Épigraphie
Sommaire
- Introduction générale
- I. Les inscriptions chrétiennes
- 1. Inscriptions chrétiennes et inscriptions païennes
- 2. Ancienneté des inscriptions chrétiennes et textes crypto-chrétiens
- 3. Diffusion des inscriptions chrétiennes
- 4. Comment sont datées les inscriptions chrétiennes ?
- 5. Le Formulaire de l’Épigraphie chrétienne
- 6. Premiers essais d’utilisation des inscriptions dans un but apologétique
- II. L’Apologétique des Inscriptions
- Bibliographie
Introduction générale
ÉPIGRAPHIE. — I. Les inscriptions chrétiennes. — II. L’Apologétique des inscriptions : a) le Nouveau Testament ; — b) l’Église.
On peut évaluer à 100.000 le nombre des inscriptions grecques païennes actuellement connues ; les textes latins non chrétiens sont au moins deux fois plus nombreux, et les fouilles, les voyages accroissent tous les jours ces immenses séries. De cette masse de documents, qui ne représentent cependant qu’une bien faible partie de tout ce qui a été gravé sur pierre, sur marbre ou sur bronze, se dégage une connaissance de jour en jour plus détaillée de la Grèce et de Rome.
L’histoire proprement dite, dont les sources littéraires nous avaient conservé la trame, contrôle, à la lumière des pièces officielles, les données de la tradition, en précise et arrête la chronologie, corrige les erreurs des annalistes, comble leurs lacunes et redresse leurs appréciations.
Plus encore que l’histoire politique, l’histoire intérieure des républiques grecques, des monarchies hellénistiques et de Rome reçoit des documents nouveaux une lumière inattendue : nous sommes initiés, avec l’abondance de détails que réclame notre exigence scientifique, au mécanisme des assemblées populaires, aux relations de peuple à peuple, de ville à ville, à l’administration des provinces ou des colonies, à la vie intime de la cité.
Commerce, droit civil et public, cultes et dévotions, fêtes religieuses et civiques, idées et sentiments : autant de points encore sur lesquels les inscriptions viennent suppléer au silence de la tradition littéraire ou compléter abondamment les informations fragmentaires dont nous lui sommes redevables.
Il n’est pas exagéré d’affirmer que, de nos jours, les inscriptions ont renouvelé notre connaissance du monde antique à l’époque classique. L’histoire, tant intérieure qu’extérieure, de l’Église reçoit-elle des marbres autant de lumière qu’en reçoit l’histoire d’Athènes ou celle des Césars ?
À la question ainsi posée on est bien forcé de répondre négativement. Cette infériorité, toute relative, de l’épigraphie chrétienne tient à bien des causes et en particulier à son caractère spécial. Nous constaterons cependant que, pour être moins riches que les textes d’époque païenne, les inscriptions émanées de chrétiens sont remplies de renseignements de toute première valeur. Un rapide inventaire donnera une idée de ces ressources généralement peu connues.
Afin de faciliter l’appréciation des documents, on examinera d’abord quelques questions préliminaires ; puis, connaissance faite avec les documents, on groupera en faisceau quelques-uns des faits les plus saillants à la connaissance desquels les inscriptions chrétiennes ont contribué particulièrement. Ces indications rapides ne feront que signaler les principales séries de documents et l’avantage que l’historien peut en tirer.
I. Les inscriptions chrétiennes
I. Les inscriptions chrétiennes. — 1. Inscriptions chrétiennes et inscriptions païennes ; 2. Ancienneté des inscriptions chrétiennes et textes crypto-chrétiens ; 3. Diffusion des inscriptions chrétiennes : aire de dispersion et limites chronologiques ; 4. Comment sont datées les inscriptions chrétiennes ; 5. Le formulaire de l’épigraphie chrétienne ; 6. Premiers essais d’utilisation des inscriptions dans un but apologétique.
1. Inscriptions chrétiennes et inscriptions païennes
Au total imposant de 300.000 inscriptions païennes et profanes, c’est tout au plus si l’épigraphie chrétienne peut opposer un chiffre global de 45.000 à 50.000 textes, dont environ 30.000 (chiffre communiqué par M. Marucchi) pour Rome seule ; les neuf dixièmes environ des textes sont rédigés en latin.
Bien que ces chiffres soient très largement approximatifs, on n’est pas moins frappé de cette disproportion numérique énorme entre les inscriptions chrétiennes et les inscriptions païennes. Elle a toutefois son explication, d’abord dans la durée des deux « régimes » : les textes païens couvrent au moins 8 ou 9 siècles, les inscriptions chrétiennes se répartissent à peu près exclusivement, si on laisse de côté l’épigraphie proprement byzantine, sur une durée de 400 ou 500 ans (IIe-VIIe siècle) ; surtout il faut se rappeler combien fut restreint, parmi les chrétiens, le rôle de l’épigraphie, si développé à l’époque antérieure : là est l’explication vraie du contraste que nous remarquons entre l’immense diffusion du christianisme et la pauvreté relative de son épigraphie.
En Grèce et à Rome, pendant près d’un millier d’années, tous les organes de publicité ont dû être suppléés par l’inscription.
Sur des tablettes de bois, recouvertes d’un enduit blanc, on traçait au minium ou l’on charbonnait les « affiches » ou les communications d’un intérêt momentané ; les documents qui devaient durer étaient inscrits sur la pierre, le marbre ou le bronze, et constituaient, dans l’intérieur de la cité, sur l’acropole, dans l’enceinte des temples ou sur les parois des monuments, des « archives » peu maniables, mais durables.
1 « Jusqu’à la fin du IVe siècle, c’est-à-dire jusqu’à la mise hors la loi du paganisme, une inscription chrétienne est une inscription qui porte en elle-même une preuve évidente de christianisme. Depuis le début du Ve siècle…, on doit considérer comme chrétienne toute inscription qui ne contient pas un indice certain de paganisme. » (Monceaux, Rev. archéol., 1903, II, p. 61.) — Dans ces pages, nous ne nous occuperons que des inscriptions chrétiennes ayant, à un titre ou à un autre, un caractère religieux ; nous laisserons de côté les inscriptions profanes d’époque chrétienne qui ont leur intérêt, mais ne vont pas à notre but.
Délibérations des différents conseils, Actes du peuple, sénatus-consultes ou plébiscites, traités, monuments commémoratifs, inscriptions honorifiques, comptes et inventaires des richesses sacrées données ou confiées aux temples, listes civiques, catalogues éphébiques, palmarès de concours, ex-voto, hommages aux dieux ou aux grands citoyens, dédicaces de monuments ; bornes limitant les territoires des cités, les domaines, marquant les droits hypothécaires ; milliaires jalonnant les voies de communication, etc. : autant de catégories d’inscriptions officielles qui renferment souvent des milliers et des milliers de textes.
À ces documents publics vient s’ajouter la masse des titres privés dont l’immense majorité est constituée par les inscriptions funéraires.
À l’époque chrétienne, de cette infinie variété il ne subsiste que bien peu de chose.
D’inscriptions monumentales, dédicaces d’églises ou d’édifices religieux, il ne pouvait être question avant la paix de l’Église ; pas de vie publique, — du moins avant les empereurs chrétiens, — donc, de ce chef, des séries innombrables feront défaut à l’épigraphie chrétienne ; plus d’inscriptions honorifiques dont s’accommoderait mal l’humilité des fidèles ; plus de richesses à inventorier, au milieu de la pauvreté des premiers siècles ; plus de listes à dresser, dont la découverte fortuite aurait envoyé à l’amphithéâtre ou aux mines les « frères » : on s’aimait, on ne se comptait plus.
Dégagé de tout le faste passé, l’hommage à Dieu se fait plus discret, on adore « en esprit et en vérité », mais cette foi ne saurait s’étaler en offrandes ou dédicaces pompeuses ; les riches secourent dans les pauvres les membres du Christ, mais ni la pierre ni le marbre ne conservent le souvenir du bienfait qui ne doit être connu que de Celui qui en récompensera, quorum nomina Deus scit.
Aussi ne doit-on pas s’étonner de constater que les inscriptions chrétiennes se répartissent en un tout petit nombre de catégories : des invocations pieuses, des acclamations religieuses, de brèves professions d’une foi ardente ; des proscynèmes près des tombes célèbres, analogues à ceux que les touristes païens s’amusaient à graver près des temples fameux et jusque sur les curiosités qu’on allait visiter (graffites sur la cuisse ou le pied du colosse de Memnon) ; des sentences tirées de l’Écriture ; un certain nombre de dédicaces d’églises consacrées à Dieu, aux saints, aux martyrs après la paix de l’Église ; des légendes inscrites sur divers objets du mobilier religieux ; des milliers d’inscriptions funéraires : voilà à quoi se limite l’épigraphie chrétienne.
Mais cette pauvreté n’est qu’apparente, et nous verrons quelles richesses le travail patient des érudits peut dégager des formules en apparence les plus stéréotypées et des plus pauvres graffiti.
2. Ancienneté des inscriptions chrétiennes et textes crypto-chrétiens
De tous ces textes, ce sont sans doute les plus anciens qui seraient les plus importants, car ils nous rapprocheraient davantage des origines chrétiennes et nous fourniraient des documents précis, vivants, absolument sûrs et dégagés de toute élaboration littéraire.
Malheureusement il se trouve que les textes remontant aux débuts du christianisme sont excessivement rares : on n’en connaît pour ainsi dire point. Ainsi, à Rome, où la foi nouvelle gagna si vite de nombreux adeptes, où les inscriptions sont plus denses que nulle part ailleurs, sur 1.874 inscriptions datées antérieures au VIIe siècle, de Rossi n’en compte que 82 qui aient été gravées avant l’époque de Constantin. Sur ce nombre, il n’y en a qu’une qui appartienne au Ier siècle (J.-B. de Rossi, Inscr. christ. U. R., n° 1). Ce doyen des textes chrétiens, daté de l’an 71, ne nous apprend malheureusement absolument rien : la date et rien de plus. Des trois autres inscriptions qui viennent immédiatement après lui dans la série des tituli romani, — n°s 2, 3 et 4, datés respectivement de 107, 111 et 204 J.-C., — deux sont également mutilées.
Seule l’épitaphe de Servilia (n° 3), trouvée dans le cimetière de Lucine, est intacte ; mais là encore notre curiosité ne trouve guère satisfaction : l’âge de la fillette, 13 ans, la date consulaire, et c’est tout. Avec Constantin et ses successeurs, les textes deviennent plus abondants et plus explicites ; mais nous sommes déjà loin des origines.
Dans les provinces, même rareté de textes chrétiens de la toute première époque ; beaucoup de séries indubitablement chrétiennes ne commencent qu’au IIIe siècle, ou même avec la paix de l’Église.
À quelles causes attribuer cette éclosion si tardive de l’épigraphie chrétienne ? Goût du mystère, nécessité de ne pas se signaler aux pouvoirs publics soupçonneux ou hostiles ? L’influence de ces deux causes a dû, bien entendu, se faire sentir ; mais on a peine à croire que l’une ou l’autre, ou même toutes les deux réunies, aient pu condamner les chrétiens à un silence absolu, alors que les usages épigraphiques étaient entrés dans les mœurs au point que nous savons et que, par ailleurs, il était si facile de se cacher en employant des tours ambigus, en se créant un vocabulaire ouvert aux seuls initiés, ou même plus simplement en continuant à parler le langage des inscriptions en usage dans le milieu particulier où se développaient les fraternités chrétiennes.
Si cette dernière supposition était fondée, nous serions autorisés à rechercher dans la masse des inscriptions du IIe et du IIIe siècle, d’allure sinon païenne, du moins indifférente, des textes émanés de chrétiens dont la foi se dissimulait sous les formules courantes que leur religion ne condamnait pas. Il n’y a là rien que de vraisemblable et il est infiniment probable que les recueils épigraphiques contiennent, mêlées aux textes païens, des centaines d’inscriptions crypto-chrétiennes.
En effet, comme de Rossi (Inscr. christ. U. R., I, p. CX sqq.) et, après lui, F. Cumont (Inscr. chrét. d’Asie Min., p. 249) l’ont fait remarquer, même si l’on fait abstraction d’une sorte de loi de l’arcane dictée par la seule prudence, le style épigraphique chrétien n’a pas été créé d’un seul coup et de toutes pièces.
Il s’est lentement développé, et les textes les plus anciens sont précisément, — même dans les provinces où la tolérance était la plus large, comme dans certaines parties de l’Asie Mineure, — ceux qui se distinguent le moins de leurs congénères païens.
Est-ce à dire qu’il soit toujours impossible de faire le départ entre les textes indubitablement païens et les inscriptions crypto-chrétiennes ? Non sans doute, car il y a des indices qui permettent de faire un premier triage auquel on devra l’identification de nombreux documents, certainement dus à des chrétiens des premières générations.
Dans le formulaire usité aux premiers siècles de notre ère parmi les adhérents de la religion officielle, il y avait certains détails nettement païens qu’un chrétien devait s’interdire sous peine de faire une compromission particulièrement fâcheuse.
2 Pour plus de commodité, les titres des ouvrages généraux qui figurent dans la Bibliographie seront cités en abrégé au cours de cet article ; on emploiera aussi les sigles d’un usage courant, v. g. CIG et CIL pour désigner le Corpus grec et le Corpus latin ; Prentice, AAE ou PAE désigneront deux recueils d’inscriptions de Syrie, dont les titres sont trop longs pour être cités intégralement chaque fois et trop difficiles à abréger.
L’absence de ces formules, précisément là où on s’attendrait à les rencontrer, créera une première présomption ; elle ne suffirait pas : des indices plus positifs viendront discerner dans ce milieu neutre les inscriptions réellement crypto-chrétiennes. Voici quelques-uns de ces critères empruntés à l’épigraphie de l’Asie Mineure.
Si c’est à une époque relativement tardive (fin IIIe siècle) que la mention explicite de la foi chrétienne se rencontre sur quelques tombes (χριστιανός), dans des textes antérieurs elle se trahit par des expressions plus vagues mais suffisamment claires pour les initiés. Sur la formule χριστιανοὶ χριστιανῷ, voir Studies... éd. by Ramsay, p. 197, 214-227. En Phrygie, — où se rencontre un assez bon nombre d’inscriptions chrétiennes du IIe siècle (Ramsay, Cities, p. 499), — dès le milieu du IIIe siècle, sur des tombes dont quelques-unes sont évidemment chrétiennes et d’autres douteuses, on voit apparaître une menace à l’adresse des violateurs de sépultures qui ne saurait émaner de païens : ἔσται αὐτῷ πρὸς τὸν θεὸν τὸν ζῶντα, ἔσται αὐτῷ πρὸς τὸν θεὸν καὶ νῦν καὶ ἐν κρισίμῳ ἡμέρᾳ.
Ce sont encore d’autres fidèles qui voilent leur foi dans la mention plus ancienne et moins explicite ἔσται αὐτῷ πρὸς τὸν θεόν, δώσει θεῷ λόγον : ici nous sommes tout près de la formule païenne qu’un léger tour de main a transformée en un acte de foi, sans trop courir le risque de donner prise aux accusations des voisins idolâtres. Cf. Cumont, Inscr. chrét. d’Asie Min., p. 249 ; Ramsay, Cities..., p. 514-516 ; Monum. Eccles. liturg., p. CXVIII-CXX. Sur la formule τὸν θεὸν σοι μὴ ἀδικήσεις, voir Studies, p. 203 ; Bull. de corr. hellén., 1909, p. 292.
Ailleurs, une nuance dans les souhaits adressés par le mort à ceux qui passent près de sa tombe suffit à déceler la religion du mort. Le païen souhaite le « bonjour », « la santé » au passant (χαῖρε, ὑγίαινε) et bien des chrétiens s’en tinrent à cet usage inoffensif ; d’autres souhaitent « la paix », « la paix de Dieu ».
Parfois, l’emploi d’un mot suffira à attester le christianisme de toute une série d’inscriptions. Les chrétiens ne firent aucune difficulté à donner aux monuments funéraires, au cercueil ou à ses annexes les dénominations courantes, telles que σῆμα, μνῆμα, τύμβος, στήλη, θέσις, τάφος, θήκη, etc., et même ἡρῷον dont un long usage avait effacé la signification primitive. Mais il est une appellation de la sépulture qui répond à une idée étrangère au paganisme : le mort païen « gît » (κεῖται), le défunt chrétien « dort » (κοιμᾶται) ; aussi l’emploi soit de κοίμησις, soit de κοιμητήριον, pour désigner la tombe, nous fournira-t-il un critère absolument certain. Cf. Ramsay, Cities, p. 530 et n°s 375, 376, 379, 400, 445 ; Cumont, loc. cit. ; Monum. Eccles. liturg., p. C, n. 2.
Même preuve indubitable de christianisme dans la mention de certaines dignités ecclésiastiques : prêtres, évêques, diacres, lecteurs ; mais là encore il faut se garder de précipiter un diagnostic : il y a des πρεσβύτεροι juifs et même païens et tous les ἐπίσκοποι ne sont pas chrétiens.
On se tromperait aussi si l’on voulait faire du titre de « frères » (ἀδελφοί), un signe décisif de christianisme. Il suffit de rappeler les inscriptions de la côte de Carie du type Ἀγαθῇ τύχῃ ; parmi les vainqueurs figurent souvent des « frères » (ἀδελφοί). Le titre a trompé, on a voulu y voir des inscriptions chrétiennes, funéraires ou autres (Hirschfeld, Corsini, Diehl), alors qu’il s’agit de vœux pour des concurrents dans les jeux (Duchesne, Th. Reinach, Cumont).
À défaut de tout autre indice, les noms propres fourniront parfois le principe de détermination qui manque par ailleurs. Si tout l’Olympe, sous forme de noms théophores, se retrouve dans l’onomastique chrétienne des premiers siècles, il existe aussi toute une série de noms de formation purement chrétienne. Cf. infra, col. 1411 et 1423 ; Ramsay, Cities, p. 491-494. Les indices qu’on vient de passer en revue permettent donc, dans une large mesure, d’isoler un grand nombre d’inscriptions crypto-chrétiennes.
Avec ces textes d’un christianisme latent, nous atteignons souvent le second siècle ; parfois même on croit prendre contact avec l’âge subapostolique.
3. Diffusion des inscriptions chrétiennes
La question peut être envisagée d’un double point de vue, géographique et chronologique.
a) Aire de diffusion
a) Aire de diffusion. — L’aire de diffusion des inscriptions chrétiennes est immense ; elle s’étend aussi loin que les frontières de l’empire romain. Ce n’est pas à dire que l’ensemble des provinces ait été, d’un coup, gagné à la foi nouvelle. Dans certaines provinces, en Asie Mineure par exemple, le mouvement de conversion a été accéléré ; ailleurs, la pénétration a été plus progressive et plus lente. Voir les cartes de Harnack, Mission u. Ausbreitung, 2e éd.
