juin 1909, p. 168.)
II. Les origines
Les origines de la Franc-Maçonnerie surtout sont fertiles en mythes : nous ne voulons pas parler des allégories, comme celle qui consiste à dire qu’Adam a été régulièrement reçu maçon à l’Or∴ du Paradis, par le Père Éternel, mais seulement des prétentions de certains historiens qui, sous le prétexte que la secte « a toujours existé, sinon en acte, du moins en puissance de devenir, vu qu’elle répond à un besoin primordial de l’esprit humain » (Wirth, Le Livre de l’Apprenti, p. 11), lui attribuent une existence de plusieurs milliers d’années.
Em. Rebold en est le type : dans son Histoire, encore si vantée, des Trois Grandes Loges, il affirme que la Franc-Maçonnerie est « issue d’une antique et célèbre corporation d’arts et métiers fondée à Rome en l’an 715 avant notre ère par le grand législateur Numa Pompilius » (p. 697) ; sa « Liste des Grands-Maîtres » commence à l’année 292, par « Albanus, architecte, premier grand inspecteur de la Franc-Maçonnerie dans la Grande-Bretagne », et, jusqu’en 1660, cette liste ne comporte pas moins de dix rois et neuf évêques ou archevêques, dont saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry (p. 681) ; sa « Notice historique sur les principaux Congrès et Couvents maçonniques » commence par celui d’York, en 986 (p. 6).
Cette façon de présenter les choses est absolument illusoire. Si le « compagnonnage » paraît avoir existé de tout temps parmi les ouvriers constructeurs, et si parfois leurs associations ont adopté des rites, plus ou moins secrets, qui n’ont pas échappé aux censures ecclésiastiques (voir Cl. Jannet, Les Précurseurs de la Franc-Maçonnerie) ; si, d’autre part, la Franc-Maçonnerie moderne a emprunté à l’histoire de l’architecture certaines légendes et certains symboles, il ne s’ensuit nullement qu’elle soit aussi ancienne que l’art de bâtir !
« Il est singulier de rencontrer dans l’écriture accadienne le triangle A comme signe de la syllabe Rou, qui a le sens de faire, bâtir. — Si ce n’est qu’une simple coïncidence, elle est tout au moins frappante, et les maçons enthousiastes pourront y voir un indice de la haute antiquité de leur symbolisme, car les manuscrits chaldéens dont il s’agit remontent à plus de 4.500 ans avant notre ère. » (Livre de l’Apprenti, p. 13.) Cette façon de M. O. Wirth de favoriser l’« enthousiasme » de ses frères∴ pour l’antiquité de leurs illustres origines caractérise bien le prétendu « positivisme » de la secte.
Des textes connus indiquent la différence qui existe entre la Franc-Maçonnerie constructive ou opérative, telle qu’elle subsista jusqu’au XVIIIe siècle, et la Franc-Maçonnerie spéculative moderne, telle qu’elle fut fondée par la Constitution de 1723.
Les règlements de la première portaient partout, au chapitre « devoirs envers Dieu et la religion », l’article suivant : « Ton premier devoir comme maçon est que tu sois fidèle à Dieu et à l’Église, et que tu te préserves des erreurs et de l’hérésie. » Dans la charte constitutive de la seconde (charte dont nous indiquerons plus loin la genèse et le sens complet), on lit tout autre chose : Devoirs envers Dieu et la Religion. — Le maçon, par sa profession, est obligé d’obéir à la loi morale, et s’il entend bien l’art, il ne sera ni un athée stupide, ni un libertin irréligieux.
Mais quoique, aux anciens temps, les maçons fussent tenus, dans chaque pays, d’être de la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu’elle fût, maintenant on croit plus expédient de ne plus les obliger qu’à la religion dans laquelle tous les hommes s’accordent, en laissant à chacun ses opinions particulières ; c’est-à-dire que les maçons doivent être des hommes bons et véridiques — (good men and true) — ou des hommes d’honneur et de probité, par quelques dénominations ou convictions qu’ils soient [du reste] distincts.
Par là, la maçonnerie devient le centre d’union et le moyen de constituer une véritable amitié entre les gens qui [sans cela] seraient forcément restés dans un perpétuel éloignement les uns des autres. » Ainsi définie, la maçonnerie cessa d’être chrétienne, pour devenir humanitaire et entraîner ses adeptes aux révolutions les plus radicales par les voies obliques de l’« adogmatisme », de la « laïcité » et de la « sécularisation » de la vie humaine.
Mais d’où venaient ces principes nouveaux ? Au fond, ils n’avaient rien de nouveau : ils avaient été ceux des « omniscients » du Moyen Âge et de toutes « les sectes recherchant le secret éternel de l’humanité, de ces gens qui, ne pouvant comprendre et définir Dieu, las de le chercher en vain, trouvèrent plus commode de magnifier la matière ».
Les gnostiques, avec leurs théories sur le panthéisme, la divinité de la raison humaine et l’indépendance de la morale (voir Matter, Histoire du Gnosticisme) ; les Manichéens, les Albigeois, les Templiers dégénérés, les Protestants, les Déistes anglais (Toland, Bolingbrook, Collins, Tindall, Woolston), peuvent être considérés comme les ancêtres intellectuels des francs-maçons ; beaucoup d’entre eux fondèrent même des sociétés secrètes analogues aux futures loges. (Voir à ce sujet les références données par N. Deschamps et Cl. Jannet.)
Quant aux précurseurs directs, les correspondances maçonniques et les travaux des loges du XVIIIe siècle montrent que les plus influents furent les alchimistes et les Kabbalistes : citons parmi eux Raymond Lulle (auteur du Grand Art), Thomas Morus (auteur d’Utopia), Théophraste Paracelse, Socinus (Lélio-Sozzini), Jacob Boehm (panthéiste), Valentin Andréa (cet abbé d’Adelsberg qui fonda sans le vouloir l’ordre des Rose-Croix, en publiant plusieurs romans qui provoquèrent en Allemagne la fondation de diverses associations), Robert Fludd, François Bacon (auteur de la Nouvelle Atlantide), Pierre Bayle (dont les doctrines furent très répandues en France), Svedberg (dernier théosophe célèbre, inspirateur des Martinistes et des Balsamistes, anobli sous le nom de Swedenborg), Willermoz, etc. (Voir G. Bord, La Franc-Maçonnerie en France.)
Avec ces derniers noms, nous entrons dans la période où la Franc-Maçonnerie a déjà reçu son organisation et ses principes modernes, source d’une effroyable puissance de destruction. Parlant des théoriciens des siècles précédents, un savant alchimiste contemporain (car la philosophie et les rites maçonniques modernes sont encore tout imprégnés d’alchimie), M. Oswald Wirth, écrit qu’« ils ont projeté leur pensée dans l’atmosphère mentale de la planète ».
« Ils l’ont imprimée dans la lumière astrale de notre globe terrestre, continue-t-il en s’exprimant comme Paracelse… Ainsi notre constitution s’est trouvée créée en quelque sorte à l’état de fantôme, d’âme en peine de vivre sur le plan physique, de se réaliser pratiquement et de s’incarner à cet effet. Cette entité spirituelle ne guettait plus que l’occasion de prendre corps. Elle s’offrit en 1717. » (Acacia, n° de novembre 1909, p. 291.)
III. La théorie de l’origine juive
Parmi les explications qu’on a données de l’œuvre maçonnique, l’une des plus répandues aujourd’hui dans le public consiste à prétendre que la célèbre association ne serait qu’un instrument créé par le judaïsme pour détruire la civilisation chrétienne.
Que les Juifs soient heureux des destructions qui s’accomplissent et qu’ils cherchent, qu’ils réussissent même à en tirer profit, c’est incontestable ; mais que les loges soient une émanation de leur puissance, c’est historiquement indémontré. On a constaté qu’au XVIIIe siècle les Juifs maçons furent une infime minorité : on n’en connaît peut-être pas une douzaine, et cela s’explique par ce fait qu’ils étaient systématiquement exclus.
On cite à ce sujet l’exemple de la loge l’Anglaise, n° 204, à l’Or∴ de Bordeaux, dont tous les membres votèrent le 3 mai 1746 la non-admission des Juifs. Ragon et d’autres écrivains après lui parlent d’un certain Elias Ashmole, antiquaire anglais et juif, qui aurait introduit l’« hermétisme » dans les compagnonnages du XVIIe siècle ; or Ashmole était si peu juif qu’il présida la Ligue catholique de Londres et fut inhumé dans une église catholique.
D’autres personnages qui jouèrent au XVIIIe siècle un rôle philosophique assez considérable : Adam Weishaupt, Wolf, Martinez Paschalis (ou mieux Don Martinès de Pasqually), Giuseppe Alesandro Balsamo dit Cagliostro, n’étaient pas plus juifs qu’Ashmole. (La Franc-Maçonnerie démasquée, n° du 10 août 1910, en a donné des preuves certaines ; voir aussi le n° du 10 décembre 1906, art. de M. G. Bord, et le Livre de l’Apprenti, p. 30.)
Encore au XXe siècle, la plupart des loges refusent leur accès aux Juifs ; même en France, les FF∴ s’en défient et les repoussent souvent à cause de leur encombrante audace : dans les loges où ils pénètrent, ils ne tardent pas en effet à se rendre maîtres des charges et de l’influence.
Pourtant, ils ont mille moyens d’imposer cette influence — au besoin du dehors, — et nous constaterons (paragr. XIII) les progrès de leur hégémonie intellectuelle, prélude de la domination universelle qu’ils se croient appelés à exercer un jour. La pénétration croissante de la Kabbale dans les sectes occultes n’a-t-elle pas arraché à un occultiste bien informé, M. Doinel (voir plus loin paragr. XIII), ce douloureux cri d’alarme :
« L’action juive, l’infiltration juive, la haine juive ! Que de fois, j’ai entendu des francs-maçons gémir de la domination que les Juifs imposent aux loges, aux ateliers philosophiques, aux conseils, aux Grands-Orients, dans tous les pays, à tous les points du triangle, comme ils disent, sur toute l’étendue du vaste monde ! Il ne m’appartient pas de démasquer cette tyrannie au point de vue politique, ni au point de vue financier. Mais dans la pensée de Satan, la Synagogue a une part immense, prépondérante. Il compte sur les Juifs pour gouverner la maçonnerie, comme il compte sur la maçonnerie pour détruire l’Église de Jésus-Christ… Depuis la Révolution, les Juifs ont envahi les loges. L’envahissement a été progressif. Il est complet. La Kabbale a été reine dans les loges secrètes. L’esprit juif a été roi dans les ateliers symboliques. Aux savants, la Kabbale ; aux ignorants, l’esprit juif.
La Kabbale dogmatise et fait de la métaphysique, la métaphysique de Lucifer. L’esprit juif dirige l’action. Et dogme juif comme esprit juif, théorie comme réalisation, tout cela est dirigé contre l’Église catholique, apostolique et romaine, contre elle et seulement contre elle, et contre son chef visible le Pape, et contre son chef invisible le Christ. Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! » (Voir Les Infiltrations maçonniques dans l’Église, par l’abbé Emmanuel Barbier, pp. 121-122.)
Si donc l’origine juive de la Franc-Maçonnerie moderne ne nous paraît pas, comme on va le voir, historiquement démontrée, il faut tout de même avouer qu’aujourd’hui, la puissance juive tend à asservir à ses fins la puissance maçonnique, comme si elle en était la créatrice et comme si la « conjonction » de ces deux puissances était l’aboutissement normal des antiques prétentions et des haines séculaires du peuple déicide.
IV. La fondation de la maçonnerie moderne
À la fin du XVIIe siècle, la maçonnerie constructive anglaise se plaça, selon une coutume probablement ancienne, sous la protection du roi. Guillaume III d’Orange (initié vers 1694) présida ainsi, à Hampton Court, plusieurs assemblées de loges. Sur son ordre, en 1694, celles-ci rédigèrent leurs « anciens devoirs et statuts », publiés plus tard par Krause et traduits par Daruty.
De ce document capital, — l’un des seuls qui nous renseignent sur l’organisation de la Franc-Maçonnerie opérative, — il résulte que les « frères » de la corporation comprenaient des « maîtres », des « compagnons » et des « apprentis » ; qu’il y avait à l’entrée une « initiation » ; qu’il fallait « garder fidèlement le secret » vis-à-vis des profanes et que les maçons anglais votaient par tête pour tout ce qui concernait leur profession. (Voir G. Bord, La Franc-Maçonnerie en France, p. 48 et suiv., et Teder, Revue internationale, mai et juillet 1908.) Retenons ces statuts qui, modifiés et augmentés, servirent de base à ceux de la maçonnerie spéculative.
Celle-ci était déjà en gestation, grâce à une double influence, politique et philosophique.
a) De même qu’en Allemagne, lors des élections d’empereurs ou lors des guerres de religion, de même qu’en France, lorsque Louis XI voulut conquérir les Flandres, les partis avaient recherché l’appui des gildes ou corporations, seuls groupements populaires riches et puissants, de même en Angleterre, lorsque s’engagea la lutte entre les Stuarts et le Parlement, puis entre les Stuarts et la Maison d’Orange ou celle de Hanovre, les partis politiques cherchèrent, à l’aide des freemasons, à provoquer ou à simuler des manifestations nationales.
De Jacques Ier à Charles II, les Stuarts usèrent de ces moyens. Chose plus grave, plus pernicieuse, ils introduisirent l’organisation maçonnique dans les régiments pour en faire des partis politiques.
Dans les loges militaires, comme celles des régiments écossais et irlandais qui débarquèrent en France en 1689, la hiérarchie maçonnique, établie par le vote de tous les « frères », l’emportait sur la hiérarchie des grades ; les cadres militaires n’étaient plus que les agents d’exécution des cadres maçonniques, pouvoir directeur. Cet « égalitarisme » engendrait déjà une philosophie qui devait faciliter la fusion des maçonneries spéculatives jacobite et orangiste, fusion que hâta, sans l’accomplir encore, la défaite des Stuarts.
b) Nous avons vu que Jean Valentin Andréa, abbé d’Adelsberg (1586-1654), avait fondé malgré lui l’Ordre des Rose-Croix. Christian Rose-Croix, héros de ses romans Fama fraternitatis et Réformation universelle du monde entier, était censé avoir retrouvé un secret pouvant faire le bonheur de l’humanité, et avoir fondé un collège secret (ou loge) ayant pour but la bienfaisance, l’internationalisme, l’établissement de la vraie morale et de la vraie religion.
Ces billevesées (où l’on retrouve d’ailleurs l’écho des doctrines hétérodoxes dont nous avons parlé), furent prises au sérieux par des théoriciens dont se moqua Andréa, mais qui n’en fondèrent pas moins, sur le modèle de ses collèges secrets, en Allemagne et en Angleterre, de réelles loges de Rose-Croix.
En 1650, elles étaient solidement organisées à Londres ; leur principal chef était Elias Ashmole (1617-1692), le « Mercuriophile anglais », fondateur d’une société ayant pour but de bâtir le temple de Salomon, temple idéal des sciences, imité de ceux qu’avaient imaginés Morus (Utopia) et Bacon (La Nouvelle Atlantide).
Cette nouvelle société, qu’Ashmole obtint de réunir dans le local des Francs-Maçons, devait fournir à la maçonnerie la légende symbolique du temple de Salomon et sans doute aussi la légende alchimique d’Hiram. De plus, c’est sous son influence que les secrets du métier de constructeur fournirent la légende des secrets de la maçonnerie spéculative, et que furent imaginées les cérémonies initiatiques des différents grades (apprenti, compagnon, maître, 1646-1652 ?).
Le grade de Chevalier du Temple donna l’idée d’inventer la légende des Templiers. La politique s’en mêlant, le grand maître maçon assassiné put être indifféremment Hiram ou Jacques Ier ; le temple à construire, celui de Salomon ou la restauration des Stuarts. L’Art Royal était créé, art consistant soit dans l’étude suprême de la nature, soit dans le rétablissement de la dynastie déchue.
