Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Femmes (Âme des)

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Sommaire

  1. La légende du concile de Mâcon
  2. Le témoignage de Grégoire de Tours
  3. Le sens grammatical de la discussion
  4. Conclusion apologétique

La légende du concile de Mâcon

FEMMES (ÂME DES). — Une légende opiniâtre veut que le concile de Mâcon ait délibéré sur la question de savoir si les femmes avaient une âme, et même qu’il la leur ait formellement refusée. On va voir ce qui en est.

Le témoignage de Grégoire de Tours

Il s’agit du deuxième concile de Mâcon, en 585. Saint Grégoire de Tours (Historia Francorum, VIII, xx) raconte en ces termes un incident qui s’y produisit.

« Il y eut dans ce synode un évêque qui disait que la femme ne pouvait pas être appelée homme (homo). Cependant il se tint tranquille lorsque les évêques lui eurent fait entendre raison, en alléguant le passage du Vieux Testament qui dit qu’au commencement, quand Dieu créa l’homme, “il les créa mâle et femelle et leur donna le nom d’Adam” (Genèse, v, 2), ce qui veut dire homme de terre, appelant ainsi du même nom d’homo la femme et l’homme.

« D’ailleurs Notre-Seigneur Jésus-Christ est aussi appelé le Fils de l’homme, parce qu’il est né de la Sainte Vierge, qui est une femme. Lorsqu’il changea l’eau en vin il lui dit : Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Élucidée par beaucoup d’autres témoignages, cette question fut ainsi assoupie. »

Tel est l’unique témoignage par lequel nous connaissions l’incident. Les actes du concile de Mâcon, qui sont conservés et qui se composent de vingt canons (Sirmond, Concilia Galliæ, t. I ; Maassen, Concilia, t. I, p. 163 sqq., dans Monumenta Germaniæ historica, collection in-4o) se rapportant aux plus importants devoirs des fidèles et du clergé, n’y font pas la moindre mention.

Il est manifeste que ce n’est pas au concile même, mais dans des conversations privées en dehors des séances, que la question aura été discutée. Un seul évêque a contesté à la femme le titre de homo, mais, convaincu par les arguments de ses collègues, il n’insista pas et tout fut dit.

Le sens grammatical de la discussion

Nous pourrions donc clore ici l’article relatif au débat du concile de Mâcon sur l’âme des femmes, s’il n’était essentiel de montrer par un exemple saisissant comment se forment les légendes, surtout celles qui calomnient l’Église. Comme on le voit par Grégoire de Tours, la difficulté soulevée par un évêque anonyme était d’ordre grammatical et non théologique. Pour la bien comprendre, il faut se rappeler certains faits linguistiques.

Tandis que le français, comme les autres langues néo-latines, ne possède pas de terme générique pour désigner tous les individus humains sans différence de sexe, et se voit obligé de reprendre celui des deux termes spécifiques qui désigne l’individu mâle (homme), le latin, comme le grec et comme l’allemand, possède, outre les deux termes spécifiques (vir, feminaἀνήρ, γυνήMann, Weib), un terme générique désignant tout individu appartenant à l’espèce humaine (homo, ἄνθρωπος, Mensch). L’existence de ce terme générique est un avantage pour les langues qui le possèdent : il augmente la clarté, empêche la confusion et facilite la discussion philosophique et théologique.

Seulement, il arrivait en latin qu’on ne gardât pas toujours au mot homo son sens générique et qu’on l’employât pour désigner, tantôt un personnage masculin, tantôt une femme. De la première de ces deux acceptions les exemples sont tellement nombreux qu’il est inutile d’en citer ; de la seconde, au contraire, ils sont relativement rares, si rares qu’on pouvait, à première vue, les considérer comme des exceptions.

(Cicéron, Pro Cluent., lxx ; Ad Familiares, IV, v ; Ovide, Fast., V, 620 ; Juvénal, VI, 282 ; Pline, Hist. Nat., XXVIII, ix, 33.) Les grammairiens latins toléraient cet usage, mais ils n’admettaient pas que dans ce cas on allât jusqu’à donner au mot homo le genre grammatical féminin. « Heres, parens, homo, écrit Charisius, etsi in communi sexu intelligantur, tamen masculino genere semper dicuntur. Nemo enim aut secundam heredem dicit aut bonam parentem aut malam hominem, sed masculine, tametsi de femina habeatur. » (Dans Keil, Grammatici latini, t. I, p. 102.)

Les écrivains latins du haut moyen âge ont plus d’une fois fait usage de la liberté accordée par Charisius. Grégoire de Tours, Hist. Franc., IX, xxvi, écrit en relatant une visite faite par lui à Ingeberge, veuve du roi Charibert : Accessi, fateor, vidi hominem timentem Deum, qui cum me benigne excepisset, etc. (Voir encore le même, De miraculis sancti Martini, II, xxx ; Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. II, p. 515, no 641 ; Vita sanctæ Gertrudis, III, 12, dans Acta sanctorum, 17 mars, p. 697, no 12 ; Vita sanctæ Julianæ, dans le même recueil, 5 avril, p. 467.) Le langage féodal, dans lequel le mot homme est synonyme de vassal, devait particulièrement favoriser l’acception dont il s’agit ; aux chartes françaises de 1226 et de 1241, citées par moi dans la Revue des questions historiques, t. LI, p. 558, note 2, j’en puis ajouter plusieurs autres ; v. Molanus, Historiæ Lovanienses, I, 14, éd. de Ram, t. I, p. 170 (quod mulieres sint etiam homines sancti Petri) ; Duvivier, La querelle des d’Avesnes et des Dampierre, t. II, p. 898 (« Sire, si vos requier com vostre cousine et vostre hom », écrit la comtesse Marguerite de Flandre à S. Louis) ; Chronique artésienne, éd. Funck-Brentano, p. 2 (« jou contesse estoie hom mon seigneur le roy »).

Conclusion apologétique

On voit maintenant sur quoi portait l’observation de l’évêque dont parle Grégoire de Tours. Il protestait contre un usage rare, sans doute, mais néanmoins autorisé, qui consistait à employer le mot homo pour désigner un individu du sexe féminin. Lorsqu’on lui eut montré, par des exemples tirés de l’Écriture sainte elle-même, que sa critique n’était pas fondée, il la retira et l’incident n’eut pas d’autres suites pour lors.

Les modernes qui ont voulu lui en donner auraient été bien avisés si, avant d’attribuer une monstruosité et une absurdité à un concile, ils avaient pris la peine de se renseigner. On peut dire la même chose des écrivains catholiques qui ont été assez impressionnés par la légende pour en garder une partie, admettant, par exemple, que l’évêque en question ait dénié une âme aux femmes, mais proclamant qu’il resta seul de son avis.

Godefroid Kurth.

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