Quoi qu’il en soit, tôt ou tard le christianisme a fait son apparition jusque dans les provinces les plus reculées, et des inscriptions, ici plus denses, là plus clairsemées, jalonnent ses étapes et servent à contrôler la tradition historique.
De la Mésopotamie et du désert d’Arabie aux cataractes du Nil et au limes africain, une chaîne de stèles, de colonnes, de linteaux de portes où se lisent des paroles chrétiennes enserre la moitié méridionale du monde romain ; tandis que, remontant par l’Euphrate en Arménie, rejoignant l’Europe par la Russie méridionale, contournant la mer Noire, communiquant avec le Rhin par le Danube, englobant la Bretagne, la Gaule et l’Espagne, toute une immense série de nouveaux jalons et de repères achève de délimiter la sphère d’influence de la foi victorieuse.
Ces stèles qu’on exhume d’un bout à l’autre du monde antique font songer à ces bornes hypothécaires qui attestaient, dans la Grèce antique, les droits des créanciers : là aussi ce sont les titres du christianisme qui réapparaissent.
Dispersées de par le monde, les inscriptions chrétiennes ne sont guère plus rassemblées dans les publications savantes. Cf. infra, Bibliographie : 2. Recueils des textes.
b) Limites chronologiques
b) Limites chronologiques. — Nous avons déjà signalé l’excessive rareté des inscriptions chrétiennes remontant sûrement au Ier et au IIe siècle ; d’autre part, les indications données sur les textes crypto-chrétiens ont montré la possibilité de grossir quelque peu le contingent des monuments épigraphiques du premier âge. Il s’agit de compléter cet examen et d’établir les limites chronologiques du développement de l’épigraphie chrétienne.
Ces limites varient naturellement avec les provinces : dans les unes, le christianisme a pénétré de très bonne heure, d’autres ne l’ont vu apparaître qu’à une date relativement tardive.
Pour des causes qu’il est souvent malaisé de déterminer, il se trouve que des provinces, qui furent dès la première heure pénétrées d’influences chrétiennes, ne nous ont donné jusqu’à présent que des textes très tardifs, si bien qu’il y a un hiatus à peu près complet entre leurs origines chrétiennes et les premières inscriptions que nous y rencontrons. Voir Harnack, Mission u. Ausbreitung, 2e édit., t. II, p. 250-262, passim.
Ainsi, si l’Asie Mineure est un peu mieux partagée, la Syrie et l’Égypte, où des communautés chrétiennes se constituèrent et fructifièrent largement, au Ier et au IIe siècle, n’apparaissent que très tard dans l’épigraphie. En Syrie, il n’est guère possible d’identifier des inscriptions sûrement antérieures à la paix de l’Église ; le premier texte égyptien chrétien daté remonte à l’année 374. À Rome, les catacombes ont assuré de bonne heure la liberté épigraphique des chrétiens et préservé de la destruction les anciens monuments. C’est ainsi qu’on y peut signaler un fragment daté de la fin du Ier siècle, 2 inscriptions du IIe siècle, 23 du IIIe et 206 des trois premiers quarts du IVe siècle, alors que la même période est représentée en Égypte par l’unique inscription d’Athribis (Lefebvre, n° 64).
Dans la Gaule, — dont certaines églises remontent presque immédiatement à l’âge apostolique et fournirent des victimes aux premières persécutions, — les plus anciennes inscriptions, si l’on excepte le fameux texte de Volusianus, sont datées de 334, 347, 377, 405 et 409 (Le Blant, Recueil, n°s 62, 596, 369, 391, 248) ; le Ve siècle compte 54 monuments ; le VIe, 131 ; il n’y en a que 20 pour le VIIIe (Le Blant, Nouv. Recueil, p. III). Comme les inscriptions dépourvues de marques chronologiques ne présentent pas d’indices décisifs d’antiquité plus élevée, il est à croire qu’elles se répartissent elles aussi suivant la même proportion et que le plus grand nombre d’entre elles appartiennent au VIe siècle. Cf. Le Blant, L’Épigraphie chrétienne, p. 27.
L’Afrique est plus favorisée : au point de vue de l’âge des inscriptions, elle tient le milieu entre Rome et la Gaule (P. Monceaux, Hist. littér., II, p. 182) ; mais faut-il s’en étonner, et n’est-il pas plutôt normal que la patrie des martyrs Scillitains, de Perpétue, de Tertullien, de Minucius Félix et de Cyprien soit aussi une des terres les plus fécondes en anciens monuments de l’épigraphie chrétienne ? C’est une série presque ininterrompue qui commence au IIIe siècle pour se prolonger jusqu’aux temps de la domination byzantine. Cf. Le Blant, L’Épigraphie chrétienne, p. 108 ; cf. Monceaux, Hist. littér., II, 119-133 ; Bull. de la Soc. des Antiquaires de France, 1905, p. 214-215.
Si le point de départ des séries épigraphiques des différentes provinces dépend des monuments eux-mêmes et de leur âge respectif, nous sommes libres de les clôturer suivant les besoins de notre étude. En Orient, dans les pays de langue grecque, l’unité de la langue assure une continuité suffisante entre l’épigraphie classique d’époque grecque ou romaine, l’épigraphie chrétienne, l’épigraphie byzantine, celle du moyen âge et de l’époque contemporaine.
C’est la date de l’indépendance grecque (1821) qui a été adoptée comme point terminus du Corpus chrétien en préparation, Byzantinische Zeitschrift, XV, p. 497-500 ; cf. J. Laurent, Sur la valeur des inscriptions grecques postérieures à 1453, dans le Bull. de corr. hellén., 1898, p. 569-572. En Occident, la disparition progressive de la culture latine n’a laissé à l’épigraphie de cette langue qu’une survivance très amoindrie.
Il va sans dire que notre étude doit se limiter ; aussi adopterons-nous approximativement, pour l’Orient, l’époque de Justinien comme terminus ad quem : d’ailleurs, c’est à peu près à partir de cette époque que l’épigraphie chrétienne prend habituellement le nom d’« épigraphie byzantine ». En Occident, on peut laisser la limite un peu plus indécise ; car si de Rossi arrête au VIIe siècle son recueil romain, Le Blant se donne la marge d’un siècle de plus, pour atteindre jusqu’à la renaissance carolingienne.
4. Comment sont datées les inscriptions chrétiennes ?
4. Comment sont datées les inscriptions chrétiennes ? — C’est entre les deux termes que nous avons déterminés : terminus a quo nécessairement variable suivant les provinces, terminus ad quem d’une fixité arbitraire, que nous avons à répartir les documents à utiliser. Les uns sont datés, c’est le petit nombre ; les autres, la majorité, sont dépourvus de marques chronologiques. Par quels procédés les premiers sont-ils datés ? et par quels moyens pouvons-nous faire rentrer dans les cadres formés par les textes à date certaine ceux dont l’âge est indécis ?
Sur le premier point, il y a désaccord complet entre l’Orient et l’Occident. En Orient, que ce soit en Asie Mineure, en Syrie, en Égypte, dans la Grèce ou les îles, les chrétiens soucieux de chronologie ont eu recours, soit au comput par années impériales, soit aux diverses ères en usage dans le milieu où ils vivaient. Ainsi, pour ne citer que deux exemples : en Syrie, les inscriptions chrétiennes emploieront, suivant les régions, l’ère des Séleucides (312 av. J.-C.), celle d’Antioche (49 av. J.-C.), celle de Bostra (106 J.-C.) et autres computs locaux ; en Égypte, par contre, la seule ère régionale usitée par les chrétiens est l’ère dioclétienne ou des martyrs (284 J.-C.), combinée parfois avec celle des Sarrasins.
L’emploi des ères provinciales est plus rare en Occident ; on en trouve cependant des traces en Maurétanie et en Espagne. À Rome et en Gaule, ce sont les consulats ou les années de rois barbares, Francs et Wisigoths, qui sont à peu près exclusivement employés. Le Blant, Recueil, p. LX ; de Rossi, Inscr. christ. U. R., I, p. IV à CI ; Le Blant, L’Épigraphie chrétienne, p. 12 sqq.
À la fin du IVe siècle ou au début du Ve, il n’est pas rare de voir le nom du pape régnant prendre, dans les dédicaces d’édifices religieux, la place des noms consulaires et faire ainsi fonction d’éponyme ; mais l’usage ne s’étendit pas aux monuments funéraires. De Rossi, op. cit., I, p. VIII.
Ce n’est pas le lieu d’entrer dans toutes les explications qu’entraînerait l’examen de la question des post-consulats, des différents cycles, en particulier de la période indictionnelle : ces problèmes ont été discutés avec une maîtrise incontestée par J.-B. de Rossi (p. XVI-CI). Voir un résumé suffisant dans Syxtus, Epigraphia, chap. II.
Les inscriptions datées, — que ce soit à Rome, en Gaule, en Afrique ou dans l’Orient de langue grecque, — sont loin d’être la majorité : à Rome, de Rossi comptait 1.400 textes datés contre près de 10.000 qui ne le sont pas. Du moins les inscriptions datées forment-elles un cadre assez nettement arrêté, des têtes de séries autour desquelles il est possible de grouper le gros des inscriptions dépourvues de mentions chronologiques.
Voici quels seront les indices dont la convergence aboutira au classement approximatif des textes d’âge indéterminé. Le Blant (Recueil, p. XVIII sqq.) et de Rossi (Inscr. christ. U. R., I, p. CX-CXII) ont établi qu’il y a un double style épigraphique chrétien dont la ligne de démarcation est formée par la paix de l’Église ; l’un et l’autre, comme on le verra plus bas, a ses formules, et celles-ci indiqueront à peu près sûrement si le texte à classer est antérieur ou postérieur à Constantin.
Les symboles eux-mêmes (ancre, chrisme, colombe, vase, poisson, croix de diverses formes) qui décorent les marbres, et ajoutent leur note mystique à la légende épigraphique ont leur histoire et nous sommes assez bien renseignés sur l’époque de leur apparition, de leur faveur et de leur abandon. Le Blant, Recueil, p. XVI ; Nouv. Recueil, p. II ; L’Épigraphie chrétienne, p. 21-22. Leur présence ou leur absence fournira déjà un indice assez précis.
On sait, par exemple, qu’en Gaule l’ancre est un des symboles chrétiens les plus anciens ; que la colombe apparaît en 378 et disparaît à partir de 631 ; que le poisson est usité de 474 à 631 ; la croix, dans les épitaphes, de 448 à une date un peu postérieure à 585, etc. Ces indices viendraient-ils à manquer, les noms propres eux-mêmes sont là pour y suppléer dans une certaine mesure. Le Blant, Recueil, p. XXIII. Les chrétiens, en effet, ont rompu assez vite avec l’usage des tria nomina : après le IIIe siècle, le cognomen figure généralement seul dans les épitaphes, et il est très rare de le trouver précédé soit d’un gentilice, soit d’un prénom ; les noms des anciennes familles disparaissent de bonne heure de nos monuments, les cognomina eux-mêmes sont d’une formation différente de celle de l’époque païenne ; des noms nouveaux, tout imprégnés d’idées et de sentiments chrétiens, prennent naissance et se généralisent. Le Blant, L’Épigraphie chrétienne, p. 23 ; de Rossi, Inscr. christ. U. R., I, p. CXII-CXIV.
Enfin un peu d’expérience et un commerce constant avec les monuments eux-mêmes permettent de tirer parti, avec une sûreté et une précision suffisante, des indices plus vagues et plus délicats à manier fournis par la paléographie. Le Blant, L’Épigraphie chrétienne, p. 23-24 ; Paléographie des inscriptions latines du IIIe siècle à la fin du VIIe, articles parus dans la Rev. archéologique, 1896-1897.
Ces diverses règles pratiques ont fait leurs preuves et, pour ne parler que de la Gaule, il y a bien peu de textes qui aient mis en défaut la méthode et la sagacité de Le Blant.
5. Le Formulaire de l’Épigraphie chrétienne
5. Le Formulaire de l’Épigraphie chrétienne. — Les formules, nous l’avons signalé en passant, sont un critère chronologique ; de plus, à les étudier, nous apprendrons à dégager ce qu’il y a de spécifiquement chrétien dans les textes soumis à notre examen ; ce qui s’y rencontre à l’état permanent et se trouve être, s’il s’agit de sentences religieuses, l’expression soit des croyances, soit des aspirations du milieu chrétien de l’époque ; enfin, les traces de style plus personnel qui trahissent une pensée, une âme individuelle.
C’est de ces constatations générales que les remarques de détail qui suivront dans le cours de cet article tireront leur certitude ; aussi n’est-il pas hors de propos d’y insister.
C’est aux païens que les chrétiens ont emprunté le style lapidaire et ses formules. Les chrétiens les plus convaincus devaient, en effet, à la prudence de ne pas étaler, dans des inscriptions exposées à tous les regards, des nouveautés proscrites ou plus ou moins mal vues ; de plus, nombre de convertis avaient passé à la foi chrétienne avec tout un bagage de vieilles idées, d’usages, de formules, de mots même qu’ils ne songeaient pas à désapprendre.
De là, dans le style épigraphique chrétien, de longues survivances d’éléments païens, bien souvent d’ailleurs inoffensifs, conservés par la précaution des uns ou la routine obstinée des autres. L’une et l’autre cause, la première surtout, expliquent l’existence de ces inscriptions crypto-chrétiennes dont nous avons signalé la fréquence.
À la seconde on attribuera spécialement la persistance, sous le nouveau régime, d’expressions qui rappellent les temps du paganisme, tel par exemple le Dis Manibus, qui dut à l’oblitération de son sens primitif sa longue fortune ; telles encore certaines formules prophylactiques, certains souhaits aux morts, certains libellés d’épitaphes que les chrétiens syriens ne se faisaient pas scrupule d’emprunter à leurs voisins païens. (Sur le d. m., voir G. Greeven, Die Siglen D. M. auf altchristlichen Grabinschriften u. ihre Bedeutung, 1897 ; voir aussi l’interprétation mystique : donis memoriæ spiritalium, que donnaient certains chrétiens africains des sigles d. m. s., cf. Bull. de la Soc. des Antiquaires de France, 1902, p. 224-226.) Parfois, on sent à un correctif discret l’intention d’exorciser une formule avant de se l’approprier : à un défunt, ses parents païens adressaient la consolation fataliste : οὐδεὶς ἀθάνατος ; les chrétiens d’Égypte corrigeaient : οὐδεὶς ἀθάνατος εἰ μὴ μόνος θεός.
Si nous voulons entrer dans quelques détails, il faut encore ici séparer la cause de l’Occident de celle de l’Orient. À ne considérer que les grands traits, l’épigraphie chrétienne présente dans les différentes parties de l’Occident une remarquable unité ; en Orient, au contraire, nous serons surtout frappés par la variété, les divergences.
À Rome, de Rossi (Inscr. christ. U. R., I, p. CX sqq. ; cf. Monum. Eccles. liturg., p. XCVIII-CXIII) a constaté l’existence d’un double style épigraphique chrétien, autrement dit de deux classes d’inscriptions nettement séparées.
Le premier style est surtout caractérisé par la simplicité et la brièveté des légendes épigraphiques : la plupart du temps, les tituli ne renferment que le nom du défunt, souvent accompagné de symboles mystérieux ; généralement l’âge et la date de la mort font défaut ; les textes grecs sont presque aussi nombreux que les latins. D’autres inscriptions de la même famille portent, de plus, des acclamations très simples, v. g. : vivas in Deo, in Christo, in pace, cum sanctis, in refrigerio, pete pro nobis, spiritum tuum Deus refrigeret (Monum. Eccles. liturg., p. CI-CVI et CXXIV-CXXXI ; Kaufmann, Handbuch, p. 211 sqq.). D’autres enfin, constituant un troisième groupe dans la première famille, sont déjà d’une rédaction plus élaborée : l’âge du défunt, la date soit de la mort soit de la depositio, la louange du mort y sont notés en formules sobres et élégantes.
Dans le second style, le type de l’inscription funéraire est beaucoup plus complet. Il est très rare que l’âge soit omis, qu’on ait négligé de noter le jour de la mort et surtout de la sépulture. L’éloge du défunt est d’un ton beaucoup plus accusé, poussé parfois jusqu’à l’emphase : miræ sapientiæ, miræ innocentiæ, venerabilis ac rari exempli, miræ innocentiæ ac sapientiæ (pour un enfant de 4 ans), etc.
Les acclamations si simples du premier âge ont disparu pour faire place à une rhétorique un peu tendue ; les symboles se font rares, le monogramme constantinien ou la croix en tiennent lieu. L’épitaphe ne commence plus ex abrupto, une introduction devient de rigueur : hic requiescit in pace, hic jacet, hic positus est…
La ligne de démarcation entre les deux séries d’inscriptions est formée par la paix de l’Église. Il y a donc, à Rome, un style épigraphique antérieur à Constantin et un style postconstantinien : le premier, représenté par les plus anciens monuments des catacombes ; le second, au contraire, domine dans les cimetières à air libre et n’apparaît que dans les parties les plus récentes des nécropoles souterraines.
En Gaule, nous assistons à une évolution parallèle dont Le Blant a nettement distingué et caractérisé les étapes (Recueil, p. VIII à XXXVII) ; on note cependant que la province est toujours un peu en retard sur la capitale : Rome précède la Gaule dans l’adoption des symboles et des formules et les abandonne avant elle (ibid., p. XV et XIX-XX).
Si la Gaule, malgré les rapports étroits des premières églises de la vallée du Rhône avec les chrétientés orientales, suivait de près les usages épigraphiques de Rome, à plus forte raison devait-il en être de même de l’Afrique dont les communautés ont toujours été en relations intimes avec celle de Rome (Monceaux, Hist. littér., II, p. 120).
Et de fait, comme a observé Le Blant, les formules des épitaphes chrétiennes en Afrique sont « exactement calquées sur celles des liturgies funéraires romaines » (Le Blant, L’Épigr. chrét., p. 109, cf. 57-58 ; Monceaux, Hist. littér., II, p. 120). Ces formules identiques et les symboles eux-mêmes se sont succédé là aussi dans le même ordre. De plus, — et là l’avantage est pour l’Afrique sur la Gaule, — dans les provinces africaines, les épitaphes du premier âge sont nombreuses.