À mesure que s’opéraient l’assimilation et la compénétration des deux francs-maçonneries, les éléments professionnels en étaient peu à peu éliminés ; il n’en restait plus que des débris lorsque le docteur Desaguliers (1683-1744), protestant émigré à la suite de la Révocation de l’Édit de Nantes, vint proposer à Georges II de faire de la Maçonnerie une association soustraite à l’influence des Stuarts (vaincus en 1715) : ainsi fut fondée à Londres, le 24 juin 1717, avec les membres des quatre dernières loges professionnelles et un groupe de maçons « acceptés » (c’est-à-dire admis dans les loges quoique étrangers à la corporation), cette Grande Loge qui est la mère de la Maçonnerie exclusivement spéculative.
La Grande Loge fut, en effet, livrée de suite aux entreprises d’une société de théoriciens, dont beaucoup membres de la « Royal Society », qui élaborèrent la nouvelle Constitution promulguée en 1723. Nous en avons indiqué le caractère adogmatique et humanitaire. Cette « constitution d’Anderson » (du nom de son rédacteur, James Anderson) fut, dans la suite, complétée, traduite en français et publiée en 1745, par le frère La Tierce (voir les textes dans l’histoire de G. Bord, p. 70-92).
Elle est importante non seulement au point de vue des doctrines qu’elle renferme, mais encore au point de vue de l’organisation des loges, qu’elle explique d’une façon très détaillée. Ses auteurs ont bien soin de présenter la nouvelle franc-maçonnerie spéculative comme la continuation des anciennes corporations ouvrières dont ils conservent la terminologie professionnelle et certains règlements ; cela leur permettra de sauvegarder la protection immémoriale des souverains ; mais, en fait, il y eut non pas loyale continuation, mais insidieuse substitution.
Il ne s’agit plus que des intérêts de l’Ordre, de la discipline occulte des initiés, du triomphe de théories philosophiques et sociales, panthéistes et naturalistes, qui ne tiennent aucun compte des religions et des nationalités existantes, ou plutôt qui tendent à leur destruction. Le pouvoir occulte était fondé, avec ces principes révolutionnaires et cette organisation égalitaire qui en constituent tout le « secret », et en font depuis deux siècles, au sein des sociétés modernes, la plus redoutable conjuration antisociale qu’on puisse imaginer.
En Angleterre, la Constitution d’Anderson amena une rapide extension de la maçonnerie. En 1721 (le 24 juin), 12 loges seulement avaient participé à l’élection du grand-maître, duc de Montagu ; en 1726, 49 loges déjà étaient représentées à la Grande Loge. Du reste les grands personnages qui lui prêtèrent leur nom donnèrent du lustre à la Maçonnerie, et s’y affilier équivalut à une sorte de « brevet de respectabilité ».
Son indifférence en matière de religion souleva bien de légitimes suspicions, mais les Freemasons eurent l’habileté d’afficher une scrupuleuse orthodoxie anglicane. Tout le monde cependant ne fut pas rassuré : pour cette cause, et en raison de rivalités d’influences, il se produisit une série de scissions qui aboutirent, en 1751, à la fondation de deux Grandes Loges. Ce « grand schisme » fut consommé en 1753.
Les partisans de la Grande Loge la plus récente, prétendant revenir aux anciennes traditions et croyances corporatives, s’intitulèrent Ancient Masons, et adoptèrent un rituel rempli de formules pieuses et de citations bibliques. Pour ne pas perdre toute leur clientèle, les Modern Masons firent alors des concessions : et de réactions en réactions, on aboutit, en 1813, à la fusion des deux Grandes Loges anglaises sous le nom de Grande Loge Unie d’Angleterre.
Sur 8972 loges et 220.000 maçons anglais, celle-ci compte, en 1910, 2800 loges et 152.000 membres, accusés très volontiers de « bigoterie » par les maçons français.
En France, l’évolution maçonnique fut, en effet, bien différente.
V. La Franc-Maçonnerie française au XVIIIe siècle, jusqu’à la constitution du Grand-Orient
Les événements que nous venons de raconter avaient consacré, en Angleterre, le triomphe de la politique orangiste. Mais la maçonnerie jacobite n’était pas morte. Elle fonctionnait toujours sur le continent, surtout en France, refuge des Stuarts.
Presque toutes nos loges régimentaires eurent pour origine et pour modèles les loges des régiments écossais et irlandais, d’où le nom qu’elles conservèrent d’écossaises, bien que le régime vraiment écossais, fondé en 1736, n’ait été établi en France qu’en 1771. Avant cette date, la plupart des loges françaises étaient des loges jacobites.
L’introduction de la maçonnerie en France est du reste un problème fort compliqué. Nous avons indiqué plus haut l’erreur maintenue jusqu’en 1910 par l’Annuaire du Grand-Orient, au sujet des deux premiers Grands-Maîtres. Le premier d’entre eux, Charles Radclyffe, lord Derwentwater (1693-1746), était un descendant des Stuarts et des Bourbons. Il passa sa jeunesse à la cour de Jacques II, à Saint-Germain, et de Jacques III, à Rome.
En 1715, il prit une part héroïque à la malheureuse bataille de Preston : après la défaite des Stuarts, son père, James, eut la tête tranchée ; lui-même, condamné à mort, put s’évader de Newgate et gagner la France.
Initié par son ami Andrew Michael Ramsay (1686-1748), héritier et éditeur des papiers de Fénelon, mort d’ailleurs en bon catholique à Saint-Germain-en-Laye après avoir été l’introducteur en France des hauts grades écossais et de la légende des Templiers, Radclyffe fut, en 1726, selon une tradition invérifiable, le fondateur de la loge Saint-Thomas, du nom de saint Thomas de Cantorbéry, le saint vénéré de l’Angleterre des Stuarts.
À côté de grands seigneurs anglais, officiers des gardes écossaises de Jacques II, cette loge comptait des Choiseul et des Montmorency. Sous la maîtrise de Radclyffe, puis sous celle de Charles-Édouard Stuart, fils de Jacques III, élu grand-maître de la Fr∴ M∴ écossaise en 1745, les loges se multiplièrent, sans qu’on pût du reste donner de chiffres.
Notons qu’après une tentative de débarquement en Angleterre (1745), Radclyffe mourut sur l’échafaud en déclarant : « Je meurs en vrai, obéissant et humble fils de l’Église catholique et apostolique. » Il aurait ajouté à l’adresse de son fils : « Apprenez à mourir pour vos rois » (Voltaire, Précis du règne de Louis XV, in-12, 1786, p. 276).
Les progrès, en France, de la franc-maçonnerie jacobite, par conséquent antianglaise, avaient naturellement porté ombrage à la Grande Loge de Londres, qui envoya sur le continent plusieurs propagandistes, parmi lesquels le Grand-Maître Jacques Douglas, comte de Morton (1702-1768). Mais avant le voyage de ce dernier en Bretagne et sur les bords de la Loire (1744-1746), s’étaient déjà organisées chez nous des loges étrangères à la politique stuartiste, et d’un caractère philosophique peu accusé.
« Jusqu’à l’installation du G∴ O∴ en 1773, dit très bien Gustave Bord, l’organisation maçonnique française fut une véritable foire, où chacun, dans sa loge, faisait ce qui lui plaisait, ne retenant de la réglementation anglaise que les cérémonies initiatiques dont il ne comprenait pas le symbolisme et les réunions gaies, suivies de banquets souvent tumultueux. » (Histoire, p. 152.)
Les maîtres des loges étaient des tenanciers de cabarets ; leurs initiés étaient d’ordinaire des gens de peu, des bourgeois et de petits commerçants ; on y inventait, pour s’amuser, de nouveaux grades et de mirifiques cérémonies ; parfois, elles étaient accouplées à des loges de Fendeurs et de Félicitaires. Leur nombre, sans doute considérable, est impossible à évaluer : Daruty, le plus érudit des historiens maçons, en signale, avant 1771, 27 à Paris et 199 en province ; Gustave Bord (p. 155 et suiv.) a dressé une liste de 164 loges parisiennes et déterminé 322 loges provinciales et 21 loges de régiment. La plupart avaient des noms de saints. Leurs deux premiers Grands-Maîtres français furent deux jouisseurs achevés : le duc d’Antin (1738-1743) et Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, prince du sang (1743-1771).
D’après La Tierce, le duc d’Antin, dont l’immense fortune provenait des spéculations de Law, aurait prononcé en 1740 un discours où se trouvent ces passages caractéristiques : « Le monde entier n’est qu’une grande république dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant… L’Ordre exige de chacun de vous de contribuer par sa protection, par sa libéralité, ou par son travail, à un vaste ouvrage auquel nulle académie ne saurait suffire. Tous les G∴ M∴, en Allemagne, en Angleterre, en Italie et ailleurs, exhortent tous les savants et tous les artisans de la confraternité de s’unir pour fournir les matériaux d’un dictionnaire universel des arts libéraux et des sciences utiles… »
Le comte de Clermont, petit-fils de madame de Montespan, prince scandaleusement galant bien que destiné d’abord à l’état ecclésiastique — il jouissait, à vingt-quatre ans, en 1733, des revenus de six abbayes —, fut nommé G∴ M∴, le 11 décembre 1743, par les vénérables de seize loges parisiennes qui composaient alors la Grande Loge de Paris, dite Grande Loge de France.
Cette élection, pour laquelle il avait été en concurrence avec le prince de Conti et le maréchal de Saxe, fut ratifiée par les loges provinciales. Après avoir pris part à diverses campagnes, il commandait à Crevelt, il se ruina avec mademoiselle Le Duc (voir les Théâtres libertins du XVIIIe siècle, de d’Alméras et d’Estrées, et Le Comte de Clermont, de J. Cousin) ; il mourut à Versailles, le 16 juin 1771 : c’est à son lit de mort que s’étaient réunis les princes du sang pour protester contre le Parlement Maupeou.
Il est malaisé de déterminer le rôle exact joué par la G∴ L∴ de France sous le gouvernement du comte de Clermont, les registres de ses délibérations (1743-1772) faisant aujourd’hui partie de la bibliothèque secrète du président du Conseil des rites du G∴ O∴.
Il est toutefois probable, — tous les historiens maçonniques l’ont affirmé, — qu’elle eut d’étroites relations avec la G∴ L∴ d’Angleterre, ce qui était quasi un crime de lèse-nation, étant donnée notre politique extérieure d’alors. Cela explique, indépendamment de l’Encyclique de 1738, non promulguée en France, les interdictions prononcées par Louis XV contre les loges (1737, 1738, 5 juin 1744).
Cela explique aussi les scissions qui se produisirent et aboutirent à un véritable enchevêtrement de mères-loges et de rites provinciaux. Les loges écossaises jacobites eurent un regain de faveur, surtout dans les régiments. Le comte de Clermont, tout à ses plaisirs, ne s’occupait guère d’ailleurs de ses fonctions de G∴ M∴, et en laissait l’exercice à d’étranges « substituts », comme le banquier genevois Christophe-Jean Baur, qui fut accusé de faire des grades un honteux trafic, et le danseur Lacorne, vénérable maître de la loge La Trinité.
C’est l’époque où, dans ce monde interlope, s’agitaient de fanatiques débauchés comme ce chevalier de Beauchaine, créateur de l’ordre androgyne des Fendeurs et des Fendeuses, et capable de conférer à la fois tous les grades maçonniques pour un écu de six livres : durant la guerre de Sept Ans, il suivait l’armée d’Allemagne avec une roulotte installée en loge, garnie de rituels, de rubans et de costumes maçonniques ; il l’arrêtait sur les routes pour distribuer ses quarante-cinq grades.
La Grande Loge d’un pareil individu avait pour insignes protecteurs, d’après les signatures des brevets, le marquis de Seignelay, colonel du régiment de Champagne-infanterie ; l’abbé d’Evry, commandeur de Cluny ; le comte de Choiseul, colonel des grenadiers de France, vénérable des Enfants de la Gloire ; le président à mortier de Gourguel. La maçonnerie — et la société française avec elle — tombaient ainsi en pourriture.
Des luttes intestines et de nombreuses démissions d’honnêtes gens écœurés réduisirent à rien la direction centrale maçonnique : c’était peut-être la fin des loges et la guérison possible du chancre hideux qui rongeait notre infortuné pays. Malheureusement, le dogme égalitaire et les principes naturalistes avaient semé trop de germes funestes pour ne point aboutir au triomphe du mal lorsque les éléments révolutionnaires retrouveraient un centre puissant.
Seul, le pouvoir royal avait les moyens d’entraver l’entreprise maçonnique : Louis XV céda devant elle, après avoir écrasé les Parlements ; les autres souverains l’imitaient du reste. Les maçons étrangers profitèrent de cette lamentable abdication nationale : ils s’abattirent sur la France comme une nuée empoisonnée. Notre société fut imprégnée de cosmopolitisme, et se détruisit elle-même, avec une inconscience qui restera pour l’histoire une troublante énigme.
Le Grand Orient fut fondé avec des tendances qui allaient directement à l’encontre aussi bien des idées et des intérêts français que de la vérité catholique. Seuls les Papes, pilotes suprêmes et infaillibles de la civilisation, comprirent le danger qui menaçait la France et l’Europe, et le signalèrent dès la première heure : nous parlerons plus loin de leurs clairvoyants anathèmes, ainsi que des doctrines essentielles de la maçonnerie.
De 1742 à 1771, ces doctrines s’étaient grossies, comme une mer fangeuse, des extravagances d’une foule de sectes : mais on ne saurait voir qu’un intérêt tout épisodique dans l’histoire du Grand-Orient de Bouillon, de la Vieille Bru de la mère Loge écossaise de Marseille, du chapitre de Clermont, des Élus Coëns, fondés en 1754 par Martines Pasqually et distingués par le fameux grade des Beaux-Croix, du Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident, du Conseil suprême des Princes maçons, de l’Étoile flamboyante, imaginée par le baron suisse T. H. de Tschoudy, des Illuminés d’Avignon, des Illuminés théosophes, etc.
VI. Le Grand-Orient et la Révolution
L’état le plus complet qui ait été dressé des loges existant en France en 1771 comporte près de cinq cents noms : 154 pour Paris, 298 pour les provinces, dont 15 pour Lyon, 26 pour les régiments. Voir G. Bord, La Franc-Maçonnerie en France, p. 306-504.
Le chiffre, sans doute fort inférieur à la réalité, des loges maçonniques, et les listes de leurs affiliés, suffisent à indiquer l’importance de cet état-major de la « philosophie ».
Il lui manquait pourtant un centre directeur qui fit converger vers le même but toutes les forces révolutionnaires. C’est ce centre que réalisèrent les fondateurs du Grand-Orient.
L’histoire de ses origines est malaisée à écrire : la plupart des documents qui permettraient de le faire avec exactitude ont disparu des archives elles-mêmes de la rue Cadet. D’après les historiens — Rebold, Favre, Ragon — qui paraissent avoir le mieux utilisé ce qui reste dans ces archives secrètes, voici en quelques mots comment s’enchaînèrent les événements.
De violentes dissensions avaient amené, en 1767, la fermeture de la Grande Loge de France. En 1771, une faction de personnages « mal famés », prétendant représenter la Grande Loge qui les avait bannis, offrirent la grande-maîtrise au duc de Chartres, Louis-Philippe-Joseph, futur duc d’Orléans, puis Philippe-Égalité, qui accepta. Sa nomination officielle eut lieu à la fête de Saint-Jean, le 27 décembre 1771, dans une assemblée générale de tous les maîtres de loges de Paris.
Une commission de huit membres reçut la mission d’élaborer un projet de réorganisation de l’Ordre, et on nomma vingt-deux grands inspecteurs provinciaux chargés de visiter toutes les loges du royaume et de maintenir l’exécution des règlements.
Le 5 avril 1772, le duc de Chartres accepta en outre, « pour l’amour de l’art royal et afin de concentrer toutes les opérations maçonniques sous une seule autorité », la grande-maîtrise « du souverain Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident, sublime mère Loge écossaise », et celle « de tous les Conseils, Chapitres et Loges écossaises du Grand-Globe de France » (texte dans Rebold, p. 53).