Les unes sont datées ; d’autres trahissent leur ancienneté par des symboles caractéristiques, la brièveté de leurs formules, leur tour païen à la réserve du Dis Manibus rigoureusement exclu. Dans ce premier groupe, une intéressante série de textes de Maurétanie et de Numidie, ainsi que quelques-uns des 6.000 fragments de tituli chrétiens recueillis à Carthage nous reportent en plein IIIe siècle. Cf. Monceaux, Hist. littér., II, p. 121-125.
L’âge suivant, le second style, est encore plus largement représenté (plus de 80 textes antérieurs à 400 J.-C.) et cette abondance, qui se prête à de multiples comparaisons, atteste une fois de plus la parenté foncière entre l’épigraphie africaine et l’épigraphie romaine : celle-ci plus tôt vidée du formulaire païen, celle-là conservant un résidu plus considérable de survivances antiques curieusement amalgamées avec des éléments tout à fait chrétiens. Cf. Monceaux, Hist. littér., II, p. 169-204.
L’homogénéité est donc un des traits les plus frappants de l’épigraphie chrétienne en Occident. Cette unité toutefois ne va pas sans variété. Voir Le Blant, Manuel, p. 25 ; Recueil, II, p. 152-167 ; L’Épigr. chrét., p. 48-51. Pour n’emprunter nos exemples qu’à l’Afrique, où le fait est peut-être plus sensible qu’en Gaule, les formulaires usités dans les Maurétanies différaient sur bien des points de ceux qui avaient cours soit à Carthage et en Proconsulaire, soit en Byzacène ou en Numidie.
Il y a plus, on constate des divergences notables entre les deux Maurétanies : certains termes sont particuliers soit à la Sitifienne soit à la Césarienne. Les légendes mortuaires varient même d’une ville à l’autre, et l’on reconnaît à première vue une épitaphe chrétienne d’Altava, de Regiæ ou de Numerus Syrorum (Monceaux, Hist. littér., II, p. 202-203).
En Orient, par contre, ce qui frappe le plus, ce n’est pas l’unité, mais bien l’infinie variété du style des inscriptions chrétiennes. Cf. Monum. Eccles. liturg., p. CXIII-CXXIV ; Kaufmann, Handbuch, p. 207-209. À Rome, l’existence des catacombes se prêta naturellement à l’unification de la rédaction des épitaphes. Nous avons indiqué comment ce formulaire se propagea dans le reste de l’Occident.
En Orient, peu ou point d’arénaires, rien que des sépultures à découvert, infiniment dispersées : chacun fut donc davantage laissé à sa libre inspiration dans le libellé des inscriptions destinées à perpétuer le souvenir de ses morts. Le résultat pratique fut qu’en Orient il ne s’agit plus d’un style unique qui se soit différencié ; mais de styles nombreux, indépendants, qui se sont développés parallèlement sans beaucoup réagir sur leurs voisins.
C’est ainsi que les inscriptions des différentes provinces d’Asie Mineure ont un caractère bien individuel, qui n’est pas celui des textes macédoniens ou attiques, encore moins celui des inscriptions de Syrie, de Palestine, d’Arabie ou d’Égypte. Il y a une distribution géographique des formules et l’on pourrait, de ce point de vue, dresser une carte épigraphique du monde gréco-oriental.
Les mots eux-mêmes, employés par les chrétiens orientaux pour désigner la tombe, la mort ou tel autre détail, ont leur habitat. Ainsi, μνημεῖον se trouve presque exclusivement dans l’épigraphie chrétienne de Macédoine (Mélanges de Rome, 1899, p. 545-546 ; 1905, p. 88) et sporadiquement en Syrie ; κοίμησις ou κοιμητήριον εἰς ἀνάπαυσιν ne se trouve qu’à Salonique (Mélanges de Rome, 1900, p. 232). De province à province, de district à district, de ville à ville, de village à village le style épigraphique se particularise et cette physionomie, infiniment nuancée, de l’épigraphie chrétienne gréco-orientale est pleine d’enseignements ; car, sous la forme moins stéréotypée, apparaît plus souvent le caractère propre des populations et des rédacteurs.
C’est ainsi qu’il n’y a pour ainsi dire point de contact entre les textes chrétiens phrygiens et ceux de Syrie ; dans cette dernière province, les districts du nord forment une région tout à fait à part ; que de variétés entre les différents centres chrétiens de l’Arabie ! En Palestine, un texte de Bersabée se distingue, au premier coup d’œil, d’une inscription de Jérusalem ou de Jaffa.
En Égypte, les citations scripturaires, les acclamations diffèrent totalement de celles qui étaient en faveur, à la même époque, dans les montagnes d’Antioche (comparer les indices de Waddington et Prentice avec Lefebvre, Recueil, p. XXIX-XXXI) ; dans cette même province, les procédés rédactionnels ont une telle saveur de terroir que la considération des formules, corroborée par l’étude des symboles et de l’ornementation des tituli, a permis à M. Lefebvre de localiser à coup sûr près de 200 inscriptions dépaysées et conservées dans les collections égyptologiques sans indication de provenance (Lefebvre, Recueil, p. XXVI-XXVIII).
Les divergences que nous avons signalées, plus rares dans les provinces occidentales, tout à fait communes en Orient, s’expliquent aisément par le milieu, les coutumes locales, les traditions d’ateliers. Il en va tout autrement de certaines concordances, même verbales, dont on ne pourra jamais donner une raison plausible, si l’on suppose la complète indépendance des graveurs.
Comment aussi s’expliquer que chaque formule, chaque symbole ait eu successivement sa phase d’existence ; comment rendre compte du parallélisme signalé plus haut entre l’épigraphie de Gaule et d’Afrique et celle de Rome, si on suppose des graveurs abandonnés à la fantaisie et à l’inspiration du moment ? Cf. Le Blant, Manuel, p. 59-74. L’existence de manuels professionnels à l’usage des graveurs est, pour l’époque classique, un fait bien établi (Mélanges de Rome, 1886, p. 588-594 ; Rev. de Philologie, 1889, p. 51-65). Que les graveurs chrétiens, les fossores des catacombes et les lapicides provinciaux aient eu entre les mains des collections de modèles spéciaux plus ou moins étendues, plus ou moins détaillées, c’est une hypothèse qui atteint la plus haute vraisemblance.
Dans certains cas même, on pense toucher à la certitude. L’épitaphe de saint Grégoire le Grand, simple usurpation, croit-on, de l’inscription funéraire d’un pape antérieur, a passé tout entière dans l’éloge funèbre d’un évêque de Nepi (Röm. Quartalschrift, 1902, p. 61) ; des légendes de Trêves et de Reims reproduisent presque identiquement le même distique (Le Blant, Recueil, I, nos 242 et 335) ; deux hexamètres inscrits dans la basilique Saint-Martin de Tours se lisent sur la porte de l’église de Mozat (Le Blant, Manuel, p. 65-66) ; quatre monuments de Briord sont des variantes inhabiles d’un vers unique (ibid., p. 69) ; une inscription de Vaison est un vrai centon de formules qui se retrouvent à Arles, Clermont, Lyon et Vienne (ibid., p. 68), etc.
Combien de textes métriques, où la présence de noms propres ou de pluriels qui faussent le mètre, trahit un réemploi ! (Le Blant, L’Épigr. chrét., p. 70-73). C’est justement le cas de la partie de l’inscription d’Abercius usurpée par son concitoyen Alexandros. Enfin, argument décisif : une inscription de Crussol a gardé une trace encore plus révélatrice de son origine livresque. En faisant une expédition sur pierre du libellé type qu’il avait sous les yeux, le lapicide ignorant n’a pas su en combler tous les « blancs » et il a gravé : regni domni nostri Chdoedo regis tanto, oubliant de substituer à tant le chiffre précis (Le Blant, Recueil, n° 476 ; cf. un article du même, Sur les graveurs des inscriptions antiques, dans la Rev. de l’Art chrétien, 1859, p. 367-379).
Ainsi, plus encore que l’évolution symétrique du formulaire latin dans tout l’Occident, ces coïncidences matérielles nombreuses, ces textes qui trahissent une adaptation maladroite, le dernier trait cité qui nous permet de prendre le lapicide sur le fait : tout cela ne peut guère s’expliquer sans que l’on soit amené à supposer l’existence de « manuels » professionnels — les Roret de l’époque — entre les mains des graveurs de métier.
Ces manuels devaient contenir des modèles avec blancs à remplir ; des épigrammes d’un usage courant, de caractère assez vague pour pouvoir convenir à une infinité de gens, au « commun » des trépassés ; des types principaux d’inscriptions souvent demandées, enfin un florilège de citations scripturaires analogue à ceux que possèdent nos fabricants d’imagerie funéraire.
6. Premiers essais d’utilisation des inscriptions dans un but apologétique
6. Premiers essais d’utilisation des inscriptions dans un but apologétique. — Ces notes, dont la brièveté ne peut suppléer un manuel (voir Bibliographie), étaient nécessaires pour faire entrevoir quels arguments l’apologétique peut emprunter aux inscriptions chrétiennes. Arguments assez difficiles à manier, car ils demandent avant tout d’être soumis à une critique prudente et avertie. C’est pour avoir été l’œuvre d’hommes à qui manquait cette initiation préalable que les premiers essais de systématisation des données religieuses fournies par les inscriptions chrétiennes étaient condamnés à la stérilité et à un prompt discrédit.
Les découvertes de Bosio († 1629) dans les Catacombes eurent un grand retentissement, et sa Roma sotterranea (1634) fonda une science nouvelle. Le succès de cet ouvrage fut prodigieux ; les circonstances y furent d’ailleurs pour une large part (cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Bosio ; Leclercq, Manuel, I, p. 3-7). Comme le remarque dom Leclercq (Manuel, I, p. 4) : « le livre, sans paraître même y songer, répondait exactement aux exigences des polémiques religieuses engagées. Devant la prétention du protestantisme de ressusciter le christianisme primitif, dont il représentait l’Église catholique comme entièrement déchue, la Rome souterraine venait apprendre ce qu’avait été cette primitive Église, et combien elle se tenait près dans ses dogmes, sa discipline et ses symboles, de l’Église du XVIe siècle ». L’argument frappa vivement les esprits, et l’on cite plus d’une conversion opérée par la seule influence de faits si éloquents et si bien attestés (ibid.).
Ce succès valut à l’archéologie et à l’épigraphie chrétienne une faveur particulière auprès des apologistes du XVIIe et du XVIIIe siècle. Leur tort fut de demander aux faits une démonstration complète de la Religion et de l’Église, au lieu de se borner à recueillir les indices détachés fournis par les monuments et les inscriptions. Pour faire un tout qui se tint, une Somme analogue à celles de la théologie, on fut amené à faire un mélange hétéroclite de documents de toutes les époques, à solliciter les textes pour les faire entrer dans les grandes lignes de la synthèse ambitionnée.
A. F. Gorius († 1757) se proposait de compiler un recueil d’inscriptions chrétiennes, dans lequel les textes ita essent dispositi, ut per gradus omnes sacro-sancta mysteria, ritus, dignitates et antiqua hierarchia ecclesiastica et disciplina illustrarentur (Rossi, Inscr. christ. U. R., I, p. XXVIII* ; Monum. Eccles. liturg., p. XCII). Le plan aboutit à une masse de fiches explorées par de Rossi.
Nous n’avons qu’à mentionner les projets ou les recueils de Muratori, Maffei, Bacchinius, Bottarius, Terribilinius, Blanchinius, etc. (Monum. Eccles. liturg., p. XCIII), pour arriver à A. F. Zaccaria. Ce savant jésuite (1714-1796) reprit à son compte le projet de Gorius. Comme lui aussi, il prétendait faire de l’épigraphie une discipline subsidiaire de la théologie. On connaît le plan, aussi méthodique que compréhensif, suivant lequel il se proposait de distribuer les matériaux (Monum. Eccles. liturg., p. XCIII-XCIV).
Le recueil ne fut pas fait, et on a presque lieu de s’en féliciter ; car les idées et la méthode qui y auraient présidé nous sont suffisamment connues par l’opuscule que Zaccaria publia en 1761 : De veterum christianarum inscriptionum in rebus theologicis usu. Un exemple entre plusieurs. Le chapitre X a pour titre : « Caput X legem posse servari, atque opera bona, orationem præsertim atque eleemosynam, esse meritoria contra hæreticos ex lapidibus arguit. » Les hérétiques nient la possibilité d’observer la loi ; appelons-en aux marbres. Une Dulcitia est louée d’avoir été moribus optimis ; d’une Paulia il est écrit : cujus fides et integritas immaculata die vitæ suæ fuit ; voici Laurentius, innox anima, agnus sine macula ; et la conclusion suit : « servarunt ergo hi legem ». On sent ce que la conséquence a de discutable.
Ailleurs, le mot « merita » — si fréquent cependant dans les inscriptions païennes — est imperturbablement interprété dans le sens théologique le plus rigoureux, dès que Zaccaria le rencontre sur un marbre chrétien.
Viennent ensuite quelques textes louant des défunts de leurs aumônes, et le chapitre s’achève sur cette sommation : « Quo, amabo, tam singularis atque præclara harum virtutum recordatio spectat, nisi ut intelligamus eos fuisse, quibus sancti illi viri Deo maximopere placuere, gloriamque sibi immortalem pepererunt ? Stet ergo, antiquitatem contra Lutheranorum inventa pugnare, christianorumque titulos catholicum dogma de bonorum operum meritis vindicare. » C’était vraiment faire trop belle la partie aux adversaires ; pas plus qu’eux nous ne sommes convaincus par tous les faits ni par l’argumentation.
F. Danzetta, S. J. (1692-1766) suivit les errements de Zaccaria. S’il ne reprit pas le projet d’un Corpus inscriptionum christianarum, c’est que, sur les conseils de Zaccaria, G. Marini s’était voué à cette tâche ; mais du moins il en condensa par avance la substance dans sa Theologia lapidaria, i. e. Inscriptiones ad theologiam, disciplinam et ritus pertinentes, qui ne vit pas le jour (Cod. Vatic., 8324).
Un essai de même genre, mais plus compréhensif, est dû au jésuite espagnol J. B. Gener (1711-1781) ; il porte le titre de Theologia dogmatico-scholastica perpetuis prolusionibus polemicis historico-criticis necnon sacræ antiquitatis monumentis illustrata ; les 6 volumes dont il se compose parurent à Rome, de 1767 à 1777.
Tous ces travaux portent l’empreinte de l’époque. Intéressants à plus d’un titre, ils attestent spécialement que leurs savants auteurs ont fort justement pressenti l’utilité historique et religieuse des inscriptions chrétiennes ; mais l’absence de critique, des inductions insuffisamment justifiées, des généralisations trop promptes enlèvent toute valeur sérieuse à ces synthèses arbitraires.
On n’a pas les mêmes reproches à adresser à des travaux plus récents. Telles sont par exemple les études largement documentées de F. Piper. Voir son Einleitung in die monumentale Théologie, 1867, IIIter Theil, 2ter Abschnitt : Geschichte der christlichen Epigraphik, p. 817-908 et surtout son article Ueber den Kirchengeschichtlichen Gewinn aus Inschriften vornehmlich des christlichen Alterthums, paru dans le Jahrbuch für deutsche Théologie, XXI (1876), p. 37-103.
Dans ce dernier travail, divisé en deux parties (histoire extérieure et intérieure de l’Église), sont réunis et judicieusement commentés une foule de textes. Pour être vieux de trente ans, cet article mérite encore d’être souvent consulté. Le récent ouvrage du R. P. Sixte, S. C. R. (Notiones Archæologiæ christianæ disciplinis theologicis coordinatæ, vol. II, pars 1a : Epigraphia, Romæ, 1909, in-8°) ne saurait faire oublier les travaux de ses devanciers.
Bien qu’il ait sur les précédents l’avantage d’une documentation plus nourrie et moins exclusivement « romaine », il ne marque pas, sous le rapport de la méthode et de la critique, un progrès décisif : trop souvent l’auteur accumule là où il eût fallu choisir, entasse là où il eût dû classer. Néanmoins, son travail sera utile à l’apologiste averti.
II. L’Apologétique des Inscriptions
II. L’Apologétique des Inscriptions : A) Les Inscriptions et le Nouveau Testament ; — B) Les Inscriptions et l’Église.
Réduits que nous sommes aux données très fragmentaires que nous fournissent les inscriptions éparpillées dans le monde chrétien et d’époques très diverses, nous devons avant tout nous défendre de vouloir, avec de tels matériaux, édifier une synthèse, même provisoire.
Il suffira à notre but de glaner, dans les quelques milliers de textes dont nous disposons, les traits les plus suggestifs, de les grouper suivant l’ordre des temps, quand cela sera possible, et d’après leurs provenances, puis d’en dégager les conclusions à retenir.
Au lieu de prendre, comme les anciens, la « théologie » comme cadre, il a paru plus avantageux de rester dans l’ordre historique et de rassembler les matériaux, amenés à pied d’œuvre, autour de deux faits capitaux : l’Évangile et l’Église.
À propos du Nouveau Testament, on examinera brièvement la contribution de l’épigraphie à la critique textuelle et à la philologie biblique, ainsi que son apport au commentaire historique et archéologique des récits évangéliques.
De l’Église, nous ne toucherons qu’un petit nombre d’aspects : quelques détails sur le milieu où elle est née, sa diffusion dans le monde gréco-romain, son unité qui se maintient malgré son extension et s’affirme en dépit des luttes et des divisions, donneront une esquisse à grands traits de sa vie extérieure d’après les sources épigraphiques ; aux mêmes sources, nous emprunterons une autre série de détails concrets qui permettront de pénétrer plus avant dans sa vie intime : credo, sacrements, histoire du culte (liturgie et dévotions), institutions ecclésiastiques, physionomie du peuple chrétien.
D’un paragraphe à l’autre, il y aura sans doute des lacunes ; la faute en sera au manque d’informations ou à l’obligation de choisir. Aussi bien ne s’agit-il pas de tracer un tableau définitif où rien ne manque ; mais seulement une esquisse générale destinée à relier et mettre en valeur quelques détails bien venus.
A. Les Inscriptions et le Nouveau Testament
A. Les Inscriptions et le Nouveau Testament : 1. Contribution à l’étude du texte : a) citations bibliques ; b) points de comparaison pour la philologie néo-testamentaire : α) vocabulaire, β) syntaxe ; 2. Apport au commentaire historique et archéologique : a) recensement de Quirinius ; b) Lysanias, tétrarque d’Abilène ; c) divers traits relatifs aux voyages de saint Paul.
1. Contribution à l’étude du texte
1. Contribution à l’étude du texte. — En dehors de la valeur propre qu’ils tiennent de leur caractère d’Écriture inspirée, les Livres saints ont un aspect humain, et, par ce côté, ils relèvent de la philologie et de l’histoire. C’est de ce double point de vue que nous allons examiner l’utilité que l’exégète peut tirer des inscriptions, soit pour l’étude du texte en lui-même, soit pour le commentaire historique et archéologique auquel il peut servir de base comme tout livre historique ancien.
Il va de soi que la plupart des faits que nous aurons à consigner, surtout dans l’examen de la seconde question, concernent les livres du Nouveau Testament : cependant il n’y aura pas lieu d’exclure — notamment dans la première partie — les renseignements parallèles intéressant l’histoire du texte des Septante, qui fut, de tout temps, en usage dans l’Église, concurremment avec les livres nouveaux.
Deux catégories d’inscriptions ont une importance spéciale pour la philologie biblique : celles qui contiennent des extraits scripturaires, et celles, infiniment plus nombreuses, dont la comparaison avec le texte de l’Écriture peut éclairer certains problèmes soulevés par la critique verbale et l’histoire de la langue des Livres saints.
a) Citations bibliques
a) Citations bibliques. — Les documents lapidaires qui contiennent des extraits de la Bible sont plus nombreux qu’on ne le supposerait, notamment dans les pays de langue grecque et en Afrique. Cf. Waddington, Inscriptions grecques et latines de la Syrie, index de J.-B. Chabot, p. 21 ; Palestine Exploration Fund, Quarterly Statement, 1891, p. 183-184 ; W. K. Prentice, AAE, p. 17 ; W. K. Prentice and E. Littmann, PAE, passim ; G. Lefebvre, Recueil, p. XXIX ; P. Monceaux, Hist. littér., t. I, p. 155-156 ; E. Diehl, Lateinische christliche Inschriften, nos 10-211.
On constate à première vue l’abondance des emprunts aux Psaumes : dans les seules inscriptions de Syrie, on retrouve la trace d’une cinquantaine de Psaumes. Les citations souvent très brèves ne dépassent pas un ou deux versets ; mais il en est aussi de plus étendues. Ainsi une inscription de Chypre (IVe siècle) reproduit tout le ps. XIV (Bull. de corr. hellén., 1896, p. 349-351) ; sur un rouleau de plomb provenant de Rhodes (IIIe ou IVe siècle), on a gravé le ps. LXXX, moins les 3 derniers versets (Sitzungsber. d. k. pr. Akad. d. Wiss. zu Berlin, 1898, p. 582 et suiv.) ; enfin, sur les parois d’une chambre funéraire de Kertsch, ornée de curieuses peintures, on lit, outre quelques versets des ps. XXVI et XCI, le ps. XC en entier (Röm. Quartalschrift, 1894, p. 49-87, 309-327). Le reste de l’Ancien Testament, moins approprié au but des graveurs, est aussi moins largement représenté ; cependant les citations n’en sont pas rares, surtout en Égypte et en Syrie.
Le Nouveau Testament semble avoir joui, pour cet usage spécial, d’une moindre faveur que l’Ancien ; cependant les quatre Évangiles et quelques-unes des Épîtres de S. Paul ont fourni des légendes aux lapicides de Syrie, d’Égypte et d’Afrique. Voir les ouvrages cités plus haut.
On ne saurait méconnaître l’importance de ces citations bibliques, sûrement localisées et souvent exactement datées. Parfois, elles viendront, avec une autorité que ne sauraient avoir les manuscrits, exposés à toutes les corruptions inhérentes à une longue transmission, décider en faveur d’une leçon sur laquelle les codices étaient partagés. Tel est par exemple le cas de Luc, II, 14 : trois inscriptions de la Syrie du Nord portent εὐδοκία au lieu de la leçon εὐδοκίας couramment reçue. Le texte original du Gloria des anges annonçait donc, on peut le croire : « paix sur la terre, bonne volonté (de Dieu) sur les hommes ». Cf. Recherches de science religieuse, I (1910), p. 70-71.
Les citations scripturaires épigraphiques revendiquent encore à un autre titre leur place dans l’histoire du texte sacré. On sait quels problèmes sont posés au sujet des recensions d’Hésychius et de Lucien ; il est certain que l’examen des textes, conservés dans leur forme originale par les inscriptions, pourra permettre d’ajouter quelques précisions à la délimitation de la sphère d’influence de ces recensions qui se partagèrent l’Orient. Cf. A. Deissmann, Philologus, LXIV, p. 473 et Licht vom Osten, p. 335.
Veut-on connaître la Bible africaine, les sources sont de trois sortes : à côté des citations des auteurs ecclésiastiques et des fragments conservés par les manuscrits, figurent les inscriptions. Cf. Delattre, Les Citations bibliques dans l’épigraphie africaine (Comptes rendus du IIIe congrès scient. internat. des catholiques, 2e sect., p. 210 suiv.) ; P. Monceaux, Hist. littér., I, p. 99, 155-156. Récemment M. Monceaux montrait (Rev. de Philol., 1909, p. 112-161, passim) que, bien souvent, des retouches intentionnelles, apportées au texte sacré dans les légendes épigraphiques, trahissaient la main des donatistes.
Il n’y a pas jusqu’à l’exégèse qui ne puisse tirer profit des modestes versets, gravés de-ci de-là sur les monuments chrétiens des premiers âges. Une église de la Haute Syrie portait gravés sur les linteaux de ses multiples portes des versets des psaumes et deux extraits du Cantique (IV, 1, 3, 4-7 ; V, 2). Prentice et Littmann, PAE, nos 809-840.
Si on tient compte du choix spécial fait des versets des psaumes, gravés sur le même édifice, et qui tous ont un rapport étroit avec la « maison » du Seigneur, il n’est pas difficile de conclure que l’emprunt fait au Cantique s’inspire du même symbolisme, et nous avons le droit d’en inférer le sens dans lequel on allégorisait alors, dans cette partie de l’Orient, les versets en question.
Enfin, de l’ensemble de ces textes scripturaires, classés par provenances, se dégage encore une utile conclusion. Nous constatons quels étaient, dans tels ou tels pays, les livres saints que le peuple aimait à citer, parce qu’il les connaissait davantage ; quelles sentences, dans ces livres favoris, étaient les plus populaires. Ces renseignements ne sont pas sans importance pour l’histoire de la piété des foules.
Cette piété a un caractère parfois touchant ; mais, plus souvent peut-être, n’est-ce pas le côté utilitaire qui l’emporte ? Deux inscriptions funéraires juives (IIe ou Ier siècle av. J.-C.), trouvées dans l’île de Rhénée, implorent la vengeance de Dieu contre les meurtriers inconnus de deux jeunes femmes ; le rédacteur de ces imprécations s’est largement inspiré des livres saints et l’on sent visiblement qu’il attend des versets qu’il insère dans ses formules une efficace analogue à celle des philtres (Deissmann, Licht..., p. 305-316). Les chrétiens ont souvent suivi les mêmes errements : le ps. LXXX inscrit sur la feuille de plomb de Rhodes (cf. supra, col. 1419) semble être une amulette destinée à protéger des vignobles ; le Pater (Mat., VI, 9-13), tracé sur une terre cuite de Mégare, comme la correspondance apocryphe de Jésus et d’Abgar, gravée sur un linteau d’Éphèse, paraissent bien avoir aussi servi d’apotropaia, cf. Bull. de la Soc. des Antiquaires de France, 1901, p. 185-192.
Faut-il en dire autant des nombreux versets bibliques gravés sur le linteau des portes ou des fenêtres dans les cités chrétiennes de la Haute Syrie ? Sans le moindre doute, répond M. Prentice (AAE, p. 25) ; en fait, la question est plus complexe : il y a lieu de faire, là aussi, une part à la superstition, inséparable bien souvent de la vraie piété parmi les populations de christianisme récent ; mais on doit y reconnaître, au moins aussi souvent, des manifestations sincères d’une foi réelle et d’une dévotion spontanée, cf. Mélanges de la Faculté orientale (Beyrouth), III, 2, p. 721-725.
b) Points de comparaison pour la philologie néo-testamentaire
b) Points de comparaison pour la philologie néo-testamentaire. — La philologie néo-testamentaire a plus encore gagné aux nouvelles découvertes que l’histoire du texte sacré. On a considéré longtemps le grec biblique comme une langue à part, ayant son vocabulaire et sa syntaxe. Si l’on consulte, en effet, les dictionnaires du Nouveau Testament, on constate que, sur environ 5.000 noms communs qu’ils contiennent, il y en a environ 550 qui sont qualifiés de « grec biblique ». Cette proportion très élevée, 11 %, de vocables spéciaux suffisait à donner au grec du Nouveau Testament une couleur particulière. La syntaxe l’isolait encore davantage, croyait-on, du milieu grec contemporain ; les grammaires de Buttmann, Winer, Winer-Moulton s’accordent à noter les lois particulières que suit le grec néo-testamentaire.
En 1894, Blass déclarait encore que le grec du Nouveau Testament était « als ein besonderes, seinen eigenen Gesetzen folgendes anzuerkennen » ; l’abbé Viteau précisait : c’est un grec profondément « sémitisé ».
Au cours de ces dernières années, un mouvement de réaction contre cette universelle persuasion s’est dessiné parmi les philologues, et aujourd’hui, grâce aux derniers travaux de Blass, de Moulton et surtout de Deissmann, les anciennes théories ont rapidement perdu du terrain. Il n’est plus question de grec « biblique », tout émaillé de sémitismes. La langue des Évangiles et de Paul n’est pas le « dialecte » isolé, si l’on peut ainsi dire, qu’on avait imaginé ; mais elle reprend sa place dans l’évolution générale de la langue grecque.
Le christianisme s’est développé tout d’abord dans les couches populaires (cf. Deissmann, Das Urchristentum u. die unteren Schichten, 1909). Qu’il ait eu, presque dès la première heure, ses recrues dans le « grand monde » de Rome, c’est un fait qu’on ne conteste pas ; il n’en est pas moins vrai qu’il a fait d’abord des conquêtes surtout dans les classes inférieures, parmi les petites gens. Or, au moment de la prédication des apôtres, si le grec l’emportait sur la langue officielle de l’Empire et était parlé par plus de millions d’hommes que le latin, — dans tout le sud de l’Europe, l’Asie antérieure, les îles et l’Égypte, — il ne faut pas imaginer ce grec comme une langue uniforme.
Au-dessous de la langue littéraire des écrivains de l’époque impériale, il y avait un parler plus libre d’allure, la langue de la conversation. Cette langue usuelle elle-même était susceptible de bien des nuances : plus châtiée et voisinant davantage avec la langue littéraire, quand elle était parlée par des gens de bonne compagnie ; plus primesautière, plus simplifiée et plus courante, dans la bouche du populaire.
Or la question se posait : les évangélistes et les apôtres, issus du peuple et parlant au peuple, n’avaient-ils pas conservé leur langue d’origine pour lui parler la sienne ? Malheureusement cette langue, dont l’atticisme des raffinés raillait et prohibait les verdeurs savoureuses et les mots énergiques, semblait à jamais perdue, et la question précédente demeurait sans réponse.
Mais voici que des fouilles heureuses font sortir le grec populaire de l’oubli où il semblait à jamais enseveli ; et les études néo-testamentaires ont singulièrement profité de cette exhumation inespérée.
Trois catégories de documents nous ont conservé quelque chose du parler pittoresque des petites gens dans tout le milieu méditerranéen : les inscriptions, les papyrus et les ostraca.
Les inscriptions ne sont pas toutes œuvres de lettrés ; les marchands, les cultivateurs, les soldats et les esclaves ont bien souvent confié au marbre ou à la pierre l’expression de leur gratitude envers les dieux, de leurs prières ou de leurs deuils. Bien que l’exposition publique de pareils monuments ait imposé plus de tenue et de réserve, la langue populaire ne perdait pas tous ses droits, et il existe des quantités de mots que les inscriptions seules nous ont conservés, probablement parce que la littérature les proscrivait ou les ignorait. De ce chef, les inscriptions sont une source très féconde pour l’histoire du vocabulaire néo-testamentaire (Deissmann, Licht, p. 18, n. 2).
Avec les papyrus et les ostraca, nous entrons en plein milieu plébéien. Sans sortir de notre sujet épigraphique, il faut signaler d’un mot ces deux sources si importantes relatives à la langue parlée dans le milieu où se fit la propagande chrétienne. La moyenne et la haute Égypte — surtout le Fayoum — recèlent des trésors : c’est par milliers que les papyrus s’y découvrent.
Le contenu de ces documents est aussi varié que la vie : pièces officielles : arrêtés de magistrats, instructions à des fonctionnaires, requêtes ; archives familiales : pièces de procédure, contrats de mariage, de vente, de prêt ; documents relatifs à des adoptions, des tutelles ; comptes, créances, reçus ; correspondance de toute sorte, depuis la lettre de condoléances jusqu’à l’invitation à un mariage, depuis la lettre de « Pitou » à son père jusqu’au billet amoureux et à la lettre d’un gamin volontaire à son papa. Tous ces documents ouvrent un jour sur la vie populaire et sont, à ce prix, d’un intérêt sans égal ; mais ils ont peut-être plus d’importance encore pour l’étude de la langue courante, car le peuple écrit comme il parle.
Les ostraca n’ont pas un moindre intérêt : d’un usage moins coûteux que le papyrus, ces tessons de rebut se prêtaient aux mêmes besoins, et nous arrivent tout chargés d’écritures. Comme les papyrus, ils se répartissent entre les premiers Ptolémées et l’occupation arabe, couvrant ainsi un millier d’années, et nous permettant de suivre, de génération en génération, les phases de l’évolution du langage parlé, non seulement dans le bassin du Nil, mais encore dans tout le milieu méditerranéen, dans toute l’aire de diffusion du christianisme.
Deissmann a été le premier à poser qu’en gros et dans son ensemble le Nouveau Testament est un monument de la langue grecque, telle qu’elle était parlée par les gens simples et de petite culture de l’époque romaine, et que c’est par conséquent à la lumière des textes populaires que doit être étudiée la philologie néo-testamentaire.
Son initiative a été féconde : à la comparaison, d’étroites affinités se sont révélées entre la langue du Nouveau Testament et celle des inscriptions, des papyrus et des ostraca, si bien que le Nouveau Testament, tiré de l’isolement auquel on l’avait condamné, est rentré dans le domaine commun de la philologie grecque.
Il suffira de renvoyer pour une étude détaillée à quelques travaux plus utiles, tels que F. Blass, Grammatik des neutest. Griechisch, 2e éd., 1902 ; J.-H. Moulton, Grammar of the New Testament Greek, vol. I, 2e éd., 1906 ; Th. Nægeli, Der Wortschatz des Apostels Paulus, 1900 ; G. Thieme, Die Inschriften von Magnesia am Mäander u. das N. Test., 1906. Voir surtout A. Deissmann, Bibelstudien et Neue Bibelstudien (trad. anglaise, notablement améliorée par l’auteur, Bible Studies, 2e éd., 1903) ; Licht vom Osten, 1908 ; The Philology of Greek Bible..., articles parus dans l’Expositor, octobre-décembre 1907. C’est en particulier à ces travaux que nous emprunterons quelques faits : ils suffiront à donner une idée des résultats acquis et des espérances que sans doute réaliseront les fouilles activement poursuivies.
α) Vocabulaire
α) Vocabulaire. — Kennedy (Sources of New Testament Greek, 1895), d’après les listes de Thayer, comptait environ 550 mots prétendus « bibliques » dans le Nouveau Testament ; Deissmann n’en biffe pas moins de 500 : de 11 %, la proportion des termes bibliques tombe à 1 %, et qui sait si ce dernier résidu ne sera pas bientôt éliminé.
Voici quelques exemples de sécularisations que les inscriptions, les papyrus et les ostraca ont permis de réaliser : ἀλληγορία, δύναμις, βροχή, ἱματίζω, ἐλπίζω, περισσεία, ἀειφόρος, πληροφορία, αὐθεντέω, διαταγή, ἀναθεματίζω, ἀρχιποίμην, πρεσβυτέριον, καταπέτασμα…, etc. Cf. Licht, p. 48-72 ; autres listes, Bible Studies, p. 86-169, 194-267.
Tous ces mots réputés « bibliques » ou « ecclésiastiques » se retrouvent dans la langue des inscriptions et des papyrus, et tels d’entre eux sont signalés d’un bout à l’autre du bassin de la Méditerranée.
Si les textes nouvellement recueillis rendent à leur vraie source de longues suites de mots considérés auparavant comme des isolés, ils servent souvent aussi à attester l’origine ancienne de certaines significations que les écrivains sacrés passaient pour avoir introduites.
Tel serait le cas d’ἀδελφός, employé pour désigner les « membres d’une confrérie », d’ἀνακαινόω et σωτηρία avec une valeur morale, d’ἐπιθυμία au sens péjoratif, λειτουργός, λειτουργία, λαός, παροικία…, cf. Licht, p. 72 ; Bible Studies, passim.
D’autres fois, c’est la nuance précise du vocable scripturaire qui s’éclaire à la comparaison avec les textes « laïques ». Ainsi une inscription syrienne (Bull. de corr. hellén., 1897, p. 60) montre que la « besace », πήρα, dont les disciples envoyés en mission ne doivent pas s’embarrasser (v. g. Marc, VI, 8), n’est pas le « sac à provisions », mais la « besace du quêteur ».
Des actes d’affranchissement de Delphes, les papyrus et les ostraca révèlent le sens précis du verbe ἀπέχω : c’est le terme technique employé dans les reçus et les quittances ; ainsi, quand Notre-Seigneur disait des hypocrites, qui ne s’acquittent de l’aumône, de la prière ou du jeûne, que pour la galerie : ἀπέχουσιν τὸν μισθὸν αὐτῶν (Mat., VI, 2), il nous les montrait, d’une manière singulièrement expressive, palpant leur récompense, la réalisant comme un vendeur qui vient de signer le reçu de la somme qu’il empoche.
Un exemple remarquable entre tous nous est fourni par le mot ἱλαστήριον. Dans les LXX, il désigne le couvercle en or de l’arche ; mais comment ajuster ce sens au contexte du verset, dans lequel S. Paul (Rom., III, 25) nous montre le Christ, ὃν προέθετο ὁ Θεὸς ἱλαστήριον… ἐν τῷ αὐτοῦ αἵματι ? La difficulté s’évanouit, si l’on rapproche du texte sacré deux inscriptions de Cos et un papyrus du Fayoum : ἱλαστήριον doit s’entendre au sens d’« instrument » ou d’« objet de propitiation ou d’expiation » ; dès lors le verset de S. Paul devient tout à fait clair. Cf. Bible Studies, p. 124-135 ; F. Prat, Théologie de S. Paul, I, p. 287-289. Ces quelques exemples suffisent à montrer dans quelle mesure les documents nouveaux éclairent la sémantique néo-testamentaire.