Son Altesse sérénissime, représentée par son substitut, le duc de Luxembourg, s’occupa d’ailleurs beaucoup plus de ses plaisirs que de ses nouvelles fonctions. Malgré cela, le Grand-Orient, intitulé d’abord Nouvelle Grande Loge nationale de France, accrut rapidement sa puissance.
L’Assemblée générale du 5 mars 1773 adopta les Statuts de l’Ordre royal de la Franc-Maçonnerie en France : le Grand-Orient se proclamait seul législateur de l’Ordre ; l’inamovibilité des maîtres était remplacée par l’élection. Puis, à la Saint-Jean d’été, le nom d’Ordre royal fut remplacé par celui d’Ordre maçonnique, et, le 24 juin 1773, le duc de Luxembourg donna aux quatre-vingt-un membres du G∴ O∴, pour célébrer leur installation définitive, une fête somptueuse.
Le Grand-Maître fut installé à son tour le 28 octobre, à la Folie-Titon, rue de Montreuil. Le G∴ O∴ fut désormais représenté par l’assemblée de tous les vénérables en exercice ou par les députés des loges. Après diverses pérégrinations, il s’installa dans l’ancien noviciat des Jésuites, rue du Pot-de-Fer, faubourg Saint-Germain, le 12 août 1774.
En 1774, on admit les dames aux travaux des loges, ce qui amena la création de loges d’adoption, rendez-vous de la plus haute aristocratie.
En 1775, l’assemblée du 18 mai ratifia les règlements des grandes loges provinciales : composées des maîtres ou des députés des loges, celles-ci étaient divisées en 32 généralités ; les capitales de province étaient leurs chefs-lieux, comme Paris celui de toutes les loges de France ; elles devaient surveiller les loges, leur servir d’intermédiaire pour la correspondance avec le Grand-Orient, et recueillir les cotisations : « Il en résultera l’unité dans le gouvernement, déclarait le G∴ O∴ dans sa circulaire aux loges du 18 mai, la facilité dans la correspondance, la diminution des frais, la prompte expédition dans les affaires de l’administration. »
Les « corps constituants » maçonniques qui se posaient encore en adversaires du G∴ O∴ reconnaissaient peu à peu sa suprématie : c’est ainsi qu’en 1776 les trois directoires écossais du système des Templiers établis à Lyon, Bordeaux et Strasbourg, et dénommés « Régime de la Stricte Observance », conclurent avec lui un traité d’union. L’État du Grand-Orient, journal dont commence alors la publication, donne les noms de près de trois cents loges directement affiliées, chiffre qui s’élèvera à 395 en 1786.
Parmi elles s’en trouvent de très importantes, comme la loge des Neuf-Sœurs, qui initia Voltaire le 7 avril 1778 et était fréquentée par Helvétius et Lalande, ses fondateurs, Benjamin Franklin, Pastoret, Chamfort, Condorcet, Florian, Garat, l’abbé Delille, Lacépède, etc.
En 1777, une circulaire du 3 octobre ordonna aux loges de ne plus reconnaître que les trois premiers grades, et synthétisa les principes de l’Ordre par la formule : « Liberté, Égalité et Dévouement. » En 1782, on revint pourtant sur la circulaire égalitaire de 1777, et une commission spéciale, après quatre années de travaux, élabora un « rite français » composé de sept grades et divisé en quatre ordres.
Signalons encore les traités d’alliance conclus avec le directoire écossais de Montpellier (1781) et la « mère loge du rite philosophique ». Signalons aussi la tenue des Congrès de Wilhelmsbad et de Paris. Le premier (1782), convoqué par le duc Ferdinand de Brunswick, grand-maître du rite templier de la Stricte Observance, réunit les représentants de toutes les loges d’Europe, décréta la « réunion de tous les systèmes maçonniques dans les trois premiers grades », et fit prédominer les doctrines de l’illuminisme :
« Oui, écrivait son fondateur, Weishaupt, dix ans avant la Révolution, il viendra ce temps où les hommes n’auront plus d’autre loi que le livre de la nature ; cette Révolution sera l’ouvrage des sociétés secrètes… Tous les efforts des princes pour empêcher nos projets sont pleinement inutiles. Cette étincelle peut longtemps encore couver sous la cendre, mais le jour de l’incendie arrivera. »
Ainsi s’expliquent les aveux du comte de Virieu à son retour de Wilhelmsbad : « La conspiration qui se trame est si bien ourdie qu’il sera pour ainsi dire impossible à la monarchie et à l’Église d’y échapper. » Voir M. Talmeyr, La F∴ M∴ et la Révolution française, p. 22 et suiv.
Le Congrès de Paris, convoqué le 15 février 1786 sous l’inspiration de la loge Les Philalèthes, acheva de concentrer en France les forces révolutionnaires, tout en les « épurant ».
Mirabeau, Mounier, Bonneville prétendirent, dans des libelles répandus à profusion, que les jésuites avaient pénétré dans la maçonnerie : cela servit de prétexte à l’expulsion des personnages trop attachés aux institutions établies, et à leur remplacement par des crocheteurs, des rôdeurs et des « tape-dur », serviles instruments de la secte (voir Barruel, Mémoires, t. V, chap. II, p. 97). En 1789, on fonda, grâce aux subsides du duc d’Orléans, le fameux Club de Propagande destiné à « culbuter tous les gouvernements actuellement établis » en payant « les voyages des missionnaires qu’on nomme apôtres et les brochures incendiaires » (Papiers du Cardinal de Bernis). Deux cent quatre-vingt-deux villes possédaient alors des loges : il y en avait, selon Barruel (ibid., chap. XI), sept à Bordeaux, cinq à Nantes, cinq à Marseille, dix à Montpellier, dix à Toulouse.
Les noms des « frères et amis » se retrouvèrent au sein des assemblées et des clubs et dans presque toutes les journées d’émeutes de la Révolution : nommons la loge des Neuf-Sœurs, où complotent Condorcet, Brissot, Garat, Bailly, Desmoulins, Danton, Chénier, Rabaut-Saint-Étienne, etc. ; La Candeur, où se rencontrent La Fayette, les Lameth, Laclos, Sillery, le duc d’Aiguillon, le docteur Guillotin ; nommons aussi le Club Breton, future Société des Amis de la Constitution et Club des Jacobins, que les francs-maçons de la Constituante organisèrent sur le modèle du Grand-Orient, qui eut dans la France entière des filiales apparentées aux loges, et où se tinrent, en dehors des réunions publiques, des réunions secrètes entre seuls initiés. Voir le Précis d’Histoire de la Franc-Maçonnerie du M∴ M∴ M∴, Acacia de mai 1908, p. 336.
Ajoutons que les idées subversives répandues en France l’étaient aussi dans le reste de l’Europe : en Allemagne, notamment, Frédéric II, adepte enthousiaste de l’« éclaircissement » (Aufklärung) ou Libre-Pensée philosophique, protégeait la Franc-Maçonnerie ; Lessing, le principal représentant de cet « éclaircissement » dans la littérature allemande, appartenait aux loges, ainsi que Goethe, Herder, Wieland, Nicolaï, etc.
Ces simples faits suffisent déjà à justifier le titre du dernier ouvrage de M. G. Bord, La Conspiration révolutionnaire de 1789, et à expliquer l’étrange consensus, l’artificiel « truquage » que nous avons nous-même signalé dans Les doléances révolutionnaires des cahiers de 1789, tirage à part d’un article de la Revue des Questions Historiques du 15 juillet 1910. Et pourtant, il se trouve encore des historiens — maçonniques ou non — pour nier la part prépondérante que prit la Franc-Maçonnerie dans l’explosion de 1789 ! Le M∴ Hiram, par exemple, traite de « légende » la doctrine des écrivains qui soutiennent que la Fr∴ M∴ « a fait la Révolution », et rejette sur les jésuites la responsabilité de la Terreur ! « Elle, la Fr∴ M∴, l’a simplement préparée, la Révolution, concède-t-il, et encore pas volontairement, sans prévoir le cours que suivraient les événements. » (Acacia, mai 1908, p. 335 et suiv.) M. V. Vogt traite de ridicule le « bilan maçonnique » pour 1789, et déclare sans ambages : « Ne nous laissons pas berner plus longtemps : la Franc-Maçonnerie, tant mondiale que française, n’a préparé aucune ruine, et de sa vie elle n’a précipité ni avancé aucune chute. » (La grande duperie du siècle, Paris, Bertout, 1901, p. XIV. Voir aussi A. d’Alméras, Les romans de l’Histoire, Cagliostro, Paris, 1904, p. 72, 93 et suiv.)
Il y a là une illusion, un malentendu, qui tiennent à deux causes principales : l’état du personnel des loges au XVIIIe siècle, et leur « sommeil » à l’époque révolutionnaire.
Avant 1789, les états des loges ressemblent à des annuaires de la haute noblesse. Depuis 1743, les Grands-Maîtres étaient des princes du sang. Le pieux Louis XVI et ses frères étaient eux-mêmes maçons protecteurs : « Versailles devint une vaste loge, écrit à ce sujet G. Bord : on coudoyait le maçon aussi bien dans l’Œil-de-Bœuf qu’à l’office et au corps de garde. Hauts dignitaires de l’armée et de la magistrature, maisons du roi et des princes, maison de la reine, gardes du corps, chambre du roi… tout ce monde… avait prêté serment à la fois entre les mains du vénérable de sa L∴ et à la personne du roi. » (La F∴ M∴ en France, I, p. XXIV.)
Le clergé lui-même était gangrené : la loge des Neuf-Sœurs, par exemple, présidée par La Lande, de l’Académie Royale des Sciences, avait pour surveillants, outre de Meslay, président de la Chambre des Comptes, l’abbé de Rouzeau, de la Société Royale de Biscaye ; pour orateur, l’abbé Remy, avocat au Parlement ; pour garde des sceaux, de Barrett, directeur des études de l’École Royale Militaire ; pour archiviste, le chanoine Robin ; pour architecte, le marquis d’Ouarville ; pour hospitalier, l’abbé Humbert ; pour aumônier, l’abbé Matagrin ; pour inspecteur, l’abbé Genay, avocat au Parlement ; pour député au Grand-Orient, le marquis de Lort ; parmi ses 164 membres, on remarque vingt personnages titrés, comme les princes de Salm-Salm et de Rohan, et onze abbés. Voir L. Amiable, Une Loge Maçonnique d’avant 1789.
La lettre qu’écrivait Marie-Antoinette à la princesse de Lamballe le 7 novembre 1781 indique l’état d’esprit des initiés et des profanes : « J’ai lu avec intérêt ce qui s’est fait dans les loges maçonniques que vous avez présidées au commencement de l’année et dont vous m’avez tant amusée ; je vois qu’on n’y fait pas que de jolies chansons, et qu’on y fait aussi du bien. » Candeur inouïe, confirmée par l’adresse qu’envoya le 31 mars 1782, à tous les ateliers de France, la loge La Candeur, présidée par le duc de Chartres : on y réclamait des souscriptions pour offrir au roi un vaisseau de 110 canons qui serait appelé Le Franc-Maçon : « Grâce au zèle de tous les frères pour la propagation de l’Ordre, disait l’appel, il y a peut-être un million de maçons en France. » Cité par Pellisson, Les loges maçonniques de l’Angoumois, p. 5.
Que conclure de cet engouement ? Mais exactement le contraire de ce qu’en a conclu M. d’Alméras ! En faisant la conquête de l’aristocratie française, la Fr∴ M∴ a détruit l’armature politique et sociale de l’ancien régime et privé la monarchie de ses appuis naturels : lorsque éclatera la Révolution, l’écroulement s’opérera de lui-même et les « illuminés » qui avaient eu la naïveté, la sottise de livrer leur âme aux doctrines de mort, monteront de leurs propres mains les bois de justice qui les tueront.
Le machiavélisme infernal qui amena ainsi leur expiation n’empêche nullement d’affirmer avec l’orateur du Couvent de 1907 : « Des loges sortent et le mouvement formidable qui a fait la Révolution, et les bases d’une république égalitaire et fraternelle. » (Discours de clôture, reproduit dans La Franc-Maçonnerie démasquée, 25 mai 1910, p. 158.)
Les loges, par leurs doctrines égalitaires, libres-penseuses — et finalement anarchiques —, avaient donc enfanté la Révolution ; et si la Révolution, par le jeu de ses propres lois, sacrifia ensuite ceux qui l’avaient préparée, il n’y a rien là que de très naturel.
L’histoire de l’époque révolutionnaire est pleine du reste de ces surprises tragiques, et si l’on admettait l’innocence de ceux qui ont alors versé leur sang ou souffert la spoliation et l’exil, il faudrait admettre que le grand drame n’eut point d’acteurs, puisqu’ils furent à tour de rôle marqués pour la guillotine.
Il est vrai que les documents établissant la participation directe des loges à telle ou telle journée révolutionnaire sont fort rares. Mais, en admettant que cette rareté ne provienne point d’habiles suppressions, ou du soin que mirent alors les maçons à ne laisser aucune trace écrite de leurs agissements, on a vu tout à l’heure ce que dit le M∴ Hiram des séances secrètes du Club des Jacobins, séances dont il ne subsiste aucun acte, il n’y a pas lieu de s’étonner du « sommeil » des loges : ce sommeil n’était qu’apparent, puisque les sociétés populaires, clubs, comités révolutionnaires, en occupaient le personnel et en faisaient vivre les doctrines ; il était non moins indifférent, puisque le « grand œuvre » était accompli et que la France « régénérée » était comme un immense atelier.
Nous trouvons exprimée la même pensée dans l’adresse que les francs-maçons de Draguignan envoyèrent à la Constituante en juillet 1790 : « Notre morale, disaient-ils aux représentants du peuple, est conforme à votre législation et les règles de notre architecture à l’édifice constitutionnel que vous bâtissez. » Ils ajoutaient : « Dans notre vaste république de frères, un cri, un signe, peuvent nous faire entendre d’un pôle à l’autre, et nos liaisons devenir les conducteurs de cette électricité civique qui doit établir dans la machine du monde un équilibre de bonheur. » (Arch. Nat., C, 128, n° 898. — Nous avons publié ce texte dans la Revue des Questions Historiques, octobre 1910.)
On sait que Louis Blanc attache une grande importance, dans les événements de 1789, à « la mine que creusaient alors sous le trône, sous les autels, des révolutionnaires, les francs-maçons, bien autrement profonds et agissants que les Encyclopédistes ». (Les Révolutionnaires mystiques, p. 87 et suiv.) On sait aussi qu’il est facile d’extraire des auteurs de Mémoires — Barruel, Bertrand de Molleville, Marmontel, etc. — des citations concernant la participation de la maçonnerie aux événements de la Révolution. Pour les massacres de septembre, par exemple, voir Barruel, Mémoires, t. V, chap. XII. Mais nous préférons laisser ici de côté ces témoignages plus ou moins discutables.
Quoi qu’il en soit, à partir de 1792, le Grand-Orient, tout au moins dans ses manifestations officielles, « agit avec beaucoup de discernement », et tâcha, à l’exemple de Sieyès, de traverser « ces temps difficiles sans être par trop inquiété » (Rebold, p. 82). Il y réussit du reste, car aucune loi, aucune mesure d’ordre général ne furent prises contre l’Ordre. En 1792, il constitua encore deux loges : le Point parfait à Paris (3 septembre) et la Bonne amitié, à Marmande (20 décembre).