β) Syntaxe
β) Syntaxe. — À la syntaxe nous pouvons ramener certaines tournures, certaines associations de mots qui passaient pour appartenir à la stylistique du Nouveau Testament et qui sont le bien commun de la langue contemporaine. Quand S. Luc écrit : δὸς ἐργασίαν (XII, 58), il n’est guère probable qu’il pense traduire le latinisme da operam, puisqu’un papyrus atteste l’usage de cette formule dans le grec populaire ; κρίνειν ἀφ’ ἑαυτῶν (Luc, XII, 57), συναγωγὴ γίνεσθαι (Mat., XVIII, 28) ont le même caractère. On pourrait multiplier les exemples, cf. Bible Studies, p. 103 ; Licht, p. 79-82.
La syntaxe néo-testamentaire, disait-on, est toute pénétrée d’hébraïsmes, et l’on ne cherchait pas d’autre explication, toutes les fois qu’il s’agissait de rendre raison de quelque anomalie. Or, il se trouve que les documents païens, les inscriptions aussi bien que les ostraca et les papyrus, présentent très souvent des exemples parallèles, et ces vulgarismes réduisent le nombre des sémitismes trop facilement présumés.
Ainsi, ἔχεσθαι ἀπό…, « se garder de », n’est nécessairement ni un hébraïsme (Blass) ni un sémitisme (Wellhausen) : cette anomalie dans l’emploi de la préposition était du domaine de la langue courante ; même remarque pour la construction ἀπαντᾶν avec εἰς, pour la formule juridique ἐν τῇ πόλει.
La structure de Jo., I, 14, n’est plus incorrecte ni singulière, si l’on reconnaît, à de multiples exemples, que, dans l’usage populaire, πλήρης était traité comme un mot indéclinable ; le verset où S. Paul (I Cor., XI, 27) nous montre le sacrilège, après la communion, ἔνοχος… τοῦ σώματος καὶ τοῦ αἵματος τοῦ Κυρίου, ne renferme plus grande difficulté pour qui admet une influence de l’usage symétrique d’ἁμαρτάνειν, qu’il n’est pas rare de rencontrer avec le génitif. Cf. Licht, p. 79-86.
Les textes profanes n’éclairent pas moins d’un jour particulier le style néo-testamentaire. S. Jean est-il aussi voisin qu’on le dit de la stylistique sémitique ? Il ne paraîtrait pas, constate Deissmann ; S. Jean est avant tout populaire, comme tendent à le prouver de nombreux parallèles empruntés aux inscriptions et aux papyrus, cf. Licht, p. 86-95.
Tels sont, en gros, les résultats acquis à la philologie du Nouveau Testament à la suite de l’examen minutieux des monuments de la langue populaire du premier siècle : ce grec populaire est l’élément foncier de la langue néo-testamentaire, c’est lui qui a nourri son vocabulaire, enrichi ou assoupli sa syntaxe par des tournures hardies, moins conventionnelles et plus vivantes que celles de la langue littéraire.
Les réactions sont fatalement un peu trop radicales. Il ne faudrait pas oublier cependant que ce grec « colloquial », parlé par des aramaïsants, n’a quelquefois sa vraie explication que dans un sémitisme sous-jacent. Sur ce point, M. Deissmann n’a pas su se garder de toute exagération.
Pour avoir envisagé à peu près exclusivement un côté du problème — le vocabulaire —, il n’a pas fait suffisamment ressortir le tréfonds sémitisant. Voir un excellent article de J. Huby (Études religieuses, 1909, t. CXVIII, p. 249-262), où la question est ramenée à ses justes proportions, et, dans le même sens, G. C. Richards (Journal of Theological Studies, janvier 1909, p. 283-290). Quoi qu’il en soit de cet excès, il ne reste pas moins vrai que la thèse de Deissmann a triomphé dans son ensemble, et que les inscriptions comme les papyrus et les ostraca sont désormais réintégrés dans le domaine auxiliaire de la philologie néo-testamentaire.
Voir le récent article de H. Lietzmann, Die klass. Philologie u. das N. T. (Neue Jahrbücher f. d. klass. Altertum, 1908, p. 7-21), et l’enquête poursuivie par J.-H. Moulton et G. Milligan dans l’Expositor, 7e série, 1908-1910. L’ensemble de la question est bien résumé par E. Jacquier (Histoire des livres du Nouveau Testament, t. III, p. 322-338).
2. Apport au commentaire historique et archéologique
2. Apport au commentaire historique et archéologique. — Le rôle des inscriptions dans le commentaire des Livres saints ne mérite pas moins d’être signalé à l’attention. Pour en faire la preuve, il faudrait esquisser, de ce point de vue spécial, tout le commentaire du Nouveau Testament.
Nous nous bornerons à quelques faits plus saillants qui suffiront à donner une idée du genre de confirmations historiques ou archéologiques que l’exégète est en droit d’attendre de l’épigraphie contemporaine de la rédaction des Évangiles et des Actes. On a constaté que S. Luc, plus que les autres évangélistes, a le souci du détail concret, du trait précis qui fixe les entours de son récit, et qu’avec un art sobre, mais très sûr, il atteint aux qualités les plus hautes qui font l’historien.
a) Recensement de Quirinius
a) Recensement de Quirinius. — On a remarqué aussi chez lui une sympathie réelle pour le monde gréco-romain : il connaît ses institutions, en parle, d’après une information personnelle indiscutable, avec une précision qui ne laisse rien à désirer et qui suffirait à inspirer confiance en un auteur aussi sérieux et aussi averti. Voir une liste des principaux détails de ce genre relevés dans les Actes, Harnack, Sitzungsberichte d. k. pr. Akad. d. Wiss., 1907, p. 3-8, n. 2, et Die Apostelgeschichte, 1908, passim et p. 64, n. 1.
C’est donc au troisième évangile et aux Actes que nous emprunterons les quelques traits dont il s’agit de montrer l’exacte documentation. De l’évangile nous ne retiendrons que deux faits : le recensement de Quirinius et les synchronismes par lesquels Luc date les débuts de la mission de Jean-Baptiste ; aux Actes nous emprunterons quelques épisodes du ministère de Paul. À défaut d’ouvrage plus à jour, qu’il suffise d’indiquer un livre qui a bien mérité de l’exégèse archéologique du Nouveau Testament, Le Nouveau Testament et les découvertes archéologiques modernes, par F. Vigouroux, 2e édit., 1896.
Les deux versets dans lesquels Luc fait allusion à un recensement général de l’empire, exécuté, en Judée, pendant la légation de Quirinius en Syrie, ont suscité une abondante littérature et provoqué des polémiques passionnées. Bibliographie dans Schürer, Gesch. des Jüd. Volkes3, I, p. 508-509. Voir également le résumé très clair que le P. A. Durand a donné de l’état de la question, L’Enfance de Jésus-Christ, 1908, p. 165-172.
Du texte de Luc se dégagent trois faits très nettement affirmés : 1° qu’il y eut un recensement général de l’empire sur l’ordre d’Auguste ; — 2° que ce recensement, mis en corrélation avec la naissance de J.-C., fut exécuté en Judée avant la mort d’Hérode ; — 3° qu’au moment où il eut lieu, Quirinius était légat de Syrie.
Sur chacun de ces trois points on a voulu prendre en défaut la véracité ou l’information de l’évangéliste. On peut considérer l’attaque de Schürer (t. I, p. 510-543) comme la somme de tout ce qui a été écrit contre l’exactitude de la tradition évangélique à cet égard. Ce n’est point le lieu de reprendre ici l’exposé des difficultés accumulées par le savant historien, encore moins d’entreprendre la tâche laborieuse de les discuter. On l’a fait bien souvent, et l’on trouvera la substance des réponses qui méritent d’être retenues, dans les commentaires catholiques ou simplement conservateurs.
La réfutation la plus ingénieuse a été présentée par W. Ramsay, Was Christ born at Bethlehem?, 3e éd., 1905, p. 95-196 ; voir aussi la notice de M. Vigouroux, Le Nouveau Testament, liv. II, ch. I, et la dissertation d’A. Mayer, Die Schätzung bei Christi Geburt in ihrer Beziehung zu Quirinius, 1908. Tout récemment W. Weber (Zeitschrift f. neutest. Wissenschaft, 1909, p. 307-319) essayait d’établir, en s’appuyant sur une critique très poussée du récit de Josèphe, que les deux allusions de Luc (Ev., II, 1-2 ; Act., V, 37) se réfèrent à un recensement unique, opéré, sous la conduite de Quirinius, en l’an 4 av. J.-C.
Cette thèse demeure encore trop hypothétique pour que nous en prenions avantage ; il fallait cependant signaler cette tentative de réaction contre la confiance absolue que l’on accorde à Josèphe, quand il s’agit de s’en prendre aux Évangiles. Il y a, parmi les difficultés qui sont opposées au témoignage de Luc, des arguments de convenance dont la valeur démonstrative est mince ; la preuve a silentio y joue un rôle capital, et l’on sait ce qu’elle vaut ; enfin les plus grosses objections s’appuient sur le récit de Josèphe. Notons seulement ici le témoignage de deux inscriptions qui sont venues faire brèche dans l’argument a silentio, ont diminué d’autant la difficulté et provoqué un changement d’attitude de la part de quelques-uns des adversaires de la véracité de Luc.
On savait par Josèphe (les textes réunis par Schürer, p. 516, n. 27, discutés par W. Weber, cf. supra) qu’après la déposition d’Archélaus, Quirinius, en l’an 6/7 de notre ère, fut chargé du recensement de la Judée, dès lors annexée à la Syrie. Que ces opérations se fussent étendues à toute la Syrie, Josèphe le donnait à entendre (Antiq., XVII, XIII, 5 ; XVIII, I, 1). Cette indication sommaire se trouve heureusement mise hors de toute contestation par une inscription de Beyrouth, dont on avait suspecté l’authenticité, précisément en raison de son contenu, jusqu’à ce que l’original en ait été retrouvé à Venise (CIL, III, 6687 = Dessau, Inscr. lat. sel., 2683).
C’est l’inscription funéraire d’un officier de second rang qui eut sa part dans les opérations du recensement ; il vaut la peine de reproduire ce texte, puisque aussi bien c’est un document important pour l’histoire du gouvernement de Quirinius :
Q. Aemilius Q. F. Pal. Secundus [in] castris divi Aug. su[b] P. Sulpi[c]io Quirinio legato C[a]esaris Syriae honoribus decoratus, pr[a]efect. cohort. Aug. I, pr[a]efect. cohort. II Classicae ; idem iussu Quirini censum egi Apamenae civitatis millium homin. civium CXVII ; idem missu Quirini adversus Ituraeos in Libano monte castellum eorum cepi ; et ante militiem praefect. fabrum delatus a duobus cos. ad aerarium, et in colonia quaestor, aedil. II, duumvir II, pontifex. Ibi positi sunt Q. Aemilius Q. F. Pal. Secundus f. et Aemilia Chia lib. H. m. amplius h. n. s.
Observer que ce recensement n’a laissé aucune trace dans le monument d’Ancyre, qui n’énumère que 3 « census » (28 et 8 av. J.-C., 14 J.-C.). Quoi qu’il en soit de la signification de ce document, la difficulté demeure. Si le recensement syro-palestinien de 6/7 (cf. Act., V, 37) est un fait historique bien établi, tout cela n’a rien à voir, ce semble, avec le recensement général que Luc place avant la mort d’Hérode (4 av. J.-C., cf. Schürer, I, p. 415, n. 167) et auquel il mêle la personnalité de Quirinius ; à moins que l’évangéliste n’ait antidaté d’une dizaine d’années les faits qu’il rapporte, pour les rattacher à la naissance de J.-C. ?
L’anachronisme vivement reproché à Luc reposait sur le fait historiquement certain de la légation de Quirinius en Syrie à partir de l’an 6 de notre ère, cf. Schürer, I, p. 327 ; Prosopographia Imperii Romani, III, p. 287, n° 732. Par un heureux hasard, un fragment d’inscription, découvert en 1764 à Tivoli (CIL, XIV, 3613 ; Dessau, Inscr. lat. sel., 918), et définitivement expliqué par Mommsen, est venu entièrement disculper l’évangéliste et témoigner une fois de plus de la sûreté de son information.
De la pierre, il ne reste que la moitié inférieure, et la cassure a emporté le nom du personnage à qui le monument était dédié. Cependant l’attribution de cette inscription à P. Sulpicius Quirinius a réuni les suffrages des épigraphistes les plus qualifiés (Schürer, I, p. 324, n. 32). Le grand intérêt de ce texte réside spécialement dans la dernière ligne, où il est dit du titulaire de la dédicace : legatus pr. pr.] divi Augusti iterum Syriam et Phoenicen optinuit. Cette « seconde » légation en Syrie est celle de l’an 6 de notre ère ; quant à la première, dont l’existence peut se prouver par des combinaisons historiques indépendantes de l’inscription de Tivoli et que celle-ci vient corroborer, cette première légation peut être assez facilement localisée.
La Syrie, province consulaire, ne put être confiée à Quirinius qu’après son consulat (12 av. J.-C.) ; or, pendant les années suivantes, nous trouvons, à la tête de la province de Syrie, d’abord M. Titius aux environs de l’an 10 ; puis C. Sentius Saturninus, de 9 à 6 et P. Quintilius Varus, de 6 à 4. Ce dernier était encore en charge lors de la mort d’Hérode (Schürer, I, p. 322), si bien que la première légation syrienne de Quirinius ne peut avoir commencé avant l’an 3 av. J.-C.
Ainsi, en admettant que Jésus naquit au cours de la première légation de Quirinius, nous n’arriverions qu’à diminuer l’erreur, sans la faire disparaître. Si Jésus est né alors que Quirinius était déjà en charge, Hérode était déjà mort ; si Hérode n’était pas encore mort, comment peut-on nous parler de Quirinius ? Bien des tentatives ont été faites pour sortir de ce dilemme. Voir dans les commentaires conservateurs, et aussi l’analyse des solutions que Schürer énumère et critique, I, p. 534 et suiv.
À s’en tenir aux possibilités, personne ne fera difficulté d’admettre que les opérations du recensement se soient prolongées pendant plus d’une année, qu’elles aient au moins chevauché sur deux années consécutives ; commencées en l’an 4 av. J.-C., ou même plus tôt, elles amenèrent Joseph à Bethléem, et Jésus y naquit avant la mort d’Hérode ; poursuivies et achevées sous Quirinius, on imagine facilement qu’elles aient gardé le nom du gouverneur à qui il fut donné de clore les listes et de proclamer les résultats.
b) Lysanias, tétrarque d’Abilène
b) Lysanias, tétrarque d’Abilène. — Il est un autre synchronisme de S. Luc qui a été vivement attaqué (voir bibliogr. dans Schürer, I, p. 705 et 719, n. 44) et qui reçoit des inscriptions une confirmation éclatante.
Pour dater la mission de Jean et le début de la vie publique de Jésus, l’évangéliste a multiplié les indications chronologiques (III, 1) : « Dans la quinzième année du règne de Tibère César, lorsque Ponce Pilate était gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, Philippe son frère tétrarque de l’Iturée et du territoire de la Trachonitide, Lysanias tétrarque de l’Abilène… » Auguste étant mort le 19 août de l’an 14, la quinzième année de Tibère correspond donc normalement à 28/29 ou 29/30 ; la procuratèle de Pilate couvre l’espace compris entre 26 et 36, de là aucune difficulté ; à l’indication relative à la tétrarchie de Philippe et à celle d’Antipas on ne trouve rien à objecter.
Quelques critiques ont prétendu se rattraper sur l’intervention du nom de Lysanias. « Luc fait régner, 30 ans après la naissance du Christ, un Lysanias qui avait certainement été tué 30 ans avant cette naissance : c’est une petite erreur de 60 ans. » (Strauß, Nouvelle vie de Jésus, trad. Nefftzer et Dollfus, II, p. 20-21.) On verra de quel côté était l’erreur.
Caligula, en montant sur le trône (37), donna à son ami Agrippa Ier, avec la tétrarchie de Philippe, celle de Lysanias (cf. Schürer, p. 532 ; 717-8) ; Claude (41) confirma et agrandit cette dotation. Comme Josèphe ne connaît qu’un Lysanias, contemporain d’Antoine et de Cléopâtre, on en concluait que c’était de ce personnage que l’Abilène avait reçu, puis conservé jusqu’à l’accession d’Agrippa, la dénomination de « tétrarchie de Lysanias » ; S. Luc mentionnant, en 29, un Lysanias, tétrarque d’Abilène, déplaçait donc de 60 ans, ou dédoublait le Lysanias historique.
Pour le malheur de cette hypothèse — fondée comme bien d’autres sur l’inerrance de Josèphe — une inscription découverte près d’Abila (CIG, 4521 = Dittenberger, Orientis Graeci inscr. sel., 606) est venue attester l’existence d’un second Lysanias, qui répond exactement aux exigences du récit évangélique. L’inscription émane d’un certain Nymphaios, affranchi du tétrarque Lysanias, et par sa date se place entre 14 et 29. Nous avons donc la preuve épigraphique de l’existence du tétrarque, contemporain de Tibère, que connaît S. Luc.
L’information fournie par ce premier document est d’ailleurs corroborée par une autre inscription, découverte à Héliopolis de Syrie (CIG, 4523 = Inscript. graecae ad res romanas pertinentes, III, 1085), qui paraît appartenir à la sépulture de la famille royale d’Abilène et nous montre le retour fréquent du même nom de Lysanias dans la dynastie. Voir le mémoire de Renan, Mém. de l’Acad. des Inscript. et Belles-Lettres, XXVI, 2e partie.
Il n’est pas hors de propos de noter en passant que les indications de S. Luc relatives soit aux Hérode, soit aux Agrippa, pourraient être l’objet d’une étude détaillée, dans laquelle, à côté des textes historiques, les inscriptions et les monnaies auraient leur place. Les textes épigraphiques ont été réunis par Dittenberger (Orientis graeci, 414-429) ; y ajouter l’édit d’Agrippa II trouvé à Yabroud (Clermont-Ganneau, Rec. d’Archéol. orient., VII, p. 54-76), une dédicace de Ba’albeck, CIL, III, 14387, et l’inscription de Faqra, qui mentionne Agrippa II et Bérénice (Jahrb. d. k. d. archæolog. Instituts, XVII, p. 107, n. 43). On observera en particulier que ces textes ont une utilité spéciale pour déterminer l’étendue des territoires qui furent successivement sous la mouvance des deux Agrippa.
c) Divers traits relatifs aux voyages de S. Paul
c) Divers traits relatifs aux voyages de S. Paul. — Ces deux exemples d’ordre plutôt historique et chronologique suffisent à montrer que le texte de S. Luc n’a rien à redouter du hasard des découvertes épigraphiques, et que, bien au contraire, il peut en attendre d’utiles confirmations.
Quelques autres détails empruntés aux Actes feront voir à l’évidence combien l’écrivain sacré serre de près la réalité : l’Achaïe, Chypre, la Macédoine, l’Asie Mineure, Jérusalem nous fourniront autant de preuves de l’exacte information de l’auteur, autant de garanties de la haute valeur historique de son récit. Cf. supra, col. 268.
À Corinthe (Act., XVIII, 4), chaque sabbat, Paul discourait dans la synagogue. Il est intéressant de noter qu’on y a retrouvé le linteau d’une synagogue, probablement celle dont parlait l’apôtre, portant l’inscription : [Συνα]γωγὴ Ἑβραίων, Deissmann, Licht, p. 8, n. 11 ; E. Wilisch, Neue Jahrbücher, 1908, p. 427. Un autre détail mérite surtout d’attirer notre attention. Au cours du séjour de Paul, un revirement se produisit au sein de la colonie juive et voici comment S. Luc introduit ce récit : Γαλλίωνος δὲ ἀνθυπάτου ὄντος τῆς Ἀχαΐας (XVIII, 12). Proconsul (ἀνθύπατος), cette désignation eût été une erreur entre 15 et 44 J.-C. ; car, pendant ce laps de temps, l’Achaïe, d’abord dévolue au sénat, fut gouvernée par des légats impériaux. Mais, Claude ayant rendu la province au sénat, L. Junius Annaeus Gallio, frère de Sénèque, se trouvait précisément avoir rang et titre de proconsul. Comme une inscription de Delphes (Ém. Bourguet, De rebus Delphicis imperatoria aetate, 1905, p. 63-64) permet d’établir que Gallion était en charge en 52, il y a lieu de tenir compte de cette donnée pour la chronologie si controversée des voyages de S. Paul. Voir ci-dessus, col. 268.
Le titre d’ἀνθύπατος revient deux fois encore dans les Actes : une fois, il sert à désigner les gouverneurs d’Asie (XIX, 38) ; une autre fois, nous le trouvons appliqué au gouverneur de Chypre, Sergius Paulus (XIII, 7, 8, 12). Là encore une méprise était facile, et S. Luc s’en est exactement gardé ; comme l’Achaïe, Chypre eut ses vicissitudes : d’abord ressortissant à l’administration impériale, elle passa, en 22 J.-C., au sénat, et dès lors reçut des propréteurs avec titre de proconsuls, comme en font foi les inscriptions et les monnaies. On serait même porté à identifier le Sergius Paulus des Actes avec l’ἀνθύπατος Παῦλος que nous révèle une inscription de Chypre (Inscr. gr. ad res Romanas pertinentes, III, 930).
Instruit des détails de l’administration romaine, Luc ne connaît pas moins bien les particularités des institutions municipales, et, à l’occasion, il note d’un mot des minuties qui eussent échappé à un observateur moins averti ou à une mémoire moins fidèle.
Racontant son arrivée à Philippes en compagnie de Paul, il écrit de cette ville : ἥτις ἐστὶν πρώτη τῆς μερίδος Μακεδονίας πόλις, κολωνία (XVI, 12). Πρώτη : Philippes était-elle donc la première ville de la province (μερίς) pour qui venait de l’ouest, comme venait Paul, car Luc nous dit avoir débarqué à Νεάπολις ? Rien cependant ne saurait être plus exact : les inscriptions latines retrouvées sur l’emplacement de Néapolis prouvent clairement que cette localité faisait partie intégrante de la colonie de Philippes, c’en était un vicus, κώμη. Quant au mot κολωνία, dont S. Luc n’est pas prodigue, il est ici parfaitement en situation, car Philippes avait reçu d’Auguste, à la suite de sa victoire sur Brutus et Cassius, le titre et les privilèges de « colonie ». La connaissance de ce fait et de la situation privilégiée de la ville put parvenir de bien des manières à la connaissance de S. Luc ; mais il lui suffisait de jeter un coup d’œil sur les monnaies de la cité qui avaient cours lors de son passage pour y lire, au revers de l’effigie de Claude, la légende : Col(onia) Aug(usta) Iul(ia) Philip(pensis). Colons, et donc citoyens, il n’est pas surprenant que les gens de Philippes fassent sonner bien haut leur titre de « Romains » (XVI, 21), ce titre dont S. Luc, au contact de Paul, a appris la signification précise, et qu’il emploie habituellement avec sa valeur politique (XVI, 37, 38 ; XXII, 25, 26, 27, 29 ; XXIII, 27).
Un miracle de Paul ayant réveillé le fanatisme, Paul et Silas sont appréhendés (XVI, 18-19) ; on les traîne sur l’agora vers les magistrats (εἰς τὴν ἀγορὰν ἐπὶ τοὺς ἄρχοντας) et on les fait comparaître devant les stratèges (προσαγαγόντες αὐτοὺς τοῖς στρατηγοῖς). Ces deux désignations ont toute la précision désirable : le premier titre peut être considéré comme une dénomination générique des hauts fonctionnaires de la cité ; le second désigne plus particulièrement les duoviri iure dicundo qui avaient, par office, la juridiction civile et criminelle, dans les limites prévues par la loi, et par conséquent qualité pour punir le voyageur turbulent dont le privilège civique n’était pas soupçonné. Cf. Pauly-Wissowa, Realencyklopädie, V, s. v. duoviri ; H. Schiller u. M. Voigt, Die röm. Staats-, Kriegs- u. Privataltertümer, p. 177 ; Liebenam, Städteverwaltung, p. 286 suiv. ; W. M. Ramsay, St. Paul the Traveller, p. 212 ; du même, The Philippians and their magistrates, Journal of Theol. Studies, I, p. 114-116.
De Philippes, les voyageurs gagnèrent Thessalonique, où ne les attendaient pas de moindres difficultés : le fanatisme juif ne désarmait pas. En effet, Paul n’avait pas parlé pendant trois sabbats dans la synagogue que les Juifs exaspérés mettent la ville en émoi. À défaut de Paul, son hôte est traîné devant les « politarques » (XVII, 6-8). Ce titre était tellement insolite qu’on a voulu croire tout au moins à une faute matérielle dans la tradition manuscrite des Actes. Mais, si aucune source littéraire, à part S. Luc, ne nous signale l’existence de πολιτάρχαι en Macédoine et spécialement à Thessalonique, l’épigraphie est là pour attester leur réalité. Ils apparaissent notamment dans plusieurs inscriptions de Thessalonique, cf., v. g. Ch. Michel, Recueil d’Inscriptions grecques, 1287 ; Liebenam, Städteverwaltung, p. 293 ; six de ces inscriptions reproduites par M. Vigouroux, Le Nouveau Testament, l. III, ch. IV.
À son retour de Macédoine et d’Achaïe, Paul passa par Éphèse ; il y revint au cours de sa troisième mission et y séjourna deux ans (XIX, 10). C’est au cours de cette prédication prolongée que se produisit l’incident raconté au chap. XIX des Actes, la sédition des « argentiers ». Je ne sais si les Actes renferment des pages plus vivantes et plus mouvementées que ce petit récit de 16 versets ; nulle part, en tout cas, les mouvements tumultueux et irréfléchis de la foule n’ont été saisis et rendus avec plus de vérité. Mais ce qui nous intéresse davantage peut-être, c’est la richesse de connaissances et l’étonnant don d’observation que cette page décèle chez S. Luc. Il n’y a pas un détail du récit qu’on ne puisse appuyer de multiples citations d’inscriptions contemporaines. Si la corporation des ἀργυροκόποι, si puissante à Éphèse, ne nous est connue que par S. Luc, du moins en trouve-t-on de semblables à Smyrne (CIG, 3154) et à Palmyre (Waddington, 2602) : ἀργυροκόποι καὶ χρυσοχόοι. Comme le fait remarquer M. Chapot (La province romaine proconsulaire d’Asie, p. 516), la mode était alors de déposer dans le sanctuaire, comme hommages à la déesse, des objets, parfois en marbre ou en terre cuite, en argent quand le pèlerin était riche, représentant une statuette ou affectant la forme d’un petit temple, d’où le nom de ναοί qu’on leur donnait (XIX, 24). Le nombre de ces ex-voto était considérable ; un collège de νεωκόροι les portait dans les processions. La corporation vivait des pèlerinages : ce détail concorde au mieux avec ce que nous savons de la célébrité mondiale du temple d’Éphèse à l’époque romaine.
Menacés dans leur négoce, les argentiers se réunissent tumultueusement au théâtre. Nous pouvons reconstituer le cadre de la scène ; car le théâtre, fouillé d’abord par Wood (1866), a été entièrement dégagé par les archéologues autrichiens, de 1897 à 1899, cf. Pauly-Wissowa, Realencyklopädie, s. v. Ephesos, col. 2816-7. Dans cet immense fer à cheval, de 140 mètres de diamètre, pouvant réunir 24.500 personnes, ce sont des cris et des acclamations sans fin ; deux heures durant (XIX, 34), la foule hurle : μεγάλη ἡ Ἄρτεμις. Ce trait suffirait à révéler un témoin, car le populaire ne pouvait acclamer sa déesse autrement qu’en employant le titre même que les inscriptions lui donnent ; cf. Wood, Discoveries at Ephesus… Inscriptions from the great Theatre, n° 1 passim ; Seymour de Ricci, Proceedings of the Soc. of Biblical Archaeology, XXXIII, p. 396 et suiv. Comme dans les inscriptions, dans les Actes, θεᾶς et θεά sont employés alternativement pour désigner la déesse. D’ailleurs, S. Luc connaît les traditions éphésiennes, le discours du « secrétaire » en fait foi (XIX, 35). De fait, Éphèse se glorifiait d’être néocore d’Artémis ; elle le fut aussi des Césars divinisés, et ce double fait a de multiples attestations aussi bien dans les inscriptions (v. g. Dittenberger, Orientis Graeci, 481, 493, 496 ; Sylloge2, 656) que sur les monnaies (Chapot, op. cit., p. 445 suiv.). Il n’y a pas jusqu’à l’allusion mythologique au διοπετές qui ne réponde exactement au contenu de nos sources (cf. Benndorf, Forschungen in Ephesos, I, p. 237 suiv., passim). S. Luc ne touche pas avec moins de sûreté aux institutions locales : le γραμματεύς qui intervient, secrétaire du sénat ou du peuple, était un personnage, et l’on s’explique aisément l’ascendant qu’il prit tout de suite sur la foule.
Son discours, si bref qu’il soit (XIX, 35-40), n’est pas un résumé décoloré, il est plein de faits. Il est visible que l’orateur s’inspire d’abord de la législation, qui châtiait certains délits touchant au culte. Or Wood a découvert, dans le théâtre, un texte, d’après lequel la mutilation des statues et des images, ainsi que quelques autres délits, sont considérés comme ἱεροσυλία καὶ ἀσέβεια (Wood, Inscriptions from the great Theatre, I, col. IV, lig. 39-41). Qui sait si ce n’est pas précisément à cette loi que le γραμματεύς fait appel ? S’agit-il, au contraire, de griefs particuliers à la corporation, il rappelle qu’il y a des assises, des proconsuls. Sur le rôle du proconsul dans l’administration de la justice, cf. Chapot, op. cit., p. 351 suiv. L’expression ἀγοραῖοι ἄγονται (XIX, 38) trouve sa justification dans l’usage épigraphique de la région (Dittenberger, Orientis graeci, 517, n. 7). Si au contraire la foule a d’autres questions à mettre en délibération, qu’on attende une assemblée « régulière » (Chapot, op. cit., p. 208). Un détail cependant du récit de S. Luc demeure obscur. Il nous montre (XIX, 31) quelques-uns des « asiarques » restés fidèles à Paul ; qui sont ces asiarques ? Si la question demeure sans réponse certaine, la faute n’en est pas à l’auteur des Actes, mais au problème lui-même qui n’a pas encore été éclairci, cf. Chapot, op. cit., p. 468-489 et 517.
Des péripéties du dernier voyage de Paul à Jérusalem, nous ne retiendrons qu’un trait, car il répond pleinement à notre but. Paul est accusé par des Juifs d’Asie d’avoir introduit dans le temple des Gentils ; on se précipite sur lui, on cherche à le tuer ; l’intervention du tribun de la cohorte seule le sauva (XXI, 27-32). Cette haine prompte à s’assouvir devait se couvrir d’un prétexte. Le prétexte existait. Si l’on en croit Josèphe, le parvis des Gentils était séparé de celui des Juifs par une balustrade, et les païens avaient défense de la franchir sous peine de mort : des stèles, placées de distance en distance, rappelaient en grec et en latin la prohibition et la sanction (Josèphe, A. J., XV, XI, 7 ; B. J., V, V, 2, VI, II, 4). Mais nous avons mieux que l’autorité de Josèphe : M. Clermont-Ganneau a découvert, en 1871, une des stèles dont parle l’historien juif ; cf. Rev. archéol., nouv. série, XXIII (1872), p. 214-234, 290-296 ; Dittenberger, Orientis graeci, 598 ; Schürer, II, p. 272, n. 55 ; Deissmann, Licht, p. 49. C’est cette sentence que les ennemis de Paul voulaient indûment lui appliquer.
On pourrait pousser bien plus loin cette enquête. Par exemple, il serait tentant d’accompagner Paul et Luc dans leurs voyages de Palestine en Asie, d’Asie en Europe ; de nous embarquer avec eux, de refaire, sur leurs traces, les longues étapes des routes de terre, enfin le dernier voyage, si dramatique, du prisonnier. Avec les anciens itinéraires, les récits des voyageurs modernes, en observant les paysages et les ruines, on arriverait à rendre tous ses entours au récit déjà si coloré et si vivant du « témoin ». Ce travail, M. Ramsay l’a accompli, cf. St. Paul, the Traveller and the Roman Citizen, 7e édit., 1903 ; The Cities of St. Paul, 1907 ; Pauline and other studies in early Christian History, 1907 ; Luke the physician, 1908 ; mais, après lui, il y a encore à glaner, et, presque à toutes les étapes, nous rencontrerions des inscriptions dont le contenu souvent vient éclairer le récit des Actes, et toujours jette une lumière plus abondante sur le milieu dans lequel s’est répandue la prédication apostolique.
B. Les Inscriptions et l’Église
B. Les Inscriptions et l’Église : 1. Vie extérieure de l’Église : a) le milieu ; b) la diffusion de l’Église ; c) l’unité de l’Église (Abercius) ; d) les luttes et les divisions ; 2. Vie intérieure de l’Église : a) le Credo ; b) les sacrements ; c) le culte chrétien : α) liturgie, β) culte des saints et des reliques ; d) les institutions ecclésiastiques ; e) la vie morale chrétienne : α) les vertus, β) la conception de la mort.
Vouloir tirer des inscriptions une histoire de l’Église serait une chimère ; attendre même de ces documents des renseignements plus précis ou plus détaillés que ceux que nous fournissent les textes littéraires sur les débuts de l’Église, ce serait s’exposer à une déconvenue totale.
N’avons-nous pas remarqué les causes qui ont rendu assez rares les inscriptions chrétiennes aux premiers âges chrétiens, et les difficultés qu’il y a à les isoler des textes païens ? Cette réserve faite, on doit affirmer que les inscriptions peuvent fournir un précieux appoint à l’étude du fait ecclésiastique.
Nous en signalerons quelques aspects ; ils donneront une idée des détails intéressants que les monuments lapidaires fournissent, pour leur part, à l’historien qui ne dédaigne pas de se faire un moment archéologue. À seule fin de trouver un cadre, nous distinguerons dans l’Église sa vie extérieure et sa vie intime.
1. Vie extérieure de l’Église
1. Vie extérieure de l’Église. — Dans quel milieu, sous quelles influences ou malgré quels obstacles, l’Église s’est-elle répandue ; à quels signes se manifeste l’unité dans la dispersion ; luttes et divisions : tels sont les points relatifs à l’histoire extérieure de l’Église, autour desquels nous grouperons quelques faits empruntés à l’épigraphie.
a) Le milieu
a) Le milieu. — Si l’on dépouille le Corpus latin et les inscriptions grecques d’époque romaine, on est, avant tout, frappé de la grande diversité qu’elles nous révèlent de province à province. On constate de multiples degrés d’assimilation : ici à peu près complète, là beaucoup moins poussée. Le caractère national des peuples se trahit à maint détail.
Ce que nous savions de la politique romaine, de ses compromissions habiles, de son art de ménager les transitions et les étapes : tout cela devient sensible dans les multiples divergences que nous constatons de province à province, de ville à ville.
Nous retrouvons, dans les inscriptions officielles ou privées, dans les dédicaces ou les ex-voto, la variété presque infinie des institutions municipales, la mêlée des cultes, la population bigarrée des dieux locaux dont la personnalité survit, en dépit des efforts d’unification tentés par le syncrétisme ; la multitude irréductible des langues indigènes, toujours vivaces et conservant les idées et les aspirations du passé sous le nouvel état de choses.
Il n’y a pas jusqu’à la physionomie morale des peuples qui ne se trahisse au libellé des textes, à telle formule favorite. Comparez les Gaules à l’Afrique, l’Égypte à la Syrie, la Grèce à l’Asie, les provinces danubiennes aux Germanies : de tous côtés, les contrastes s’accusent, et l’on constate combien d’autonomies Rome eut l’art d’unir, sans les fondre, dans le grand tout impérial.
Sans faire des comparaisons aussi distantes, il suffirait de passer en revue les provinces asiatiques pour s’apercevoir de l’écart de civilisation qui existe des provinces de bordure aux états du centre, défendus de la romanisation par leurs montagnes, leurs antiques traditions d’indépendance, leur génie national, leurs cultes primitifs. Cependant, quelque divers que fussent tous ces éléments, tous, même les plus rebelles à l’assimilation, avaient trouvé leur place dans le puissant ensemble créé par les conquêtes et la politique de Rome. S’il n’y avait pas eu fusion, il y avait unité.
1 Il faut cependant faire une exception pour certains textes d’une importance spéciale, que nous ne saurions aborder dans un article aussi sommaire ; car ils demanderaient, pour être mis en valeur, un commentaire détaillé. Parmi ces monuments nous aurions à faire une place de choix au « cycle pascal » et au « catalogue » d’ouvrages gravé, au début du IIIe siècle, sur une statue représentant S. Hippolyte. L’importance de ce texte a été mise en lumière en dernier lieu par M. A. d’Alès : nous ne saurions mieux faire que de renvoyer à son étude, La Théologie de S. Hippolyte, Paris, 1906, p. III-XI, XLIII-L, 151-158.