En 1793, le 13 mai, il se réunissait en assemblée générale pour déclarer vacante la grande-maîtrise en raison de la lettre de démission que Philippe-Égalité avait fait insérer dans le Journal de Paris du 22 février : « Je m’étais attaché à la Franc-Maçonnerie qui offrait une sorte d’image de l’égalité, y déclarait le prince sans-culotte en termes fort caractéristiques, comme je m’étais attaché au Parlement qui offrait une sorte d’image de la liberté ; j’ai depuis quitté le fantôme pour la réalité. »
Le 5 janvier précédent, il avait déjà écrit au secrétaire de la grande-maîtrise : « Comme je ne connais pas la manière dont le Grand-Orient est composé, et que d’ailleurs je pense qu’il ne doit y avoir aucun mystère, ni aucune assemblée secrète dans une république, surtout au commencement de son établissement, je ne veux plus me mêler en rien du Grand-Orient, ni des assemblées des francs-maçons. » (Texte dans Rebold, p. 82.) Si Philippe-Égalité reniait ainsi un Ordre qu’il n’avait d’ailleurs jamais servi avec beaucoup d’enthousiasme, c’était sans nul doute pour présenter moins de prise aux attaques, dans la lutte féroce des factions. On se garda bien de lui donner un successeur, et le Gr∴ Or∴ resta en sommeil durant plusieurs années.
Sommeil léger du reste, et qui n’exclut point certaines manifestations d’activité. Dès 1795, Roettiers de Montaleau, emprisonné durant quelque temps comme suspect, groupa les représentants d’une dizaine de loges ; en 1798, il reçut le titre de Grand-Vénérable et s’employa à grouper en un seul faisceau toutes les forces maçonniques : ses efforts aboutirent, le 28 mai 1799, au « concordat » qui unit enfin le Grand-Orient et l’ancienne Grande Loge de France, encore représentée par de vieilles loges qui se considéraient comme seules légitimes.
La Révolution ayant d’autre part détruit la plupart des rites qui pullulaient avant 1789, le Grand-Orient se trouva investi d’une autorité incontestée. Mais avec le XIXe siècle, avec Bonaparte, une ère nouvelle s’ouvrait pour lui.
VII. La maçonnerie impériale
On sait que la Franc-Maçonnerie se rallia sans scrupule à tous les régimes qui se succédèrent depuis le Consulat : la Contre-Église s’attache, en effet, beaucoup moins aux formes de gouvernement qu’aux principes qui en dirigent l’action, et semblable au personnage racinien qui avoue sa criminelle hypocrisie :
J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer,
elle flatte volontiers les souverains, à condition qu’ils favorisent son œuvre destructrice.
Bonaparte, « fils de la Révolution », sauveur même de son œuvre en face de la « restauration » menaçante, avait naturellement droit à ses sympathies ; c’est du reste dans ses régiments victorieux que s’étaient conservées ou reconstituées la plupart des loges encore en activité. Dès 1801, lors d’une fête qui réunit, le 10 avril, plus de 500 maçons au Grand-Orient, celui-ci encensa donc « l’idole du jour ». (Rebold, p. 89.) Sur la recommandation des FF∴ Masséna, Kellermann et Cambacérès, le Premier Consul accueillit favorablement ces avances ; devenu empereur, il autorisa son frère Joseph (roi de Naples, puis d’Espagne) à prendre la grande-maîtrise de l’Ordre (1804-1814), avec Cambacérès et Murat pour adjoints.
« Ce fut l’époque la plus brillante de la Maçonnerie, écrivit Bazot, alors secrétaire du Gr∴ O∴ : près de douze cents loges existaient dans l’empire français ; à Paris, dans les départements, dans les colonies, dans les pays réunis, dans les armées, les plus hauts fonctionnaires publics, les maréchaux, les généraux, une foule d’officiers de tous grades, les magistrats, les savants, les artistes, le commerce, l’industrie, presque toute la France, dans ses notabilités, fraternisait maçonniquement avec les maçons simples citoyens ; c’était comme une initiation générale. »
Bazot ajoute : « Elle se laissa faire sujette du despotisme pour devenir souveraine. » (Code des francs-maçons, p. 183.) Tacite avait déjà dit : omnia serviliter pro dominatione…
Pour se faire une idée de l’éclat des réunions du Grand-Orient impérial, il suffit de lire le récit de la fête splendide qu’il donna le 27 décembre 1806, en son hôtel de la rue du Vieux-Colombier (ancienne maison des Dames de la Miséricorde). Afin de célébrer les victoires de Napoléon, étaient accourus Cambacérès (archichancelier), Fouché (ministre de la police), Reynier (ministre de la justice), Lacépède ; des sénateurs (Davoust, Chaptal), et des tribuns. L’empereur fut loué, adoré « en des termes tellement exagérés qu’il les aurait blâmés sans aucun doute s’ils fussent parvenus à ses oreilles » (Rebold, p. 107).
À l’extérieur, la maçonnerie travailla puissamment à réaliser le programme d’« émancipation des peuples » tracé par la Révolution. En Hollande, le roi Louis devint grand-maître du Grand-Orient de Hollande (ancienne Grande Loge des Provinces-Unies).
En Allemagne, en Italie, en Espagne, les loges militaires (78 en 1814) répandirent et implantèrent partout leurs doctrines : elles initiaient les habitants que séduisaient ces doctrines et laissaient une loge secrète dans chacune de leurs garnisons, contribuant ainsi bien plus que leur « Robespierre à cheval » aux transformations politiques du XIXe siècle. — À Rome en particulier, les officiers français fondèrent une loge militaire et une loge civile, dont le Vén∴ M∴ fut le général Rapp, préfet de la ville, prédécesseur de ce maire Nathan dont le pape Pie X dut, en septembre 1910, stigmatiser l’odieuse insolence.
La maçonnerie d’adoption fut également florissante, grâce aux encouragements que donna l’impératrice Joséphine à ses « fêtes de bienfaisance ».
VIII. La maçonnerie sous la Restauration et la Monarchie de Juillet
De 1815 à 1830, le pouvoir royal — dénaturé et impuissant — ne prit aucune mesure efficace contre les entreprises des loges.
À la suite de l’Empire, Joseph Bonaparte, Murat et Cambacérès furent révoqués de leurs fonctions ; les principaux chefs de la maçonnerie firent volte-face, jurant « de défendre les lis et de mourir pour le maintien de la famille des Bourbons ». (Rebold, p. 123.) Le retour de l’île d’Elbe et Waterloo occasionnèrent deux nouvelles volte-face, qu’on essaya ensuite de voiler en mutilant les procès-verbaux du Gr∴ O∴.
Le maréchal Kellermann, duc de Valmy, resté administrateur général (1814-1815), fut bientôt remplacé par le comte de Bournonville et le marquis de Lauriston, Lieutenants-Grands-Maîtres de 1815 à 1821. Le maréchal Macdonald, duc de Tarente, devint à son tour Lieutenant-Grand-Maître, de 1821 à 1828 avec le marquis de Lauriston, puis seul de 1828 à 1833. En 1819, on avait projeté d’appeler à la grande maîtrise le duc de Berry, héritier présomptif du trône, qui fut assassiné en 1820.
Louis XVIII — tout comme le comte d’Artois et le duc de Berry, initié en Angleterre — était ou avait été franc-maçon. Comme si le voltairianisme n’avait pas été la cause des malheurs de la France et comme si le gallicanisme n’était pas destiné, plus que jamais, à faire le jeu des ennemis de la religion nationale, le roi ménagea les loges et subit leur influence, espérant peut-être y trouver un appui. Tandis que tous les trônes européens — sauf celui de Prusse, dont la secte voulait la prédominance en Allemagne — étaient l’objet d’une conjuration que condamnaient Pie VII et Léon XII, et que le cardinal Consalvi dénonçait en ces termes au prince de Metternich : « Un jour, les plus vieilles monarchies, abandonnées de leurs défenseurs, se trouveront à la merci de quelques intrigants de bas étage, auxquels personne ne daigne accorder un regard d’attention préventive » (voir à ce sujet les Mémoires de Metternich), l’esprit de Louis XVIII restait donc fermé aux terribles leçons des catastrophes.
Il acceptait une constitution parlementaire — « sortie », selon le mot de Thiers, « des entrailles mêmes de la Révolution française » — qui paralysait sa volonté et « permettait à la F∴ M∴ de prendre son essor ordinaire » (expressions de Bazot, secrétaire du Gr∴ O∴). Il se laissait imposer comme ministres Talleyrand et Fouché, puis Decazes, futur « Souverain-Grand-Commandeur » du rite écossais. Il dissolvait, comme ultra-royaliste, la Chambre introuvable, composée de patriotes indépendants, aussi dévoués à la monarchie qu’adversaires de la centralisation et de l’omnipotence ministérielle. Jouissant ainsi de ses coudées franches, la Maç∴ épurée devint, surtout à partir de 1821, le foyer de l’opposition « libérale », et jeta dans le pays — sous le nom de Charbonnerie et de Haute-Vente — des germes d’anarchie plus dangereux que jamais.
Charles X crut à son tour de bonne politique de ménager les loges et laissa, en 1829, la société Aide-toi, le ciel t’aidera, formée par le F∴ Guizot, organiser le voyage triomphal de La Fayette. Les Bourbons étaient perdus.
Les journées de Juillet — que les historiens maç∴ reconnaissent sans difficulté avoir été l’œuvre des loges « agitées en 1829 et en 1830 d’un frémissement général » (Hist. du Gr∴ Or∴, par Jouaust, p. 421) — furent accueillies avec enthousiasme par les frères et amis. Le 16 octobre 1830, à l’Hôtel de Ville de Paris, le Grand-Orient et le Suprême-Conseil offrirent une fête au F∴ général La Fayette, sous la présidence du F∴ duc de Choiseul, pair de France, et du F∴ comte Alexandre Delaborde, membre de la Chambre des députés. On y fit des vœux pour la prospérité du roi des barricades et de sa famille. On offrit même la grande maîtrise au duc d’Orléans, fils aîné du nouveau roi et petit-fils de l’ancien grand-maître Philippe-Égalité. Mais Louis-Philippe s’opposa à l’acceptation, et commença bientôt une lutte opiniâtre contre les forces révolutionnaires à qui il devait la couronne.
Malheureusement, malgré sa dextérité politique et l’éloquence de ses ministres, le chef de la nouvelle dynastie était impuissant à établir sa quasi-légitimité.
D’une part, les hommes de Juillet, de Dupont de l’Eure et de Thiers jusqu’à Guizot et à Villemain, étaient imbus de préjugés antireligieux puisés dans les loges : défiants à l’égard du catholicisme, ils maintinrent, par exemple, le monopole de l’enseignement, contrairement aux promesses de la Charte, comme l’une des citadelles de la Révolution, et l’Université continua à élever les nouvelles générations dans les principes rationalistes et naturalistes qui sont l’essence même de la maçonnerie.
D’autre part, ce n’étaient point d’anodines mesures, analogues à cette lettre du préfet de police de 1835 qui dénonça le rédacteur de la Revue Maçonnique comme républicain, qui étaient de nature à empêcher les loges d’élaborer la « république universelle ». Le Gr∴ Or∴ en fut quitte pour suspendre le F∴ Peigné et blâmer les auteurs de publications maçonniques, en particulier Ragon et Clavel.
Il est vrai que beaucoup de maçons, désireux de jouir des faveurs gouvernementales et d’arrêter à leur profit la révolution bourgeoise qu’ils avaient conduite, devinrent alors « conservateurs » — tout comme les républicains radicaux de 1910.
Mais les éléments « avancés », qui entendaient réaliser l’égalité de fait et se réunissaient secrètement dans leurs ventes de Carbonari pour préparer les voies au socialisme, devaient fatalement rendre vains les solennels discours d’un Guizot, et les vaines interdictions du Grand-Orient qu’effrayaient les tendances démocratiques des congrès provinciaux de La Rochelle (1845), Rochefort et Strasbourg (1846), Saintes et Toulouse (1847).
La monarchie constitutionnelle était d’ores et déjà condamnée à mort.
IX. La maçonnerie sous la seconde République et le second Empire
En 1845, le maréchal Soult, ministre de la guerre, avait défendu aux militaires de s’affilier aux loges, et le duc Decazes, accompagné d’une commission spéciale du Grand-Orient, avait en vain pressé le duc de Dalmatie de révoquer cette interdiction. L’irritation contre Louis-Philippe s’exalta aussitôt dans les sociétés secrètes, dont les comités directeurs décidèrent une nouvelle révolution.
Cette révolution, dont le plan fut combiné au Congrès de Strasbourg (1847), devait d’ailleurs bouleverser toute l’Europe centrale : on sait que dans l’espace de moins de quinze jours, du 18 au 30 mars 1848, d’effroyables commotions se produisirent des Pyrénées à la Vistule, à Berlin et à Milan le 18, à Parme le 20, à Venise le 22, à Naples, à Rome, à Florence. La République universelle, rêvée par Mazzini et la Jeune Europe, était en travail… Prématurée, elle avorta, sauf en France.
Notre pays avait été représenté, d’après Eckert, au Congrès maçonnique de Strasbourg par Lamartine, Crémieux, Cavaignac, Caussidière, Ledru-Rollin, L. Blanc, Proudhon, Marrast, Marie, Vaulabelle, Félix Pyat, personnages qu’on retrouvera tous au pouvoir sous la Seconde République. De même, les banquets réformistes de février 1848, qui donnèrent le signal de la Révolution, furent présidés par cinq vénérables parisiens : Vitet, de Morny, Berger, L. de Malleville, Duvergier de Hauranne et Odilon Barrot.
À peine fut-il appelé à la présidence du nouveau ministère, que ce dernier ordonna aux troupes de cesser le combat et se rallia à la République proclamée par le chef du gouvernement provisoire.
Le 10 mars 1848, le Suprême-Conseil du rite écossais alla féliciter le gouvernement provisoire, et Lamartine, dans sa réponse, affirma être « convaincu » que les « sublimes explosions » de 1789 et de 1848 étaient émanées « du fond des loges ». Le 24 mars, ce fut au tour de la députation du Grand-Orient à être reçue par les FF∴ Crémieux, Garnier-Pagès et Pagnerre, membres et secrétaire général du gouvernement provisoire, tous trois revêtus pour la circonstance de leurs insignes maçonniques (Moniteur du 27 mars 1848).
« Les francs-maçons, — prononça le Lieutenant-Grand-Maître Bertrand, — ont porté de tout temps sur leurs bannières ces trois mots : Liberté, Égalité, Fraternité ; en les retrouvant sur le drapeau de la France, ils saluent le triomphe de leurs principes et s’applaudissent de pouvoir dire que la patrie tout entière a reçu par vous la consécration maçonnique… Quarante mille frères maçons, répartis dans plus de cinq cents ateliers… vous promettent ici leur concours pour achever l’œuvre de régénération si glorieusement commencée. » — « La République est dans la maçonnerie, répondit Crémieux… Sur toute la surface qu’éclaire le soleil, la franc-maçonnerie tend une main fraternelle à la franc-maçonnerie : c’est un signe connu de tous les peuples. Eh bien ! la République fera ce que fait la maçonnerie. » (Rebold, p. 213.)
« Considérant que les nouveaux principes qui régissent aujourd’hui la France doivent amener une régénération maçonnique » (arrêté du 24 mars 1848), le Grand-Orient élabora alors une « revision constitutionnelle », qui fut soumise en 1849 à la sanction des représentants de toutes les loges : c’est de cette époque que date le Convent annuel. Désormais, le « Sénat maç∴ » put exercer un contrôle permanent sur les actes de l’administration centrale, et l’Ordre, centralisé, acquit toute sa puissance.
Cependant, la réaction conservatrice qui suivit les journées de mai et de juin montra bientôt aux sociétés secrètes que, même en France, la République, pour être favorable à leurs desseins, était prématurée, et qu’une dictature dont elles aideraient l’établissement restait la meilleure forme de la Révolution.
Dès que l’ancien carbonaro Louis-Napoléon-Bonaparte fut allé s’asseoir, à la Législative, sur les bancs de gauche, et se fut abstenu, le 30 septembre 1848, de voter pour l’expédition romaine, il devint le candidat officieux des loges. Le Deux Décembre, les chefs républicains restèrent immobiles, et le mois suivant le Grand-Orient acceptait le prince Lucien Murat comme Grand-Maître (1852-1861). C’est ce cousin de l’empereur qui acheta l’hôtel de la rue Cadet.
Son autoritarisme le força à démissionner en 1861 ; il avait du reste voté au Sénat pour le maintien du pouvoir temporel du Pape, et la Franc-Maçonnerie ne pouvait lui pardonner ce crime.