Celle-ci tenait d’abord à un pouvoir central exceptionnellement fort, qui savait être le maître, se faire accepter ou s’imposer. Mieux encore que l’histoire générale, les inscriptions nous font entrer dans le détail de cette action puissante et continue qu’eut l’administration romaine dans toutes les parties de l’empire.
Non contente de gouverner de haut et de loin, elle s’insinue jusque dans les moindres détails, faisant régner l’ordre et la dépendance partout où la prudence lui commande de ne pas imposer l’absolue sujétion.
À ce premier facteur d’unité extérieure s’ajoutaient d’autres agents d’une action plus profonde. Les voyages, le commerce, l’immigration ne créaient pas seulement des courants d’échange ; ils étaient propres à faire cheminer les idées, à propager les influences, à transmettre les éléments de civilisation. Or les inscriptions nous font assez voir qu’on voyageait beaucoup dans l’antiquité.
Il suffira de citer cette femme gauloise qui fit 69 étapes pour aller en Italie « commémorer la mémoire de son mari très doux » (CIL, V, 2108) ; ces deux toutes jeunes filles, Maccusa et Victoria, venues de Gaule en Macédoine, ob desiderium avunculi, et mortes peu après leur arrivée à Édesse (completa cupiditate amoris…, fati munus compleverunt), Bull. de corr. hellén., 1900, p. 51-52 ; Athena, XXIII, p. 22 suiv. ; ou encore ce marchand d’Hiérapolis qui se vante d’avoir doublé 72 fois le cap Malée (Dittenberger, Syll.2, 872).
Dans ce dernier cas, les traversées avaient pour but le négoce. Or ce renseignement n’est pas isolé : nous suivons, aux inscriptions qu’ils ont laissées, la trace des hardis commissionnaires de l’antiquité.
Nous connaissons les gros négociants organisés en corporations ou sociétés qui tiennent les grands emporia de Délos, d’Alexandrie ou de Pouzzoles ; nous connaissons leurs pourvoyeurs, par exemple ces chameliers de Palmyre dont les caravanes allaient chercher, sur le golfe Persique, les denrées d’Extrême-Orient et les convoyaient vers la côte méditerranéenne ; nous retrouvons le long des fleuves de la Gaule les factoreries et les boutiques des détaillants étrangers.
Souvent, le hasard du colportage les amenait à se fixer là où les retenait leur négoce, et c’est ainsi que les Orientaux essaimaient en Occident, marquant de leurs colonies tous les marchés de quelque importance, de Rome à Pouzzoles, jusqu’à la Bretagne et la Germanie. Cf. P. Scheffer-Boichorst, Zur Geschichte der Syrer in Abendlande (Mittheil. d. Instit. f. österreich. Geschichtsforschung, VI, p. 521-550) ; L. Bréhier, Les colonies d’Orientaux en Occident, au commencement du moyen âge (Byzantinische Zeitschrift, XII, p. 1-89) ; V. Pârvan, Die Nationalität der Kaufleute im römischen Kaiserreich, 1909. Marchands et soldats — l’Orient en fournissait beaucoup (cf. Scheffer-Boichorst, Bréhier, Pârvan) — apportaient avec eux leurs idoles et leurs cultes, et c’est ainsi que les divinités orientales, en moins de deux siècles, firent à peu près le tour du monde romain, recrutant partout des adeptes, s’installant dans les laraires privés ou dans les chapelles publiques, bientôt assiégées de dévots.
b) La diffusion de l’Église
b) La diffusion de l’Église. — Il fallait rappeler tous ces faits, dont les uns allaient tourner à l’avantage du christianisme, tandis que les autres devaient lui faire échec, pour se faire une idée des clartés (side-lights, comme disent les Anglais d’un mot expressif) que les inscriptions projettent sur l’histoire de la diffusion du christianisme.
D’une part, la grande unité impériale a facilité, dans une certaine mesure, l’unité de l’Église ; les communications, si largement ouvertes et si faciles, ont rendu possible l’action à longue portée des premiers prédicateurs, et expliquent comment, en un siècle et demi, le christianisme put apparaître sur toute la périphérie de la Méditerranée ; les centres orientaux, dès qu’ils se sont alimentés par des recrues chrétiennes, sont devenus des foyers religieux, qui immédiatement rayonnèrent dans toute leur clientèle ; enfin, il n’est pas jusqu’aux cultes orientaux qui, ayant ouvert l’Occident aux pensées religieuses, venues de Syrie et d’Asie, n’aient frayé la voie à la foi nouvelle, en qui ils devaient trouver une rivale obstinée et bientôt victorieuse.
Ces circonstances favorables au développement du christianisme avaient ailleurs leur contre-partie.
Sans parler des obstacles irréductibles d’ordre moral, intellectuel et religieux : corruption de la vie, déformation des esprits, scepticisme et dilettantisme qui s’alliaient aux superstitions les plus tenaces et aux absurdités sérieusement admises de la magie et de la théurgie ; sans parler des difficultés que la religion nouvelle présentait aux esprits prévenus, — origine vulgaire, patrons inconnus, morale austère, dogmatique intransigeante et exclusive, tout au rebours du syncrétisme régnant, — plus d’un des faits signalés plus haut devait entraver la marche conquérante du christianisme.
Nous avons constaté la diversité de caractère des provinces ; comment alors être surpris de voir la foi nouvelle faire ici de rapides progrès et là ne pénétrer qu’avec peine ? Ainsi, en Phrygie, en Bithynie, en Proconsulaire…, elle semble avoir trouvé un sol propice, et bientôt la levure nouvelle soulève toute la masse ; mais, dans d’autres provinces de l’Asie, la résistance se prolonge, et les progrès de l’évangélisation se heurtent à des oppositions persistantes.
Nous voyons subsister jusqu’au Ve et au VIe siècle les langues indigènes : mysien, isaurien, lycaonien, cappadocien, celtique, gothique, lycien… cf. Holl, Das Fortleben der Volkssprachen in Kleinasien in nachchristlicher Zeit (Hermes, 1908, p. 240-254). Cette ténacité des vieux idiomes isolait les groupes ethniques hostiles à la culture grecque, et les fermait à l’action catholique de la foi nouvelle.
Aussi constatons-nous, dans la majeure partie de cette Asie qui donna à la semence apostolique sa première moisson, à côté de provinces renouvelées, des districts rebelles, où la vitalité du paganisme se maintient surtout dans les campagnes, où les superstitions séculaires gardent leurs attaches profondes, où les sectes rivales, fermées à toute action de l’extérieur, pullulent sourdement.
Dans certaines provinces, l’hostilité n’avait pas encore désarmé à la veille du triomphe final de l’Église : une inscription d’Aricanda nous a conservé une supplique des habitants de Pamphylie et de Lycie à Maximin, Constantin et Licinius, pour leur demander de protéger le culte des dieux et de mettre fin au scandale impie du christianisme. Cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Aricanda.
Ces difficultés, le christianisme ne les rencontra pas seulement en Asie, nous les voyons fermer à l’évangélisation tout l’arrière-pays des côtes phénicienne et syrienne, qui comptèrent, dès l’origine, dans les cités hellénisées, de florissantes églises ; on sait jusqu’à quelle date le paganisme gaulois continua de se maintenir en dehors des grands centres, pénétrés d’influences asiatiques et grecques et ouverts dès la première heure à la foi nouvelle : dans une certaine mesure, hellénisation et conquêtes du christianisme se correspondent.
Encore ne faudrait-il pas dépasser la portée de cette formule : de bonne heure, le christianisme pénétra là où l’hellénisme avait échoué ; combien de peuples barbares sont venus à la foi sans passer par la culture grecque ! L’hellénisation seconda l’apostolat, mais à elle seule elle n’explique rien. Pour le détail, voir Harnack, Mission, II, p. 70-262, et un excellent opuscule de J. Rivière, La propagation du Christianisme dans les trois premiers siècles d’après les conclusions de M. Harnack, Paris, 1904. Le Blant (Recueil, pl. 98, cf. p. XLI-XLIII) a dressé pour la Gaule une carte épigraphique : la densité et l’âge des inscriptions rendent sensibles, en une certaine manière, les étapes de la christianisation des provinces gauloises.
Histoire ? non sans doute, pas plus que les arasements de murailles que la pioche du fouilleur met au jour ne sont le monument antique ; mais ces pierres dispersées ont un sens pour qui sait les interroger : les unes marquent l’orientation d’une muraille, un détail révèle l’âge de l’édifice, un autre sa destination, un autre quelque chose de son décor.
De même, les milliers d’inscriptions chrétiennes qui surgissent dans toute l’étendue de l’empire romain, de l’Espagne à l’Euxin et à la Mésopotamie, de la Bretagne et de la Germanie au limes africain et au Soudan, ne nous disent pas toute l’histoire de la diffusion de l’Église ; mais l’une nous révèle une date, une autre une église jusqu’ici inconnue, celle-ci un évêque, celle-là un saint, celle-ci le nom d’un fidèle, cette autre celui d’un martyr, d’autres enfin un acte de foi ou une invocation qui se répète d’un bout à l’autre du monde traversé par la religion nouvelle.
Aussi n’y a-t-il rien de négligeable dans ce qui nous rend une connaissance plus précise ou plus détaillée de l’incomparable miracle moral qu’est la diffusion catholique de l’Église.
c) Unité de l’Église (Abercius)
c) Unité de l’Église (Abercius). — En se répandant, l’Église ne se dispersait pas : elle assimilait les pays les plus divers en resserrant plus fort le lien de son unité, réalisant sans effort le résultat devant lequel les armées et la politique avaient échoué.
Ce sont les éléments du même credo qui se retrouvent dans les invocations qui se font écho dans les épigraphes, de la Syrie à la Gaule ; partout nous retrouvons même hiérarchie, mêmes rites, mêmes croyances : « un Seigneur, une foi, un baptême », comme écrivait saint Paul aux Éphésiens (IV, 5), et comme le répète après lui une acclamation chrétienne de Syrie (Prentice, AAE, 204).
Mais cette unité de l’Église se manifeste encore d’une façon plus concrète et plus saisissante dans un des textes chrétiens les plus anciens, la fameuse inscription phrygienne d’Abercius, que de Rossi proclamait, avec un enthousiasme dont on n’est pas revenu, « la reine des inscriptions chrétiennes ». L’importance de ce texte, les polémiques passionnées qu’il a suscitées nous obligent à entrer ici dans quelque détail, mais sans la prétention ni l’espoir d’être complet. Il suffira d’avoir indiqué quelques faits principaux et renvoyé, pour la discussion des problèmes, aux travaux spéciaux.
Les passionnaires grecs contiennent, à la date du 28 octobre, une vie d’Abercius, assez mal notée parmi les hagiographes jusqu’au jour où une découverte inattendue vint lui rendre un peu de crédit. Dans la vie, se trouvait insérée une épitaphe, en vers d’un mètre un peu hésitant, que l’évêque Abercius aurait dictée pour être gravée sur sa tombe.
Ce petit poème avait participé à la défaveur qui pesait sur l’ensemble de la rédaction, et dom Pitra, tout en rétablissant assez heureusement le texte, n’avait pu parvenir à dissiper toutes les défiances. Mais voilà qu’en 1881 Ramsay découvrit à Kélendres, près de Synnade, en Phrygie Salutaire, une inscription funéraire, datée de l’an 300 de l’ère provinciale (216 J.-C.), qui présentait avec le texte de l’épitaphe d’Abercius des rencontres si singulières, que le hasard ne suffisait pas à les expliquer. Ramsay, Cities, p. 720-722 ; Dict. d’Arch. chrét., s. v. Abercius, col. 69. Un vers en particulier dénonçait le plagiat, car le nom d’Alexandre, substitué à celui d’Abercius, brisait la mesure et trahissait l’adaptation maladroite. L’épitaphe d’Abercius n’était donc pas simple élucubration d’hagiographe.
On serait demeuré sur ce premier résultat, si le hasard n’avait fait royalement les choses. Deux ans après, repassant par Hiérapolis, M. Ramsay découvrait, encastrés dans la maçonnerie des bains, à trois milles au sud de la ville, deux morceaux de la propre épitaphe d’Abercius (Ramsay, Cities, p. 722-729). L’inscription suspectée était définitivement authentiquée par les précieux fragments. Restait à l’interpréter. Vu son importance, il est opportun d’en reproduire ici le texte et d’en donner la traduction. Dans la transcription courante, des capitales indiquent les parties qui se lisent sur les fragments conservés au Vatican et reproduits plus d’une fois. Voir Nuov. Bull. di Arch. crist., I, pl. III-VII (à la grandeur de l’original) ; Dict. d’Arch. chrét., s. v. Abercius (belle planche) ; Syxtus, tab. R, etc.
| 1 | [ἐ]κ̣λεκτῆς πόλε̣ως ὁ πολεί[της] τ̣οῦτ’ ἐποίη̣[σα] [ζῶν, ἵ]ν̣’ ἔχω φανερ̣[ὴν] σώματος ἔνθα θέσιν, οὔνομ’ <Ἀβέρκιος ὤν ὁ> μαθητὴς ποιμένος ἁγνοῦ, [ὅς βόσκει προβάτων ἀγέλας ὄρεσιν πεδίοις τε], |
| 5 | [ὀφθαλμοὺς ὃς ἔχει μεγάλους πάντῃ καθορῶντας]· [οὗτος γὰρ μ’ ἐδίδαξε — — γράμματα πιστά], εἰς Ῥώμη[ν ὃς ἔπεμψεν] ἐμὲν βασ̣ι̣λ̣[ίδ’ ἀναθρῆσαι] καὶ βασίλισσ̣[αν ἰδεῖν χρυσό]στολον χρυ̣[σοπέδιλον]. λαὸν δ’ εἶδον̣ ἐ̣[κεῖ λαμπρὰν] σφραγεῖδαν ἔ[χοντα] |
| 10 | καὶ Συρίης πέ[δον εἶδα] καὶ ἄστεα πάν[τα, Νισῖβιν] Εὐφράτην διαβ̣[άς· πάν]τῃ δ’ ἔσχον συνο̣[μαίμους]. Π̣α̣ῦ̣λ̣ο̣ν̣ ἔ̣χ̣ω̣ν̣ ἐ̣π̣’ ὄ̣[χῳ]· Πίστις π̣[άντῃ δὲ προῆγε] καὶ παρέθηκε̣ [τροφὴν] πάντῃ ἰχθὺν ἀ[πὸ πηγῆς] πανμεγέθη καθ[αρόν, οὗ] ἐδράξατο παρθέ[νος ἁγνή], |
| 15 | καὶ τοῦτον ἐπέ[δωκε φί]λ̣ι̣ο̣ι̣ς̣ ἐ̣σ̣θ̣ε̣[ῖν διὰ παντός], οἶνον χρηστὸν ἔχουσα, κέρασμα διδοῦσα μετ’ ἄρτου. ταῦτα παρεστὼς εἶπον Ἀβέρκιος ὧδε γραφῆναι, ἑβδομηκοστὸν ἔτος καὶ δεύτερον ἦγον ἀληθῶς. ταῦθ’ ὁ νοῶν εὔξαιτο ὑπὲρ Ἀβερκίου πᾶς ὁ συνῳδός. |
| 20 | οὐ μέντοι τύμβῳ τις ἐμῷ ἕτερόν τινα θήσει. εἰ δ’ οὖν Ῥωμαίων ταμείῳ θήσ<ει> δισχείλια <χ>ρυσᾶ καὶ χ̣ρηστῇ πατρίδι̣ Ἱεροπόλει χείλια χρυσᾶ. |
« Citoyen d’une ville distinguée, j’ai fait ce [monument] de mon vivant, afin d’y avoir un jour une place pour mon corps. Je me nomme Abercius, je suis disciple d’un saint pasteur, qui fait paître ses troupeaux de brebis sur les montagnes et dans les plaines, qui a de grands yeux dont le regard atteint partout. C’est lui qui m’a enseigné les écritures sincères. C’est lui qui m’envoya à Rome contempler la majesté souveraine, et voir une reine aux vêtements d’or, aux chaussures d’or. Je vis là un peuple qui porte un sceau brillant.
J’ai vu aussi la plaine de Syrie et toutes les villes, Nisibe au delà de l’Euphrate. Partout j’ai trouvé des confrères. J’avais Paul…, la foi me conduisait partout ; partout elle m’a servi en nourriture un poisson de source, très grand, très pur, péché par une vierge sainte. Elle le donnait sans cesse à manger aux amis ; elle possède un vin délicieux qu’elle donne avec le pain. J’ai fait écrire ces choses, moi, Abercius, à l’âge de soixante et douze ans. Que le confrère qui les comprend, prie pour Abercius. On ne doit pas mettre un autre tombeau au-dessus du mien, sous peine d’amende : 2.000 pièces d’or pour le fisc romain, 1.000 pour ma chère patrie Hiéropolis. »
Comme l’écrivait excellemment M. L. de Grandmaison : « À qui lit sans idée préconçue cette inscription et se souvient des symboles chers entre tous à la piété de l’Église primitive — le bon Pasteur, le Poisson figuratif du Christ, le pain et le vin eucharistiques, le sceau baptismal — son origine chrétienne saute aux yeux. L’exégèse de certaines parties a sans doute ses difficultés, mais l’ensemble est clair. » Études, t. LXXI, p. 440.
Cette constatation frappa au premier abord les critiques. Zahn, Lightfoot, V. Schultze, Ramsay, de Rossi, Duchesne, et, dans les controverses postérieures, Wilpert, Marucchi, Pomjalowski, Grisar, Kaufmann, Wehofer, Paton, de Sanctis, Batiffol, Rocchi, etc., se prononcèrent avec décision pour le christianisme d’Abercius. Le sentiment n’entrait pour rien dans ces affirmations ; elles reposaient sur des faits précis qu’une lecture attentive du texte permet facilement de colliger.