Le prince Jérôme Napoléon — personnage qui avait voté contre le pouvoir temporel et dont le cœur était aussi corrompu que l’esprit — accepta alors la candidature à la grande-maîtrise ; mais Napoléon III s’y opposa et, le 11 janvier 1862, ce « souverain par la grâce de Dieu et la volonté nationale » nomma de son autorité suprême le maréchal Magnan (Dév∴-G∴ B∴, 1862, p. 10).
Quoique nouveau dans la maçonnerie — il dut recevoir les 33 grades en un seul jour — le maréchal manifesta bientôt un grand zèle : après avoir essayé en vain d’unir de force au Grand-Orient le Suprême Conseil du rite écossais, il se fit le promoteur d’une revision constitutionnelle qui restitua au Convent la plénitude du pouvoir législatif ; il voulut aussi obtenir pour la maçonnerie la « reconnaissance d’utilité publique », et c’est ce singulier épisode que M. Eugène Marbeau a raconté, pour y avoir joué le principal rôle, dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1901. Comme il est fort significatif, nous allons le résumer en quelques mots.
Le Grand-Orient devait encore 500 ou 600.000 francs sur les 1.500.000 qu’avait coûté l’immeuble de la rue Cadet, acheté par le prince Murat. Magnan s’adressa au Crédit Foncier, qui refusa l’argent, étant donné que le Grand-Orient n’était pas investi de la personnalité civile ; la « société civile », précédemment formée, n’était qu’un prête-nom fictif. C’est afin de lui donner la qualité légale qui lui manquait que le maréchal s’efforça de lui faire octroyer la reconnaissance d’utilité publique.
Le ministre de l’Intérieur, Persigny, s’empressa de favoriser cette requête, car il y voyait un moyen de confisquer la Fr∴ M∴ en lui donnant un caractère officiel, un moyen aussi de faire ressortir le « mauvais esprit » de la Société de Saint-Vincent de Paul qui venait justement de refuser les mêmes présents d’Artaxerxès… Mais il fallait obtenir l’assentiment du Conseil d’État ; or, quoique très « gouvernemental », le Conseil d’État du second Empire était aussi fort indépendant et comptait plusieurs membres profondément religieux. Le rapporteur choisi fut M. Marbeau, simple maître des requêtes ; on espérait sans doute voiler ainsi la gravité de l’affaire.
Le conseiller d’État Alfred Blanche, l’un des 33 membres du Conseil du Gr∴ Or∴, intervint pour accorder avec la loi un projet de décret qui exceptait les Loges de la mesure demandée, et ignorait tous les articles de la constitution maçonnique, sauf quatre ! En outre, Magnan fit passer au rapporteur une note rassurante, disant entre autres choses qu’il se proposait de nettoyer les écuries d’« Ogias » (sic) et qu’aucune réunion n’aurait lieu sans qu’il fût porté des toasts à l’Empereur, à l’Impératrice et au prince impérial.
M. Marbeau n’en conclut pas moins au refus de la demande : « La Franc-Maçonnerie, observa-t-il, n’est pas sans doute une société secrète, mais c’est une société à secrets. Or l’État ne peut reconnaître que ce qu’il connaît. » Les conseillers maçons Thuillier et Boinvilliers déclarèrent alors que le gouvernement « savait » ce qu’il faisait, que l’Ordre n’était nullement une institution révolutionnaire, qu’il ne s’occupait plus depuis longtemps de politique ni de religion, et que ses statuts, du reste, le lui interdisaient ; qu’il n’était qu’une association de bienfaisance et de camaraderie.
Finalement, « en section », le rapporteur fut seul à voter contre le projet. Mais l’« assemblée générale » réservait une surprise. M. Baroche avait signifié à M. Marbeau qu’« il fallait » que le décret fût adopté ; malgré cela, le rapporteur fit ressortir l’impossibilité où le gouvernement serait d’exercer son action et son contrôle sur une association qui garderait « cette organisation voilée, hiérarchisée, à cloisons étanches, qui a précisément pour but de la soustraire à tout contrôle réel, à toute action autre que celle de ses chefs secrets ».
Le président Baroche annonça alors que la délibération serait remise à une autre séance, et, au bout de quelques semaines, le projet de décret disparut de l’ordre du jour… sans doute à la demande du maréchal lui-même, car les francs-maçons, qu’il n’avait consultés d’aucune façon, manifestaient une vive opposition à cette tentative d’embrigadement.
Magnan racheta ses torts en obtenant de Napoléon III le rétablissement de l’élection du Grand-Maître. Il démissionna en 1864, fut réélu comme son propre successeur, mourut l’année suivante et fut remplacé par le général Mellinet, qui mena vigoureusement ses troupes à l’assaut de la civilisation chrétienne (1865-1870).
On sait à quoi aboutit la politique extérieure de Napoléon III : destruction du pouvoir temporel, unification de l’Italie et de l’Allemagne.
Sa politique intérieure ne fut pas moins désastreuse pour la France et triomphante pour la Franc-Maçonnerie. Il essaya bien de briser, en l’asservissant, l’étreinte de ses détestables alliés ; mais, moins encore que Napoléon Ier, ce rêveur humanitaire ne possédait les qualités requises pour cela.
À partir de l’« Empire libéral », surtout, les loges profitèrent de l’inertie — et souvent de la complicité du gouvernement — pour exercer une propagande démocratique et libre-penseuse, qui est à la troisième République ce que l’œuvre des « sociétés de pensée » et des « philosophes » du XVIIIe siècle est à la grande Révolution.
Pendant les dernières années du second Empire, reconnaît le M∴ Hiram, l’agitation qui régnait dans les esprits passa dans la maçonnerie, dont toutes les loges des trois Ob∴ furent acquises à l’opinion républicaine. « Pendant des années, les loges furent le seul lieu de réunion, la Franc-Maçonnerie la seule possibilité d’association dont on disposât. » (Acacia de juin 1908, p. 406.)
En dehors de nombreux ouvrages philosophiques, comme la Morale indépendante de F∴ Massol, et de violentes feuilles de combat qui propagèrent les idées antireligieuses dans la jeunesse des écoles et dans les ateliers, la principale machine de guerre qui fut montée contre le catholicisme — et qui fonctionne encore — fut la Ligue de l’Enseignement. Après des ouvrages comme ceux de M. de Saint-Albin, paru dès 1868, et de M. Georges Goyau, Patriotisme et Humanitarisme, Paris, Perrin, 1902, le caractère maçonnique de cette institution n’est plus à préciser : or elle eut, en 1866, l’appui officiel du ministre de l’instruction publique, M. A. Duruy, de son secrétaire général, M. Ch. Robert, et d’une masse de fonctionnaires… sans doute abusés.
La République « radicale » était virtuellement fondée.
X. La maçonnerie et la troisième République
« La maçonnerie est la République à couvert, comme la République est la maçonnerie à découvert. » Cette parole du F∴ Gadaud au Couvent de 1894 (Compte rendu, p. 889) résume bien le rôle des loges depuis quarante ans : pour ne pas admettre leur prépondérance, il faut tout ignorer du gouvernement actuel, car la plupart des actes importants de ce gouvernement sont déterminés par l’influence maçonnique.
À bien des égards, la « souveraineté nationale », représentée par le Parlement, n’est qu’une illusion : ce n’est point la volonté du peuple qui amène nos parlementaires à voter telle ou telle loi — pas plus que ce n’était la volonté de la France qui dirigeait les Constituants ou les Conventionnels —, c’est celle du « pouvoir occulte ».
La preuve en a été faite maintes fois à l’aide de documents irréfutables, car il n’y a plus guère de « secrets » pour ceux qui veulent étudier l’action maçonnique ; elle a été administrée en particulier à la Chambre même, par M. le député L. Prache, dans son lumineux Rapport sur la Pétition contre la Franc-Maçonnerie (Paris, imp. Hardy, 1905). — Bornons-nous ici à de brèves indications.
On connaît l’attitude de la F∴ M∴ en face du criminel mouvement « communard ». Le 26 avril 1871, à l’Assemblée du Châtelet, après avoir élu comme orateur le F∴ Floquet, l’un des chefs les plus connus du parti radical, elle prit cette grotesque résolution : « Ayant épuisé tous les moyens de conciliation avec le gouvernement de Versailles, la F∴ M∴ est résolue à planter ses bannières sur les remparts de Paris ; et si une seule balle les touchait, les F∴ M∴ marcheraient d’un même élan contre l’ennemi commun. »
L’assemblée, comptant bientôt plus de 10.000 FF∴, revêtus de leurs insignes, alla alors processionnellement à l’Hôtel de Ville saluer le pouvoir insurrectionnel, et l’orateur Thirifocque s’écria « que la Commune était la plus grande révolution qu’il eût été donné au monde de contempler, qu’elle était le nouveau temple de Salomon que les Fr∴ M∴ avaient le devoir de défendre ». Le M∴ Lefrançais, membre de la Commune, répondit « qu’il s’était depuis longtemps assuré que le but de l’association était le même que celui de la Commune, la régénération sociale ». Puis, une délégation de la Commune reconduisit la députation jusqu’au temple de la rue Cadet.
Le 5 mai, la « fédération des francs-maçons et des compagnons de Paris » adressait un manifeste aux « enfants de la veuve » du monde entier, défenseurs de la « patrie universelle ». Le Journal Officiel de la Commune annonçait en même temps que les Fr∴ M∴ avaient établi, dans chaque arrondissement, une délégation, un « service officieux », chargé de renseigner l’administration et de « faire exécuter strictement les décrets de la Commune », — rôle analogue à celui des clubs de jacobins et des comités de surveillance de l’époque conventionnelle… Enfin, le 22 mai, alors que l’armée de Versailles était déjà entrée dans Paris, un groupe nombreux de F∴ M∴ lançait une proclamation commençant ainsi : « Francs-maçons de tous les rites et de tous les grades, la Commune, défenseur de vos principes sacrés, vous appelle autour d’elle… »
De pareilles manifestations sont à retenir : elles montrent qu’au fond la doctrine maçonnique est conforme à celles de l’« Internationale » et de l’anarchisme. Elles montrent aussi qu’en 1871 la F∴ M∴ était disposée à entraver par tous les moyens l’œuvre de restauration nationale et monarchique que la France avait donnée à accomplir à l’Assemblée de Bordeaux et de Versailles. Laisser cette Assemblée placer sur le trône un prince — Henri V — qui devait renouer les traditions chrétiennes et vraiment « sociales » de ses ancêtres, c’était frapper à mort la Révolution.
Selon l’expression de M. O. Wirth, « la cause de la F∴ M∴ fut [donc] identifiée avec celle de la République » (Le Livre de l’Apprenti, p. 78). Dans leur tâche ardue, les loges eurent des complices à l’étranger et à la tête de notre gouvernement. À l’étranger, le chancelier de Bismarck, pour l’excellente raison « que la République, et à défaut de la République l’Empire, était le régime sous lequel la France parviendrait le moins à se relever ; que la France monarchiquement constituée serait un danger pour l’empire d’Allemagne » (voir les débats du procès d’Arnim), encourageait sous main les manœuvres antiroyalistes.
En France, des patriotes trop sujets à caution, comme le Génois Gambetta, accueillaient volontiers ces encouragements, et le chef du pouvoir exécutif, Adolphe Thiers, entendait à la fois relever le pays vaincu et sauver la Révolution en péril. Il aurait pu redire les paroles prononcées par lui le 17 janvier 1848, à la Chambre des députés : « Je suis du parti de la Révolution, tant en France qu’en Europe. Je souhaite que le gouvernement de la Révolution reste dans les mains des hommes modérés, mais quand le gouvernement passera dans les mains d’hommes moins modérés que moi et mes amis, dans les mains des hommes ardents, je n’abandonnerai pas ma cause pour cela, je serai toujours du parti de la Révolution. » — « Il n’y a pas d’ennemis à gauche », déclarent aujourd’hui les bourgeois radicaux…
Les « hommes ardents » l’emportèrent en 1877, après une campagne électorale où toutes les forces de la Révolution cosmopolite — en particulier la presse libérale et les loges d’Allemagne — soutinrent contre le maréchal de Mac-Mahon les 363 députés de la gauche. Ces derniers avaient été du reste les candidats de la F∴ M∴. « Nous les avons connus pour la plupart — rapporte la Chaîne d’Union de 1876 — comme des francs-maçons les plus actifs et des plus dévoués à notre institution, pratiquant et enseignant non sans talent, les généreux, les salutaires, les progressifs et les humanitaires principes de la F∴ M∴ » (voir le Monde maçonnique de mai 1876).
Désormais, selon la parole de Mgr Gouthe-Soulard, nous n’étions plus en République mais en Franc-Maçonnerie, c’est-à-dire que la majorité parlementaire — composée de francs-maçons (voir Deschamps, Les Sociétés secrètes et la Société, t. II, p. 446-452, et t. III, p. 406-420) — se mettait au service des loges, et entreprenait une œuvre de destruction sociale et d’anarchie morale dont le premier article était la guerre au catholicisme, hypocritement appelé « cléricalisme ».
« Quand vous dites cléricalisme, — disait Jules Simon au Sénat, le 8 décembre 1879, — c’est catholicisme qu’ils (vos amis) entendent, et c’est catholicisme aussi que nous entendons. Les catholiques feront sur ce mot les élections prochaines. Ils diront aux masses : choisissez entre la Religion et la République. » (Journal Officiel, 27 déc. 1879, annexes, no 20 ; Dalloz, 1880, 4e partie, p. 22.) « La Maçonnerie, expliquera plus tard le F∴ Émile Combes, doit succéder aux religions usées dans l’apostolat de la morale. » (C. R. des trav. du Gr∴ O∴ du 11 mai au 30 juin 1897, p. 5.)
C’est bien, en effet, une religion, que représente « la grande communauté des libres-penseurs pratiquants » (F∴ Hubbard, discours de clôture du Couvent de 1901, p. 6) ; et comme les questions politiques et sociales sont virtuellement des questions morales et religieuses, la dictature de la Contre-Église aboutit logiquement à tous les fléaux qui menacent aujourd’hui la civilisation : antimilitarisme — entendu dans le sens de destruction des vertus militaires et de désarmement de la patrie —, socialisme, internationalisme, anarchisme. Des hommes comme Cyvoct, Sébastien Faure et Charles Malato sont Fr∴ M∴ et discourent dans les loges ; et lorsqu’il fut question, au Couvent de 1902, de les exclure, on décida qu’« il ne faudrait pas enlever à l’Association maçonnique cette force dont elle jouit dans le pays » (C. R., p. 169).
Quant au mouvement de conservatisme bourgeois qui semble se dessiner aujourd’hui dans certaines sphères maçonniques, il est destiné à échouer, tout comme celui de la Monarchie de Juillet : la fête du « Triomphe de la République », qui se termina, en novembre 1899, par une écœurante saturnale, montra bien ce qu’ont d’illusoire les efforts intéressés des prétendus « modérés ».
Ajoutons que les partis « avancés » sont portés à être d’autant plus audacieux que se réalise peu à peu l’article 2 de la Constitution du Grand-Orient : « Elle (la F∴ M∴) a pour devoir d’étendre à tous les membres de l’humanité les liens fraternels qui unissent les francs-maçons sur toute la surface du globe. »
XI. La diffusion actuelle de la franc-maçonnerie : l’internationalisme maçonnique
Les nombreuses publications maçonniques — comptes rendus des Couvents, annuaires, Revue maçonnique mensuelle, Acacia — ou antimaçonniques, comme les si précieuses publications documentaires de l’Association antimaçonnique de France, permettent aujourd’hui de dresser avec une suffisante exactitude le tableau des « puissances » maç∴ et de leur personnel.
En France, il subsiste deux puissances maç∴ principales : la Grande Loge et le Grand-Orient.
La Grande Loge de France appartient à la Fr∴ M∴ écossaise, régie par les Grandes Constitutions de 1786 et réformée par le Convent universel des Suprêmes Conseils réunis à Lausanne en septembre 1875. Il y eut scission en 1880 : un certain nombre de loges écossaises s’étant insurgées contre l’autorité du Suprême Conseil de France, constituèrent « la Grande-Loge symbolique de France » en prenant pour devise : le Maçon libre dans la Loge libre.
En 1894, le Suprême Conseil consentit à accorder l’autonomie administrative aux scissionnaires, qui formèrent la Grande Loge de France et parvinrent à fédérer toutes les loges écossaises ; elle fut proclamée définitivement autonome et souveraine en 1904.
Le Suprême Conseil — présidé par le Très Puissant Souverain grand commandeur, grand-maître, assisté de huit autres très illustres dignitaires, renouvelés par cooptation tous les neuf ans — est une sorte de grand collège des rites, chargé de conserver le dogme maçonnique : il administre, avec l’aide du Conseil central, les ateliers allant du 4e au 33e degré ; il affecte de conserver la croyance au Grand Architecte de l’Univers, supprimée en 1877 par le Convent du Grand-Orient, ce qui lui permet d’entretenir des relations avec les puissances maç∴ étrangères, restées spiritualistes.
La Grande Loge de France délègue le pouvoir législatif à l’Assemblée annuelle des députés des loges, et le pouvoir exécutif à un Conseil fédéral de 27 membres présidé par le grand-maître, M. G. Mesureur. L’Obédience, dont la caractéristique est de rester fidèle aux traditions symboliques de la Maç∴ universelle, compte 115 loges — 40 à Paris, 23 au siège central, rue Rochechouart, no 42 — et 6.700 membres. Les chiffres qui suivent sont tirés de l’Annuaire de la Maçonnerie universelle, Berne, impr. Büchler, 1910, p. 212-219.
Les ateliers du Grand-Orient, qui se sont accrus de 133 depuis 1901, sont beaucoup plus nombreux ; on en jugera par ce tableau :
| Orients | Loges | Chapitres | Conseils | Totaux |
|---|---|---|---|---|
| Paris | 81 | 4 | 2 | 87 |
| Banlieue Paris | 12 | 0 | 0 | 12 |
| Départements | 271 | 41 | 14 | 326 |
| Algérie et Tunisie | 27 | 7 | 5 | 39 |
| Colonies | 22 | 7 | 3 | 32 |
| Pays étrangers | 30 | 6 | 2 | 38 |
| Totaux | 443 | 65 | 26 | 534 |
Les chapitres sont des groupements de maçons initiés aux grades supérieurs, allant du 3e degré, maître, au 18e, Rose-Croix. Les Conseils philosophiques ou aréopages sont composés de maçons allant du 18e degré au 30e, Chevalier Kadosch.
Le Grand-Orient est, en principe, une association démocratique, puisque le vote égalitaire est à la base de tout ; mais, en fait, la liberté individuelle n’y conserve guère plus de place que dans le club des Jacobins. Tout y est subordonné à une autorité souveraine, à une administration centralisée, et aussi à des rites très stricts qui règlent en loge la pensée et l’activité de chaque F∴. Au Convent de 1900, le F∴ Blatin observait que le Gr∴ Or∴ constituait une trinité directrice composée : 1o d’un comité directeur, le Conseil de l’Ordre, qui préside à l’orientation et à la direction de la maçonnerie ; 2o d’un Grand Collège des Rites, qui préside au culte des traditions, au maintien des doctrines ; 3o d’une Cour de Cassation, pouvoir judiciaire qui remplace les ateliers des juges inquisiteurs.
Le Conseil de l’Ordre, composé de 33 membres, a un bureau de 6 membres et sept commissions permanentes : selon le mot du sénateur Desmons, son ancien président, il sert « d’intermédiaire entre les loges du Grand-Orient et le pouvoir civil ». C’est donc lui qui imprime à la politique gouvernementale cette direction spéciale qui rend de plus en plus vraies les paroles prononcées par le F∴ Lucipia, le 1er décembre 1894, à la loge de la Fraternité des Peuples : « On dit partout maintenant que nous ne sommes pas en République, que nous sommes en Franc-Maçonnerie ; le mot est de l’évêque Gouthe-Soulard. Eh bien ! Il aurait raison, cet évêque, si Franc-Maçonnerie et République n’étaient pas précisément la même chose. » (Bull. du Gr∴ Or∴, 1895, p. 467.)
Combien de membres représentent les 684 loges françaises ? Les annuaires ne donnant pas de chiffres, il faut s’en tenir à de vagues appréciations comme celle de la Lumière maçonnique, où on lit, en février 1910, que « la loge latine se réduit à 40 membres ». Cela ferait 26.500 maçons, sans compter les maçonnisés.
Les loges étrangères sont beaucoup plus peuplées — 76 à 80 membres dans la loge anglo-saxonne, 130 dans la loge germanique — ; mais chez nous le groupe est d’autant plus virulent qu’il est plus concentré : « Il n’y a guère que nous, maçons latins, qui nous soyons manifestés jusqu’ici comme un facteur indiscutable du progrès humanitaire, — dit la Lumière maçonnique, même numéro. — Nous avons modifié quelque chose dans le monde, et ce n’est pas rien, puisque nous ne sommes pas encore sortis de l’ère des tâtonnements du début. »
À l’étranger, la maçonnerie manifeste, en effet, des tendances bien différentes : elle s’est adaptée aux milieux dans lesquels elle s’est développée, et, dans tel pays protestant ou monarchique, elle paraît être restée aussi « déiste » qu’elle l’était chez nous au XVIIIe siècle, et aussi royaliste qu’elle était impérialiste sous l’Empire.
La haine antireligieuse ne prédomine que dans les 1.300 loges des pays latins et catholiques, loges qui subissent du reste d’une façon plus ou moins étroite l’influence du Grand-Orient français : telles les loges de la maçonnerie italienne, « plus que toute autre sœur de la maçonnerie française » (O. Wirth, Le Livre de l’Apprenti, p. 96) ; telles aussi celles de la maçonnerie espagnole « qui se distingue par son activité » (ibid., p. 97).
Chez les autres nations, les diverses puissances maçonniques — il y a de par le monde 107 Grands-Orients ou Grandes Loges — restent autonomes au point de vue de leurs doctrines comme de leur action, et présentent entre elles presque autant de différences qu’il en existe entre les sectes protestantes.
En Allemagne, les 54.200 maçons, divisés en 13 puissances, ont rompu avec notre Grand-Orient lors de la suppression du « Grand Architecte ». La Grande-Mère Loge Nationale aux Trois Globes, avec 15.889 membres, et la Grande Loge Nationale des Francs-Maçons d’Allemagne, avec 13.844 membres, n’accordent l’initiation qu’aux profanes chrétiens.
Leurs travaux consistent soit dans l’étude de l’histoire maçonnique, soit dans celle de la philosophie maçonnique, telle qu’elle a été exposée au XVIIIe siècle par Lessing, Herder, Fichte, etc. La haute bourgeoisie libérale, qui fréquente les ateliers, favorise toutefois le mouvement populaire qui s’est dessiné contre l’autocratie prussienne : « L’empereur Guillaume II n’est pas Fr∴ M∴, comme le fut son éminent grand-père, le F∴ Guillaume Ier, — lit-on dans le Herold berlinois du 29 novembre 1908. Pour la Maçonnerie, cela vaut mieux, car ce qu’elle devient maintenant, elle le devient par sa propre force ; mais nous souhaitons à l’empereur de trouver toujours autour de lui des hommes ne craignant pas de lui dire ce qui est nécessaire, avec la franchise et fraternité maçonniques, des hommes pouvant ne pas être des nôtres, pourvu qu’ils soient pénétrés de notre esprit. » Remarquons que les deux Grandes Loges citées tout à l’heure ont pour protecteur le prince de Prusse, Frédéric-Léopold.
Les trois Grandes Loges d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande avaient pour « patron » ou « grand protecteur » S. M. Édouard VII. Le prince royal, duc de Connaught, était grand-maître de la Grande Loge Unie d’Angleterre. Georges V semble marcher sur ses traces. D’illustres personnages figurent parmi les grands officiers. En principe, il faut attester qu’on croit en Dieu pour être initié. « Dans les loges anglaises, — écrit dédaigneusement le M∴ Hiram (Acacia, juin 1908, p. 47), — on dit une sorte de messe maçonnique, on prononce par cœur des phrases catéchistiques, … après quoi on va s’asseoir à une table brillamment et plantureusement servie. » Leurs 220.000 adeptes y discutent aussi des questions politiques, philosophiques et sociales, et « on y pratique en grand l’éducation mutuelle ».
Dans les 14.459 ateliers des États-Unis, les pratiques sont plus opposées encore à celles des loges latines : « Les maçons américains, — écrit le F∴ O. Wirth dans le Livre de l’Apprenti, p. 98, — sont des piétistes fervents et professent pour la Bible une vénération quelque peu superstitieuse. » Ajoutons que dans ce pays « démocratique », on a la manie des hauts grades, et qu’on recherche beaucoup le 32e degré, Prince du Royal Secret.
En 1902, au Congrès maçonnique international de Genève — voir le compte rendu de M. Paul Nourrisson dans le Correspondant du 25 mai 1903 —, à la question du programme : « En dehors de toute obédience et de tous rites, sur quelles bases un rapprochement entre les différentes puissances maçonniques est-il possible ? », le rapporteur, F∴ Jacob, grand-maître adjoint de l’Alpina, constata de suite que « la maçonnerie universelle manquait de cohésion et d’unité ».
Tandis que les délégués du Grand-Orient entendaient repousser « tout fanatisme », c’est-à-dire toute croyance religieuse, le délégué de l’Australie affirmait que la Franc-Maçonnerie n’aurait une base solide que si elle s’appuyait « sur le roc de la croyance en un Dieu grand et éternel qui nous a révélé tout le devoir de l’homme ».
Tandis que les uns affirmaient que le patriotisme devait être l’une des « vertus cardinales » du maçon, les autres voulaient qu’on se ralliât sur le terrain unique de « l’amour de l’humanité ».
On reconnut que les obédiences maçonniques — dont 33 seulement sur 292 avaient répondu à l’appel du Congrès — donnaient vis-à-vis les unes des autres l’« exemple de l’intolérance », et finalement il apparut qu’elles comprenaient deux catégories : celles qui veulent avant tout déchristianiser le monde — France, Italie, Espagne, Portugal, Suisse, Luxembourg, Belgique, Hollande, Hongrie, Égypte, Amérique latine… — et celles qui manifestent un certain traditionalisme religieux et social — Angleterre, Prusse, pays scandinaves, Amérique du Nord en partie…
Des divergences d’attitudes et de doctrines entre les obédiences maçonniques, faut-il conclure à l’inexistence de la « conjuration internationale » antichrétienne dont on parle si souvent ? Nous ne le pensons pas, car quelles que soient les attaches que conserve la maçonnerie avec les gouvernements établis et les croyances traditionnelles, elle nourrit partout, dans ses tenues secrètes et égalitaires, le germe de toutes les destructions, puisqu’elle représente partout, — au moins en puissance — l’esprit d’indépendance individuelle et de révolte en face des principes d’autorité.
Au point de vue religieux, il importe peu qu’elle parle encore du « Grand Architecte », puisque, au nom de la « liberté » et de la « raison », chacun peut interpréter à sa guise ce « concept social », et puisqu’en vertu même de la Constitution de 1723, charte fondamentale de la Maçonnerie moderne, « il suffit » que ses adeptes « soient des hommes bons et loyaux, gens d’honneur et de probité ». Au point de vue politique, elle a toujours tendu à la réalisation d’un « grand œuvre » ainsi défini dans la plus ancienne de ses Histoires, publiée à Francfort en 1852 : « Le monde entier n’est qu’une grande république, dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant. »
Le « programme maçonnique universel » est poursuivi avec plus d’ensemble que jamais, grâce à la création des Congrès maçonniques internationaux — Paris, 1889 ; Anvers, 1894 ; La Haye, 1896 ; Paris, 1900 ; Genève, 1902 ; Bruxelles, 1904 — et du Bureau international des Relations maçonniques, 1902.
En 1908, le représentant de ce bureau, Éd. Quartier-La-Tente, ancien grand-maître de l’Alpina, adressait aux diverses obédiences un rapport où il disait : « Nous avons constaté, par une étude sérieuse de la maçonnerie, de son histoire dans chaque pays, de ses rituels et de ses usages, comme de ses travaux et de ses œuvres, qu’il y a entre tous les Grands-Orients et Grandes Loges, nés de la Grande Loge d’Angleterre en 1717, une similitude de principes, de symboles, de coutumes et d’esprit, qui démontre que toutes les associations maçonniques régulières sont parties de la même origine, poursuivent en somme les mêmes buts, et possèdent les mêmes aspirations. Il y a dans toute l’activité maçonnique, où qu’elle soit organisée, un fonds commun d’idées, une ressemblance de formes qui prouvent son origine identique et témoignent que tous les adhérents sont de la même famille. » Or, ces idées et ces aspirations communes sont « avant tout celles de la Franc-Maçonnerie française » (Acacia, nov. 1907, p. 278).
Les loges sont donc puissantes par leur unité d’esprit. Elles le sont aussi par le nombre, comme on en jugera par le tableau suivant :
| Groupe | Pays | Nombre de loges | Nombre de membres |
|---|---|---|---|
| Loges anglaises | Grande-Bretagne | 2.800 | 152.000 |
| Irlande | 460 | 18.000 | |
| Écosse | 712 | 50.000 | |
| Totaux | 3.972 | 220.000 | |
| Loges allemandes | Allemagne | 490 | 54.200 |
| Luxembourg | 1 | 50 | |
| Suède | 24 | 12.895 | |
| Norvège | 14 | 3.837 | |
| Danemark | 12 | 4.610 | |
| Hongrie | 71 | 5.132 | |
| Totaux | 612 | 80.724 | |
| Loges latines | France, G∴ O∴ et G∴ L∴ | 543 | 36.700 |
| Belgique | 21 | 700 | |
| Hollande | 101 | 4.600 | |
| Suisse | 34 | 3.646 | |
| Italie | 327 | 15.000 | |
| Espagne | 79 | 3.169 | |
| Portugal | 148 | 2.887 | |
| Grèce | 19 | 4.950 | |
| Roumanie | 9 | 250 | |
| Totaux | 1.281 | 71.902 | |
| Totaux pour l’Europe | 5.865 | 372.626 | |
| Loges américaines | Amérique du Nord | 14.459 | 1.275.930 |
| Amérique Centrale | 212 | 8.206 | |
| Amérique du Sud | 1.070 | 37.394 | |
| Total pour l’Amérique | 15.741 | 1.321.530 | |
| Australie | 750 | 40.722 | |
| Divers | 100 | 10.000 | |
| Total général | 22.467 | 1.744.878 | |
À ce tableau, — qui ne concerne que les maçons en activité, — il convient d’ajouter environ un million de maçons « en sommeil », qui ne font plus partie d’une loge, tout en restant membres de l’Association maçonnique. — Nous ne parlons pas des 600 à 800 « Fraternités » ou « Friendly Societies », qui sont souvent comprises, surtout en Amérique, sous la désignation de maçonnerie, et dont les adeptes s’élèvent à 6 ou 7 millions.
XII. Philosophie et symbolisme maçonniques
Une doctrine qui a pour base la liberté de conscience la plus absolue, c’est-à-dire l’autonomie complète de la raison individuelle, a nécessairement varié à l’infini selon les époques et les personnes ; de fait, aucune des aberrations de l’esprit humain ne lui est restée étrangère, et aujourd’hui encore des revues comme l’Acacia prônent les théories « alchimistes » les plus extravagantes (voir en particulier les nos de mai et juin 1908, art. sur Hermétisme et Franc-Maçonnerie).
Pourtant, si l’on s’en tient à son côté négatif, — et somme toute cette doctrine destructive qui tend à la Révolution intégrale n’en a guère d’autre, — on peut la définir ainsi : une doctrine de libre-examen qui rejette tout surnaturel et prétend trouver dans la seule « raison » humaine, dégagée des liens de la tradition, la règle de la vie.
Comme la « raison humaine » n’existe pas, sinon dans chaque individu, c’est aux individus qu’il faut en demander l’expression ; et comme les « raisons » individuelles varient à l’infini, c’est finalement la majorité du groupement égalitaire qui fournira l’alpha et l’oméga de toute assertion.
« La Franc-Maçonnerie, — lit-on dans le caractéristique discours de clôture du couvent de 1909, — la Franc-Maçonnerie reçoit donc sa pensée et son inspiration de tous les groupes sociaux sélectionnés… C’est sur cette vie vécue que nous travaillons, que nous établissons la morale. » (Reprod. dans la F∴ M∴ démasquée, 25 mai 1910, p. 109.)
La maçonnerie, c’est donc la démocratie — au sens complet du mot — appliquée à tout, à commencer par la philosophie ; c’est, en conséquence, la négation même des principes essentiels de la civilisation ; c’est une barbarie dont l’histoire — à l’époque du club des Jacobins — a déjà vu une fois l’épouvantable réalisation.
Nous avons dit plus haut que le « spiritualisme » de certaines obédiences était illusoire. Les loges les plus « chrétiennes » professent en effet hautement qu’elles répudient tout dogme ; et si elles laissent au Christ la gloire d’avoir été le « premier héraut » des principes humanitaires qu’elles préconisent, elles ne voient rien que d’humain dans le Christ et sa doctrine.
Le Grand Architecte lui-même n’est plus guère pour elles qu’un mot : chaque maçon peut l’« interpréter » à sa guise et ne voir, par exemple, dans ce concept, que l’idéal du vrai, du bien, et du beau, ou que l’idéal de la civilisation, du « progrès » à réaliser maçonniquement dans le monde.
C’est là le sens de cette « religion dans laquelle tous les hommes s’accordent », dont parle la Constitution de 1723, c’est-à-dire de cette religion de l’Humanité dont la maçonnerie était dès lors appelée à devenir le « centre d’union ». La même Constitution recommandait, il est vrai, au V∴ désireux d’« entendre l’art royal », de n’être « ni un athée stupide, ni un libertin irréligieux » ; mais il faut interpréter ainsi le sens de ces mots : la maçonnerie devant transformer insensiblement — et par là plus sûrement — le système social, l’athéisme plat et provoquant de ses membres ne ferait que heurter sottement les idées traditionnelles du milieu où ils vivent et compromettrait ainsi l’œuvre maçonnique.
L’histoire tout entière de la maçonnerie justifie, comme on l’a vu, cette interprétation. (Pour les tendances athéistes des maçonneries étrangères, voir Whitehead, Freemasons-Chronicle, 1878, I, 196 ; Robert Fischer, Erläuterung der Freimaurer Katechismen, III, question 18 ; Allgem. Handbuch der Freimaurerei2, I, 106 et suiv.)
Religion de l’humanité, centre d’union de tous les émancipés qui travaillent, par-dessus les patries et les races, à un « progrès » dont l’accomplissement complet serait celui de la devise anarchique : « Ni Dieu, ni maître », — et c’est précisément là, remarquons-le, ce qui la condamne à l’impuissance finale et à la ruine, car d’une part il est aussi impossible d’établir aucun ordre social sur le « sens individuel » que de construire un monument sur les flots agités de l’Océan, d’autre part, à moins que ce ne soit la fin des temps, l’anarchie ne saurait être le terme de l’humanité, — la Franc-Maçonnerie a pourtant quelque chose de fixe, de traditionnel, de « social » — c’est-à-dire de supérieur aux individus : son symbolisme.
Et il convient d’autant plus d’en préciser la portée qu’il a donné lieu, même chez les F∴ M∴, à de profondes méprises.
Les symboles maçonniques — rites ou cérémonies, emblèmes, signes, etc. — sont empruntés à la Bible, au christianisme, aux « mystères » de l’antiquité et aux anciennes corporations constructives ; mais il n’y a là qu’un emprunt matériel et artificiel : en conclure que la maçonnerie « spéculative » moderne remonte à la plus haute antiquité serait aussi absurde que de prendre le Premier Consul pour le successeur des consuls romains.
Au fond, le symbolisme en question n’est maçonnique que comme moyen d’enseignement, comme système d’allégories destiné à illustrer et à inculquer les principes et les aspirations de la maçonnerie moderne.
Ainsi, tous les rites maçonniques possèdent trois grades, — apprenti, compagnon, maître, — qui correspondent soit aux trois étapes des Mystères ou Initiations de l’antiquité, soit aux trois « voies » de l’ascétisme chrétien : voies purgative, illuminative et unitive. Parmi les symboles qui les accompagnent, citons la Bible, l’étoile flamboyante — Étoile de Bethléem —, l’échelle théologique et les trois « vertus théologales », le Saint des Saints, le Tétragramme — Jahveh. Or voici ce que signifient les grades.
Par l’« initiation », l’apprenti, s’affranchissant des servitudes et des aveuglements du monde « profane », reçoit la vraie « lumière », et accède ainsi à la liberté, à la dignité, et à la grandeur. — C’est « une sorte de décrassement intellectuel et moral », dit O. Wirth. (Livre de l’apprenti, p. 105.) Le maçon va devenir « un penseur et un sage » (ibid.).
Par le « passage » entre les deux colonnes — Boaz et Jakin — et par l’étude assidue des « sciences et des arts libéraux », le compagnon prépare sa « divinisation », son accomplissement maçonnique dans l’Humanité pure… Il reçoit comme « récompense » naturelle la supériorité sur tous les profanes, ainsi que la sérénité de l’état parfait — symbolisée par la pierre cubique.
Par l’« élévation » ou transfiguration, le maître se divinise complètement. Après la mort mystique qui le dépouille des préjugés et des vices du monde profane, il renaît à une vie nouvelle toute maçonnique. Dans le combat contre les puissances ennemies — superstition, fanatisme, despotisme —, il sera prêt à tout sacrifier, même sa position et sa vie.
La « planche à tracer » symbolise la tâche du maçon parfait, qui consiste à construire l’édifice maçonnique social de l’avenir, embrassant toute l’évolution de l’humanité.
Nous nous bornerons à ces quelques indications, car nous ne pourrions même pas énumérer ici les multiples symboles qui représentent le combat de la lumière contre les ténèbres, l’adogmatisme, le cosmopolitisme et l’occultisme maçonniques. Retenons-en seulement le caractère commun : ils ne sont rien en eux-mêmes, sinon un moyen d’arracher l’initié à la civilisation qui l’enserre de mille liens, et de l’amener à ne penser et à ne vouloir que par lui-même.
« Vous ne saurez en maçonnerie que ce que vous aurez trouvé vous-même. » (Livre de l’Apprenti, p. 3.)
Ce mot résume toute la philosophie initiatique de la maçonnerie : elle n’impose aucune croyance, aucun système doctrinal ; elle achemine seulement les initiés vers le progrès indéfini de l’idéal maçonnique.
Ambiguë à l’extrême, elle s’accommode du reste à toutes les interprétations, à toutes les contingences sociales, à tous les états d’esprit — sauf à celui du catholique, du croyant, rebelle a priori à ses suggestions.
Elle possède enfin une force d’attraction considérable, puisqu’elle satisfait les esprits à tendances mystiques par le charme du mystère, puisqu’elle flatte l’orgueil humain en lui promettant la quintessence de la sagesse de tous les âges et de tous les peuples, puisqu’elle fixe les âmes détachées de Dieu, mais altérées de certitude, en leur montrant la maçonnerie comme la religion universelle de l’avenir, religion naturelle dont toutes les religions passées et présentes ne seraient que des phases « historiques » ou passagères ; puisqu’enfin elle déguise aux yeux de tous, sous les plus glorieuses apparences, les desseins les plus dévastateurs.
Une seule autorité, vraiment, pouvait, dès l’origine, dévoiler une pareille « conjuration », et reste assez forte pour défendre contre elle la civilisation chrétienne : celle du Représentant de Dieu sur la terre.
XIII. Les « infiltrations » maçonniques et les nouvelles formes de la maçonnerie
Avant de parler des condamnations pontificales portées contre la maçonnerie proprement dite, il nous paraît indispensable de dire quelques mots au moins des courants « néo-spiritualistes », occultistes, kabbalistes, théosophiques, etc., qui semblent bien se rattacher à la conjuration antichrétienne, et qui, d’ores et déjà, paraissent plus dangereux que le Grand-Orient lui-même ; car tandis que celui-ci exerce surtout une influence politique et gouvernementale, ils s’insinuent dans les esprits à la faveur des pires équivoques, et s’« infiltrent » dans l’Église pour la désagréger.
Il est, malheureusement, très difficile d’explorer un terrain miné sous nos pas, comme l’était au XVIIIe siècle le terrain politique — et l’on sait combien de luttes il y eut alors !
On sait qu’au cours du XIXe siècle la Haute-Vente semble avoir pris la succession de l’illuminisme dans la direction générale des sectes secrètes. Ses papiers, embrassant la période qui va de 1820 à 1846, sont tombés entre les mains du pape Léon XII et furent publiés par Crétineau-Joly (L’Église romaine et la Révolution).
Or, on lit dans les Instructions secrètes de Nubius — pseudonyme désignant le principal personnage de la Haute-Vente — des phrases comme celles-ci : « Que le clergé marche sous votre étendard en croyant toujours marcher sous la bannière des chefs apostoliques ; tendez vos filets… au fond des sacristies, des séminaires et des couvents. » Lettre à Volpe, 3 avril 1844. Un autre membre de la Haute-Vente, expliquant comment tant de prêtres et de laïcs catholiques se laissaient séduire par l’égalitarisme et l’humanitarisme maçonniques, écrivait : « Ils se persuadent que le christianisme est une doctrine essentiellement démocratique. » Emm. Barbier, Les Infiltrations, pp. 5 et 6.
Depuis, de multiples efforts ont été accomplis pour redonner à la maçonnerie l’influence philosophique, conforme à l’esprit de ses rites et de ses symboles, que ses impurs politiciens avaient déviée, et pour attaquer indirectement, par une sorte de mouvement tournant, les principes constitutifs de l’Église. Vers 1885, le docteur Papus — M. Encausse — reconstitua le martinisme dont les premières loges fonctionnèrent à Montmartre en 1889. Voir les revues L’Initiation, Le Voile d’Isis et Hiram.
Vers 1888, fut également restaurée la secte des gnostiques devenue en 1898 l’Église gnostique ; en 1906, le patriarche Fabre des Essarts ayant formé une association cultuelle sous le nom d’Église gnostique de France, cette Église se partagea en deux branches, ayant chacune sa revue : Le Réveil gnostique et La Gnose.
Ce sont surtout ces groupements qui constituèrent l’Alliance spiritualiste : ils recherchent le « même ésotérisme » qui est caché au fond de tous les cultes, et ils étudient le spiritisme, l’hypnotisme et la magie ; ils veulent expliquer le monde en écartant le dogme de la création et ils aboutissent au « panthéisme émanatiste », qui est la divinisation de l’homme.
Leur principal système est l’« occultisme », qui prétend se rattacher à l’« ésotérisme » des philosophes antiques — alexandrins et grecs —, à l’« hermétisme » du moyen âge, aux doctrines des Templiers et des chevaliers Rose-Croix, ancêtres des francs-maçons ; leur « pontife » est M. Albert Jounet, qui revendique le titre de chef incontesté des catholiques modernistes et qui, sous le nom d’Harmonie messianique, veut ériger « une synthèse qui, dressée entre l’Église et le monde nouveau, incorporerait les vérités modernes aux vérités chrétiennes, mais rejetterait les erreurs de l’Église et les modernes erreurs ».
À ces écoles, il convient d’ajouter la Kabbale et la Théosophie. — La Kabbale, qui forme un groupement très considérable et atteste aussi le progrès de l’influence des Juifs dans le monde intellectuel, prétend se fonder strictement sur la tradition hébraïque ; son chef est le marquis de Saint-Yves d’Alveydre.
La Théosophie, sans se réclamer ouvertement de la tradition universelle comme la Gnose, ni de l’interprétation de l’Écriture comme la Kabbale, est une révélation intérieure de la science et de la vie divine, obtenue par les secrets de la contemplation qu’elle emprunte au… brahmanisme et au bouddhisme. Au reste, ses doctrines n’ont rien d’original et sont, dans leur ensemble, identiques aux précédentes :
« Quelle est la religion future de l’humanité ? demandait au Congrès spiritualiste de 1908 M. Blech, président de la Société théosophique de France. Elle diffère de toutes celles qui l’ont précédée ; ce n’est plus une foi exclusive et séparatiste, mais une reconnaissance que les mêmes vérités se trouvent dans toutes les religions, qu’il n’existe qu’une seule vraie religion, la Divine sagesse, et que chaque religion, prise à part, n’est vraie que dans la mesure où elle incorpore les principaux enseignements de cette divine sagesse. »
En d’autres termes, les théosophes veulent absorber le catholicisme dans une religion purement humanitaire — l’homme devant trouver en lui-même les enseignements divins —, et M. Blech remarquait que le modernisme condamné par Pie X était déjà l’« une des formes » de la théosophie. Voir Léonce de Grandmaison, Théosophes et Théosophie. Le lotus bleu, collection Science et Religion.
Faut-il rattacher cette soi-disant « renaissance spiritualiste » à l’action ou aux idées maçonniques ? Incontestablement, et les preuves en abondent. M. J. Doinel, restaurateur de la Gnose, était membre du Conseil de l’Ordre du Grand-Orient. Cf. La Gnose, mars 1910, p. 184. M. J. Doinel s’est d’ailleurs converti depuis au catholicisme. Le Congrès spiritualiste de 1908, en fédérant toutes les sectes occultes, n’a pas caché son but : la restauration de la Franc-Maçonnerie déchue de son véritable esprit par suite de ses entraînements politiques.
Le secrétaire général, M. V. Blanchard, exprima l’espoir de voir tous les rites de la maçonnerie française venir renforcer « l’armée des chevaliers de l’idéalisme chrétien » (!), et il termina ainsi son discours d’ouverture :
« C’est alors qu’ils [ceux que tourmente le problème de l’Hyperphysique] prépareront consciemment l’Avènement sur la terre de la Véritable Fraternité et du Règne du Saint-Esprit ou de la Science alliée à la Foi, de la Raison unie à l’Intuition… »
Après ce discours, on lit dans le compte rendu ce titre des travaux de la seconde partie du Congrès : « Convent maçonnique des rites spiritualistes ! » De fait, trente et une puissances maçonniques étaient représentées au Congrès, dû à l’initiative des loges martinistes : on y blâma « les ignorances et les fautes de la maçonnerie française », et on y mit en lumière les moyens de hâter l’« évolution » que deux mois auparavant le M∴ Hiram avait préconisée dans l’Acacia, mars 1908 : il faut, avait-il dit dans son jargon spécial, « dépoliticiser » la F∴ M∴ et faire revivre son symbolisme traditionnel.
En avril 1910, La Gnose émit des idées analogues au sujet de l’« orthodoxie maçonnique », et montra dans le symbolisme m∴ « la forme sensible d’une synthèse philosophique d’ordre transcendant ou abstrait ». Ainsi sera réalisée, selon les expressions du M∴ Hiram, une « nouvelle forme de la lutte contre l’Église », conséquence de « la réaction ritualiste, symboliste, … religieuse au sens social du mot, qui commence dans la maçonnerie française ».
Ces brèves indications, confirmées par les théories qu’expose le Fr∴ Oswald Wirth dans son Livre de l’Apprenti, suffisent à montrer quels périls résultent du changement de front et de méthode des sectes occultes, périls d’autant plus grands que certains catholiques n’y voient qu’un retour possible à leurs croyances, et paraissent faciliter de toute leur transcendante naïveté le succès de la nouvelle stratégie.
XIV. Les condamnations pontificales
Depuis moins de deux siècles, neuf papes ont directement anathématisé la Franc-Maçonnerie.
En 1738, le 4 mai, Clément XII s’exprime ainsi dans l’encyclique In eminenti : « Sous les dehors affectés d’une probité naturelle qu’on exige et dont on se contente, [les francs-maçons]… ont établi certaines lois, certains statuts qui les lient les uns aux autres… Mais comme le crime se découvre lui-même, … ces assemblées sont devenues si suspectes aux fidèles que tout homme de bien regarde aujourd’hui comme un signe peu équivoque de perversion le fait d’y être affilié. » Le Souverain Pontife frappait en conséquence d’excommunication majeure ces « ennemis de la sûreté publique », déjà proscrits par les princes.
Ce texte indique que d’ores et déjà l’opinion publique ne jugeait pas la F∴ M∴ avec autant d’indulgence qu’on l’a prétendu : notons que des mesures de répression furent prises contre elle par les magistrats protestants de Hollande en 1735 ; par ceux de Hambourg, de Suède et de Genève en 1738 ; par ceux de Zurich en 1740 et de Berne en 1745. Il en fut de même en Espagne, en Portugal et en Italie à la suite de la Bulle de Clément XII ; en France, le Parlement de Paris refusa de l’enregistrer, ainsi que celle de Benoît XIV, si bien qu’elles ne furent point « légalement promulguées » chez nous au XVIIIe siècle.
L’encyclique Providas, de Benoît XIV, est du 18 mai 1751. Elle reproduit celle de Clément XII, et condamne à nouveau le naturalisme, le caractère secret, le serment et les tendances révolutionnaires de la secte.
Clément XIII et Pie VI — bulle Inscrutabile divinae sapientiae, 1775 — fulminèrent contre le philosophisme, puis contre les destructions révolutionnaires, mais sans parler nommément de la Franc-Maçonnerie.
Pie VII, dans la bulle Ecclesiam a Jesu Christo, 13 septembre 1821, dénonce les sociétés secrètes comme la cause des bouleversements de l’Europe ; il stigmatise l’hypocrisie des Carbonari, qui vont jusqu’à feindre le plus grand zèle pour l’Église du Christ. Dans sa bulle d’excommunication contre Napoléon, il avait déjà accusé les sectes, conjurées contre le siège de Pierre, d’avoir inspiré la conduite de son ravisseur.
Léon XII, le 13 mars 1826, bulle Quo graviora, après avoir reproduit les trois bulles de ses prédécesseurs, signale les ravages de la F∴ M∴ dans les centres d’études, où elle introduit des maîtres de perdition ; il supplie les princes de frapper des conspirateurs qui ne sont pas moins ennemis de leur puissance que de l’Église ; et il recommande à tous les fidèles de fuir des hommes qui sont « les ténèbres de la lumière » et « la lumière des ténèbres ».
Par l’encyclique Traditi humilitati nostrae, 24 mai 1829, Pie VIII — qui ne régna que dix-huit mois — signala le même péril que Léon XII : « Par les maîtres qu’ils introduisent dans les lycées et collèges, ils forment une jeunesse à laquelle s’appliquent les paroles de saint Léon : le mensonge est leur règle, Satan leur Dieu, la turpitude leurs sacrifices. »
Grégoire XVI, encyclique Mirari vos, 15 août 1832, revient à son tour sur ce sujet, compare les sociétés secrètes à « un cloaque » dans lequel « sont entassées et amalgamées les souillures de tout ce qu’il y a eu de sacrilège, d’infâme, de blasphématoire, dans les hérésies et les sectes les plus scélérates ».
Pie IX condamna cinq fois la Franc-Maçonnerie : encyclique Qui pluribus du 9 novembre 1846 ; allocutions aux évêques Singulari quadam, du 9 décembre 1854, et Maxima quidem laetitia, du 9 juin 1862 ; bref Ex epistola à Mgr Darboy, du 26 octobre 1865 ; encyclique Etsi multa luctuosa, du 21 novembre 1873.
On lit dans le second de ces documents : « Ils imaginent un droit que rien ne limite, et qu’ils attribuent à l’État, qui serait, d’après eux, la source et l’origine de tous les droits. » Le bref Ex epistola, écrit, on le sait, à l’occasion des obsèques du maréchal Magnan, contient le fameux passage : « Ces sectes coalisées forment la synagogue de Satan. » « Elles ont enfin ce à quoi elles aspirent, constate la dernière encyclique… En possession de la force et de l’autorité, elles tournent audacieusement leurs efforts à réduire l’Église de Dieu à la plus dure servitude. Elles voudraient, si c’était possible, la faire disparaître de l’univers. »
Tous les actes de Léon XIII tendent à combattre « le poison mortel qui circule dans les veines de la société humaine » — encyclique Quod Apostolici, du 28 décembre 1878. Celle de ses encycliques qui vise le plus directement la Franc-Maçonnerie est celle du 20 avril 1884, Humanum genus : « Les dogmes principaux de la maçonnerie, dit ce texte, sont si manifestement contraires à la raison que leur perversité ne peut pas aller plus loin… Les maçons veulent constituer une société sans Dieu, tandis que les païens étaient si bien convaincus de la nécessité de rendre un culte à la divinité, que, d’après eux, il était plus facile de bâtir une ville dans les airs que de la constituer sans temple et sans culte… Ils travaillent à faire descendre l’humanité à la condition des bêtes. »
Sous le même pape, et un mois après l’encyclique que nous venons de citer, un décret du Saint-Office, 18 mai 1884, rappela que les catholiques devaient s’écarter non seulement des sectes maçonniques, mais encore de toutes celles qui exigent de leurs adeptes un secret qu’ils ne peuvent révéler à personne ou une obéissance absolue à des chefs occultes.
Il n’existe, en effet, d’après le droit naturel et le droit divin révélé, que deux sociétés indépendantes et parfaites : l’Église et l’État ; or une société secrète, quelle qu’elle soit, par le fait même de son secret, devient indépendante de l’Église et de l’État, qui n’ont aucun moyen de contrôle relativement à son but, son organisation, son action ; elle est donc illégitime.
C’est en application de ces principes qu’un décret plus récent du Saint-Office, 20 juin 1894, a interdit aux catholiques de faire partie de trois sociétés américaines — Odd Fellows, Sons of Temperance et Knights of Pythias — qui sont ostensiblement des sociétés de bienfaisance et de secours mutuels, mais qui exigent de leurs membres le serment du secret et l’obéissance sans conditions.
Précédemment, le 21 septembre 1850, une déclaration de la Sacrée-Pénitencerie avait ainsi fixé l’extension des Bulles pontificales portées contre les sociétés de ce genre : « Les associations qui professent ne rien comploter contre la Religion ou l’État, et néanmoins forment une société occulte confirmée par le serment, sont comprises dans ces Bulles. »
Terminons par ces mots de la première encyclique, E supremi apostolatus, que Pie X adressa au monde, le 4 octobre 1903 : « Qui ignore la maladie si profonde qui, en ce moment plus que par le passé, travaille la société humaine, et qui en s’aggravant la ronge jusqu’aux os ?… Telle est la perversion des esprits qu’il y a lieu de craindre que ce ne soit comme l’avant-goût et le commencement des maux annoncés pour la fin des temps, et que le fils de perdition dont parle l’Apôtre ne soit déjà sur la terre. »
Bibliographie
Bibliographie.
a) Bibliographie générale
Liste alphabétique des ouvrages anonymes indiqués dans la Bibliographie de la Franc-Maçonnerie de Kloss, et dans la Bibliographie maçonnique de Taute, München, Theodor Ackermann, 1898. Bibl. Nat., Q 2648. Ce recueil fort précieux indique une foule d’annuaires de loges françaises, de calendriers, catéchismes, codes, « livres d’architecture », « livres d’or », « planches à tracer », et « planches » tracées maçonniques.
Allgemeines Handbuch der Freimaurereire
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A. G. Mackey et Ch. T. McClenachan, An Encyclopædia of Freemasonry. Dernière édition : 1908. Encyclopédie de langue anglaise la plus estimée, quoique de rédaction surannée.
L’Association maçonnique allemande prépare une Bibliographie, qui contiendra tous les écrits maçonniques antérieurs à 1700 et tous les écrits maçonniques allemands postérieurs à 1760. En septembre 1908, le recueil comprenait déjà 30.000 titres d’ouvrages, avec notices bibliographiques.
A. C. Stevens, Cyclopedia of Fraternities, New-York, 1907. Détails sur 600 sociétés de l’Amérique du Nord plus ou moins semblables à la F∴ M∴.
b) Histoires générales de la F∴ M∴
Histoire des Francs-Maçons, contenant les obligations et statuts de la Très Vénérable confraternité de la Maçonnerie…, Francfort, Verrentrapp, 1742 et 1745. Important au point de vue de l’origine des idées humanitaires.
∴ Ed. Em. Eckert, La Franc-Maçonnerie dans sa véritable organisation, Liège, 1854. Bibl. Nat., H 6809. Nombreux documents sur la maç∴ allemande.
N. Deschamps et Cl. Jannet, Les Sociétés secrètes et la Société, ou Philosophie de l’histoire contemporaine, impr. Seguin, Avignon, 1883, 3 vol. Le t. III est un vol. de notes et documents. MM. L. d’Estampes et Cl. Jannet ont fait un abrégé de cet ouvrage important, sous le titre : La Franc-Maçonnerie et la Révolution, ibid., 1884.
∴ Findel, ;
∴ Ragon, , Leipzig, 1863 ;
∴ Rebold, , Paris, Collignon, 1864 ;
∴ Daruty, ;
∴ Jouaust, , sont des « auteurs sacrés », sujets à caution pour l’historien. Comme ils ont eu à leur disposition des archives secrètes, leurs ouvrages sont pourtant remplis d’utiles indications.
R. F. Gould, History of Freemasonry, London, 3 vol., 1883-1887. Abrégé et complété en 1903. Très estimé.
W. Begemann, Vorgeschichte und Anfänge der Freimaurerei, 1909, 1er vol. Important pour l’histoire des origines de la F∴ M∴.
Herm. Gruber, La Franc-Maçonnerie et la Révolution universelle, Regensburg, 1901. Bibl. Nat., K 3346. Le Père Gruber est, en la matière, un des meilleurs historiens allemands.
G. Bord, La Franc-Maçonnerie en France, t. I, Paris, Nouv. Libr. Nation., 1908. Le mieux documenté des récents ouvrages français sur les origines de la F∴ M∴.
Copin-Albancelli, Le Pouvoir occulte contre la France. La Conjuration juive contre le monde chrétien, Paris, à la Renaissance française, 1909.
c) Doctrines maçonniques
Outre l’ouvrage cité de G. Bord et la plupart des ouvrages du paragraphe précédent :
Henri Delassus, Le Problème de l’heure présente, 2 vol. in-8° de x-643 et 709 p., Société Saint-Augustin, Desclée, de Brouwer, Lille, 1904, 1906 et 1910.
∴ H. Seedorf, La Morale et l’Art maçonniques, neuf conférences à des F∴ M∴, en allemand, Goettingen, F. Wunder, 1899. Bibl. Nat., H 6406.
∴ O. Wirth, Le Livre de l’Apprenti, Paris, 42, rue Rochechouart, 1908. M. Wirth, qui prépare le Livre du Compagnon et le Livre du Maître, est l’un des « hermétistes » contemporains les plus instruits.
Sur le point spécial de l’occultisme au XVIIIe siècle, voir H. d’Alméras, Cagliostro, Paris, Soc. fr. d’impr. et de libr., 1904, et ∴ Papus, Martines de Pasqually. Voir aussi la curieuse brochure illustrée de M. Louis Brunet, Eurêka, Paris, Libr. antisém., 45, rue Vivienne, 1906.
Pour les transformations contemporaines de l’esprit et des méthodes maçonniques, voir l’étude de l’abbé Emmanuel Barbier : Les Infiltrations maçonniques dans l’Église, Société Saint-Augustin, Desclée, de Brouwer et Cie, éditeurs, Lille, 1910, in-8° de xi-254 p.
d) Histoire du Grand-Orient de France
Les publications que le Gr∴ Or∴ adresse aux loges pour leur rendre compte des « travaux de la Fédération » sont soustraites depuis 1896 au dépôt légal ;
mais on les trouve aux archives de l’Association antim. de France, 42, rue de Grenelle. La Bibliothèque Nationale possède les collections suivantes : , H58 jusqu’en 1900 ;
, H 106 ;
, U 694.
Eugène Marbeau, Le Grand-Orient de France devant le Conseil d’État, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1908.
L. Prache, , Paris, Hardy, 1905. On n’a rien écrit de plus précis, ni de plus démonstratif sur l’action politique actuelle de la F∴ M∴.
Jean Bidegain, Une Conspiration sous la Troisième République, la vérité sur l’Affaire des fiches, Paris, la Renaissance française, 1910. L’auteur ayant assisté, comme secrétaire, à toutes les séances secrètes du Conseil de l’Ordre durant quatre années, a une compétence exceptionnelle.
Paul Nourrisson, Le Congrès maçonnique international de 1902, Correspondant, 25 mai 1908.
Voir aussi les histoires générales de la F∴ M∴.
e) Monographies de loges
D. Murray Lyon, History of the Lodge of Edinburgh n° 1, 1901. Ouvrage très estimé sur l’ancienne maçonnerie écossaise. W. J. Chetwode Crawley a fait un livre analogue sur la Maçonnerie irlandaise : Cæmentaria Hibernica, 3 vol., 1895-1900.
J. Lane, Masonic Records, 1717-1886-1887. Listes monographiques de loges.
Carl Bröcker, Les Loges maçonniques d’Allemagne de 1731 à 1893, Berlin, Mittler, 1894. Courtes monographies de 500 loges environ. Pour les loges françaises du XVIIIe siècle, M. G. Bord, op. cit., p. 356-504, a dressé un tableau analogue.
Jules Pellisson, Les Loges maçonniques de l’Angoumois, de la Saintonge et de l’Aunis, La Rochelle, Texier, 1894. Bibl. Nat., LK, 24163. L’auteur a composé cette brochure à l’aide de feuillets détachés, reste d’archives dispersées.
Louis Amiable, Une Loge maçonnique d’avant 1789, la R∴ L∴ des Neuf-Sœurs, Paris, Alcan, 1897.
Jules Thomas, abbé, Les Origines d’une loge maçonnique de Dijon, Dijon, J.-B. Mercier, 1907. Bibl. Nat., LK7, 36644, in-16 de 69 p.
Gouillon, Une Loge de Paris, Le Progrès. Extraits dans La Franc-maçonnerie démasquée du 10 mars 1907, p. 78-80.
∴ d. Kiensin, La Loge de Capoue, Acacia, octobre 1908, p. 197-210.
La Franc-Maçonnerie en Anjou, dans L’Anjou historique de nov.-déc. 1908.
∴ Ch. Bernardin, Précis historique du Gr∴ Or∴ de France, 1er vol. de Notes pour servir à l’Hist. de la Fr∴ Maç∴ à Nancy.
f) Annuaires, revues et journaux
Annuaire de la Maçonnerie universellee
Annuaire du Grand-Orient de France, faisant suite en 1910 à la 136e année du Calendrier, Paris, secrét. du Gr∴ Or∴. N’est pas dans le commerce. Donne les noms et adresses des vénérables et correspondants, les jours de tenue, les dates de fondation, mais non le nombre des affiliés. Il peut être complété en partie à l’aide des 36.000 noms du répertoire maçonnique de l’Assoc. antim.
La Franc-Maçonnerie en Belgique, histoire, organisation, état-major, édité par la maison de l’Action catholique, 59, rue Antoine-Dansaert, Bruxelles.
∴ L’Acacia, revue mensuelle d’études maç∴, Paris, 61, rue de Chabrol. Très précieuse pour la documentation.
∴ La Lumière maçonnique, revue mensuelle de la Maçonnerie universelle, 61, rue de Chabrol.
La Franc-Maçonnerie démasquée, organe bimensuel de l’Assoc. antim. de France, Paris, 42, rue de Grenelle. Ne publie que des travaux rigoureux et documentés.
La Revue antimaçonnique, 66, rue Bonaparte, fondée en 1910 par M. le commandant Cuignet.
Gustave Gautherot.