1° Abercius a été à Rome, et y a vu la majesté de l’Église romaine, reine du monde chrétien ; 2° il y a vu aussi le peuple des fidèles marqué du sceau éclatant (du baptême) ; 3° il a trouvé partout des chrétiens ; 4° la foi lui a servi de guide ; 5° elle l’a nourri du poisson (J.-C.), né de la Vierge ; 6° Abercius et les autres fidèles recevaient J.-C. sous les espèces du pain et du vin. Qu’il n’existe pas de trace du culte d’Abercius, ni d’attestation suffisante de son épiscopat ; qu’il soit ou non identique à l’Ἀουίρκιος Μάρκελλος d’Eusèbe (Hist. ecclésiast., V, 16 ; P. G., XX, 464) ; que παρθένος ἁγνή de l’inscription soit Marie, l’Église ou Πίστις personnifiée : ce sont là, après tout, questions secondaires. Il n’en demeure pas moins certain que la primauté du siège de Rome, le symbolisme du poisson, le baptême, l’eucharistie, tout cela est attesté par l’inscription d’Abercius pour le milieu du IIe siècle après J.-C.
De ces faits se dégage nettement l’importance apologétique de ce monument. Elle est de tout premier ordre, aussi conçoit-on l’embarras de ceux qui se refusent à entendre parler de catholicisme avant Irénée. S’attacher uniquement aux points difficiles, sans tenir compte de tout ce que le texte présente d’indubitable, baser sur quelques mots plus vagues des hypothèses vertigineuses : telle était la seule voie ouverte à qui prétendait réagir contre l’explication obvie du texte. On s’y engagea résolument.
G. Ficker, en 1894, soutint que le texte était païen et Abercius myste de Cybèle et d’Attis, le divin « poisson ». Pour soutenir ce paradoxe, Ficker dépensa un grand luxe d’hypothèses et cela suffirait à le réfuter. Cependant Duchesne, de Rossi, Schultze, Marucchi répondirent vertement à cette thèse, qui, il faut l’avouer, trouva peu de partisans convaincus, si l’on excepte Hirschfeld et Harnack.
Une attaque sérieuse demandait plus de mesure : Harnack le comprit ; l’année suivante, il essaya de rendre acceptable le système de Ficker, en enveloppant dans une imprécision calculée les affirmations trop radicales de son devancier. Il se garde bien de nier le caractère chrétien d’une bonne partie de l’inscription ; mais il essaie de le mettre en contradiction avec quelques autres détails du texte, dont il grossit à dessein l’importance et la signification. Il n’est plus question de paganisme tout cru ; mais le texte n’en est pas moins disqualifié : on en fait le produit d’un syncrétisme asiatique, où s’amalgament les religions solaires de Phrygie et les mystères chrétiens. L’exégèse était arbitraire, Zahn le proclama nettement ; Duchesne ne fut pas moins catégorique.
La passe d’armes n’était pas finie ; quelques mois plus tard (1896), Dieterich relève le gant. Reprenant l’hypothèse de Ficker, il dépensa à la rendre vraisemblable une érudition considérable. Abercius devient entre ses mains un prêtre d’Attis, envoyé à Rome par son dieu ou par la confrérie qu’il préside, pour aller assister aux noces qu’Élagabal célébrait entre la pierre noire d’Émèse et la Cœlestis de Carthage.
Dans la pompe des fêtes, il vit défiler la pierre aux saillies luisantes ; le « saint pasteur aux grands yeux dont le regard atteint partout », c’est Attis ; les « écritures sincères », les caractères magiques de son culte ; les « confrères » partout rencontrés, les adeptes du dieu ; « Pistis » qui conduisait le voyageur devient « Nestis », une divinité sicilienne qu’on naturalise en Asie Mineure et identifie à Derceto, pour pouvoir substituer au « poisson de source, très grand, très pur, péché par une vierge sainte » les poissons sacrés d’Atargatis, que seules les prêtresses avaient le droit de pêcher.
Tout s’explique trop bien, pour qu’on ne distingue pas un peu partout le tour de main sollicitant habilement faits et textes. Mais cette exégèse avait du moins l’avantage de discréditer un texte embarrassant ; on ne lui fut pas sévère. Domaszewski, Hepding (Attis, 1903, p. 84-85, 188), S. Reinach (il s’est depuis rétracté, Orpheus, p. 30) se déclarèrent convaincus, pendant que d’autres critiques, plus indépendants ou plus sincères, comme F. Cumont, protestaient avec énergie contre l’audace de semblables manipulations.
Une thèse qui a résisté à de pareils assauts a fait ses preuves. Aussi bien, les attaques de la critique n’ont-elles fait que consolider la thèse du christianisme de l’inscription d’Abercius. L’apologétique peut donc en toute confiance mettre en œuvre ce précieux monument.
Nous aurons à le citer ailleurs comme un témoin de la discipline eucharistique et de la prière pour les morts ; ici il suffit de noter les traits caractéristiques de l’unité de l’Église : ce ne sont ni les moins importants ni les moins appuyés. Abercius fait allusion à l’Église universelle, partout répandue, unie dans une même foi et participant aux mêmes rites sacrés. Pour venir après la Didaché, l’épître de Clément de Rome, les lettres d’Ignace d’Antioche et de Polycarpe, le Pasteur d’Hermas, ce témoignage ne perd rien de sa valeur : c’est un anneau dans la chaîne de la tradition, un anneau d’or.
Cette Église qu’Abercius a trouvée identique à elle-même, de Phrygie en Syrie et de Nisibe à Rome, est un grand corps vivant dont la tête est à Rome. Clément, Ignace, Polycarpe, Hégésippe, Denys de Corinthe témoignent que Rome, dans l’Église, est le centre nécessaire d’unité. Abercius rend hommage, à sa manière, à la primauté d’honneur et de droits de Rome : à 72 ans, il se rappelle que le saint pasteur l’a envoyé à Rome contempler cette « majesté souveraine et voir une reine aux vêtements d’or et aux chaussures d’or ».
Sous cette périphrase chatoyante, le théologien qui comprend reconnaît la thèse catholique qu’affirme le voyage ad limina, si l’on ose dire, de cet évêque phrygien, et, sous le luxe d’épithètes où se complaît l’admiration du vieil asiatique, il retrouve « l’Église digne de Dieu, digne de gloire et d’éloge, digne du nom de bienheureuse et d’immaculée et présidant à l’universelle assemblée de la charité » qui avait, 70 ou 80 ans plus tôt, excité le lyrisme d’un autre oriental émerveillé, Ignace d’Antioche.
Bibliogr. — Il suffira de renvoyer à cinq articles, où l’on trouvera toutes les indications nécessaires et le résumé des controverses engagées autour de ce texte fameux. Cf. Revue des Questions historiques, t. XXXIV, 1883, p. 1-33 (Duchesne) ; Études, t. LXXI, 1897, p. 433-461 (L. de Grandmaison) ; Revue du clergé français, t. XII, 1897 (Lejay) ; Dict. d’Arch. chrét., s. v. Abercius (Leclercq) ; Röm. Quartalschrift, 1909, p. 87-112 (F. X. Dölger).
d) Luttes et divisions
d) Luttes et divisions. — À son Église, J.-C. avait prédit la persécution (Matth., XXIV, 9 ; Jo., XVI, 2) ; Paul avait prémuni les fidèles contre le scandale de déchirures plus douloureuses (I Cor., XI, 19). La prédiction du Sauveur s’est réalisée, comme aussi la loi morale énoncée par l’apôtre : l’Église a été persécutée, les hérésies se sont efforcées de déchirer sa robe sans couture. Persécutions et hérésies ont laissé des traces dans les inscriptions.
α) Là même où elles ne rappellent le souvenir d’aucun martyr, les catacombes témoignent déjà éloquemment des persécutions qui contraignaient l’Église à se cacher. Mais les souvenirs plus positifs sont extrêmement nombreux : les inscriptions de l’Orient et de l’Occident rappellent la mémoire des martyrs et le culte dont ils étaient l’objet. Étienne le protomartyr, Sergios, Léontios, Bacchos, Théodoros eurent des dévots dans tout l’Orient, et l’Occident ne les ignora point ; mais nulle part, si l’on excepte Rome, le nombre des témoignages relatifs aux martyrs n’est aussi considérable qu’en Afrique. Ils ont été réunis par M. Monceaux (Enquête sur l’Épigraphie chrétienne d’Afrique, IV. — Martyrs et Reliques, dans Mémoires présentés par divers savants à l’Acad. des Inscript., t. XII, 1re partie), qui a consacré une pénétrante étude à ces documents qui éclairent d’un jour si précis l’histoire des persécutions.
Parmi d’obscurs héros, que la piété des fidèles honorait à l’égal des victimes plus illustres, nous retrouvons les noms de martyrs demeurés célèbres jusqu’à nos jours, et ce n’est pas sans émotion qu’on a appris la découverte récente de la pierre tombale des grandes martyres de Carthage, Ste Perpétue et Ste Félicité, ensevelies avec leurs compagnons dans la Basilica Majorum (cf. Comptes rendus de l’Acad. des Inscript., 1907, p. 191-192, 195-196, 516-531).
Il faut signaler, comme intéressant encore l’histoire des persécutions, les certificats de sacrifice dont nous avons conservé 5 exemplaires sur papyrus. Bien que leurs titulaires paraissent avoir été des païens, — et il ne faut pas s’en étonner, puisque l’édit de Décius visait tous les citoyens de l’empire et les obligeait tous à l’épreuve d’un sacrifice, — ces documents viennent illustrer à souhait ce que les écrivains ecclésiastiques nous racontent de l’épreuve imposée aux fidèles et du sort des libellatici. Cf. C. Wessely, Les plus anciens monuments du christianisme écrits sur papyrus, Patrologia Orientalis, t. IV, fasc. 2, 1906, p. 112-124 ; Journal des Savants, 1908, p. 169-181 (P. Foucart) ; on y trouvera, avec le commentaire, la bibliographie de ces documents.
On a mentionné plus haut la pétition des païens d’Aricanda, demandant à Maximin de rouvrir l’ère des vexations contre les chrétiens. Peu de témoignages sont plus clairs sur l’état des esprits, vers 312, dans certaines provinces de l’empire.
De ce document il faut rapprocher une inscription récemment découverte à Laodicée de Lycaonie (Laodiceia Combusta) qui vient ajouter un trait nouveau à l’histoire des persécutions et nous donner le sens, sinon la teneur, d’un des derniers édits portés contre les chrétiens, dont l’histoire n’avait pas gardé de traces. C’est l’inscription que l’évêque de Laodicée, Eugenius, fit graver sur sa tombe.
Il y raconte ses débuts dans la carrière militaire en qualité d’attaché à l’officium du gouverneur de Pisidie, son mariage avec la fille du sénateur romain C. Nestorianus ; survint l’édit de Maximin Daia, il confessa la foi dans les tortures ; rendu à la vie civile, il fut bientôt désigné pour l’épiscopat qu’il exerça pendant 25 ans ; évêque, il releva de ses ruines son église (détail des travaux) ; enfin, sa tâche accomplie, il se démit de ses fonctions pour attendre, dans la retraite d’un ermitage, la fin de ses jours. Ce texte que M. Ramsay n’hésite pas à rapprocher de l’inscription d’Abercius est un peu trop long pour être cité en entier ; il suffira d’en détacher les lignes qui en font un monument historique de premier ordre :
| lig. 5 | δόγμα ἐπέστη χρόνῳ Μαξιμίνου θύειν τοὺς Χριστιανοὺς καὶ μὴ ἀπολύεσθαι τῆς στρατείας, ἔπειτα πολλάκις βασάνους ὑπομείνας ἐπὶ Διογένους ἡγεμόνος… |
L’édit de Maximin qui ordonnait aux chrétiens de sacrifier et leur défendait de quitter le service militaire dut être porté entre 307 et 312 ; Eugenius confessa la foi vers 310 ; l’inscription fut gravée entre 338 et 340. Voir le commentaire de cet important document par W. M. Calder (Expositor, nov. 1908, p. 389-419 ; avril 1909, p. 307-322) et W. M. Ramsay (ibid., déc. 1908, p. 546-557 ; Luke the physician, p. 339-351). Le texte a été reproduit par E. Preuschen (Kürzere Texte zur Geschichte der alten Kirche u. des Kanons, p. 149-150), avec quelques négligences, cf. Expositor, janv. 1910, p. 51-55 [Ramsay].
β) Comme les catholiques, les hérétiques gravaient des inscriptions ; nombre de ces textes sont parvenus jusqu’à nous et ajoutent quelques précisions, sinon à la connaissance des doctrines hétérodoxes, du moins à l’histoire de leur diffusion dans les provinces.
Ainsi une inscription trouvée à Deir-Ali dans la région de Damas (Wadd., 2558), nous fait connaître l’existence en ce lieu d’une synagogue de Marcionites. Le texte est daté de 318 ; il vient corroborer l’affirmation d’Épiphane, qui, peu d’années plus tard, témoignait de la persistance de la secte des Marcionites en Syrie de son temps. C’est de plus la seule attestation épigraphique de l’existence d’un lieu de culte public, consacré à une hérésie, et antérieur de plusieurs années aux églises chrétiennes les plus anciennes de la région.
Dans la Syrie du Nord, parmi de nombreuses inscriptions reproduisant le trisagion, il en est quatre où se trouve insérée la formule de Pierre le Foulon (Prentice, AAE, 6, 295, 322 ; cf. Monum. Eccles. liturg., p. CIX et Revue Bénédictine, XXII, p. 433-434) ; cette addition hérétique marque autant de centres monophysites. Le Montanisme a laissé des traces en Afrique et en Phrygie ; telle cette inscription qui porte la curieuse invocation : in nomine Patris et Filii [et] Do(mi)ni Muntani (CIL, VIII, 2272) ; telle encore cette épitaphe de Μουντανή, femme de Lupicinus, qui est qualifiée de χριστιανὴ πνευματική (Échos d’Orient, V, p. 148-149 ; VI, p. 61-62 ; VII, p. 53-54). Il est même probable que la mention χριστιανὸς πνευματικός, qui se rencontre sur quelques autres tituli phrygiens, dissimule la vraie identité d’autres montanistes (cf. Ramsay, Cities, p. 491). Noter une inscription manichéenne, à Salone, qui paraît être unique en son genre : Βάσσος πρεσβυτής, Λυδία, γυνή…, cf. F. Cumont, Rev. d’Hist. ecclés., 1908, p. 19-20.
L’épigraphie gnostique est assez riche. Citons seulement l’inscription de Flavia, à Rome, qui « désireuse de voir la lumière du Père…, s’est hâtée d’aller contempler les divins visages des éons, le grand ange du grand conseil, le Fils véritable, pressée qu’elle était de se coucher dans un lit nuptial, dans le sein paternel des éons » (CIG, 9595a, reproduit par Batiffol, Littérature grecque, p. 115). Les textes de ce genre sont rares ; mais, par contre, quel n’est pas le nombre des petites amulettes à épigraphe, dont les gnostiques propagèrent l’usage et qui sont si abondamment représentées dans les collections d’antiquités chrétiennes ! (cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Abrasax, Basilidiens, Anges).
Mais, de toutes les épigraphies hérétiques, la plus riche et la plus instructive semble être celle des Donatistes. Demeurée inaperçue ou négligée jusqu’à ces derniers temps, elle a été pleinement mise en lumière par M. P. Monceaux, qui a montré tout le parti qu’on en peut tirer pour illustrer et compléter la littérature polémique africaine du IVe et du Ve siècle (Rev. de Philologie, 1909, p. 112-161). Nous ne pouvons que signaler les points principaux de son étude si sagace et si érudite.
Les textes donatistes actuellement connus peuvent se répartir en quatre séries. Le premier groupe (p. 114-119) comprend les inscriptions gravées sur les monuments ou burinées sur les bijoux qui reproduisent, isolément ou dans une formule plus étendue, la devise et le cri de guerre des donatistes, ce Deo laudes, leur « clairon de bataille » (Aug., Epist., CVIII, 5, 14), auquel répond le Deo gratias catholique. Comme l’écrit excellemment M. M., ces monuments, où se lit tantôt la devise des dissidents, tantôt celle des catholiques, sont les témoins les plus fidèles des querelles religieuses de ces temps-là, les interprètes les plus sûrs de la psychologie des foules. Ils aident à comprendre les âmes, en nous montrant comment la guerre entre les deux églises africaines se poursuivait jusque dans les asiles de la prière et de la foi, jusque sur les murs, les piliers et les chapiteaux, les portes et les façades des basiliques.
Une seconde série (p. 119-136) est formée des inscriptions monumentales donatistes ou antidonatistes, qui nous ont transmis l’écho des controverses passionnées qui mettaient aux prises clercs et fidèles des deux églises rivales : principes et griefs réciproques, prétentions, espérances et rancunes des deux partis ont trouvé leur expression sur leurs édifices.
À côté de la polémique de « tracts », il y eut aussi la polémique sur pierre : controverse directe à coups de formules ou d’acclamations, lutte indirecte à l’aide de textes bibliques habilement travestis.
L’attitude provocante des donatistes se retrouve dans des formules sacrées : in Deo speravi non timebo quid mihi faciat homo ; — si Deus pro nobis quis contra nos ? — fideia Dei et ambula ; — si Deus pro nobis, quis adversus nos ? Leur prétention à la sainteté, à la pureté, à la justice, se traduit dans les épithètes que leurs textes mettent en vedette : sancti, justi, bonis bene ; âprement ils revendiquaient le monopole de la catholicité, et ces disputes trouvent leur expression dans les inscriptions gravées sur leurs églises.
À l’opposé, l’épigraphie catholique répond à tout ce fracas par des paroles de conciliation, des appels à la communion catholique (semper pax, hic pax in Deo, pax Dei Patris), de touchantes professions d’humilité, des allusions à la faiblesse de l’homme, à son caractère de pécheur, à la nécessité de la pénitence.
Les deux dernières séries (p. 137-161) sont constituées par l’épigraphie martyrologique donatiste et les épitaphes des schismatiques. On sait le culte que la secte, qui se disait « l’Église des martyrs », professait, non seulement pour les martyrs célèbres d’autrefois, mais encore pour les nombreux champions du parti, tombés dans les bagarres.
Aussi, combien peut-être de schismatiques parmi les martyrs, inconnus des hagiographes, que nomment les textes épigraphiques de Numidie ! Mais, pour certains, on a plus que des présomptions : le diacre Emeritus qu’une dédicace pompeuse met sur le même pied que les saints apôtres, la moniale Robba, sœur de l’évêque Honoratus, — cæde traditorum vexata, meruit dignitatem martyrii, — nous apparaissent comme des héros de la secte. Ils ne sont pas seuls.
Il est curieux de mettre en parallèle avec ces épitaphes belliqueuses, d’où la piété est absente, la touchante inscription rédigée par Augustin pour la tombe du diacre Nabor, donatiste converti, que ses anciens coreligionnaires assassinèrent : … conversus pacem pro qua moreretur amavit… verum martyrium verum est pietate probatum (de Rossi, Inscr. Christ. U. R., II, p. 461). Les épitaphes de quelques sectaires, évêques, prêtres, diacres, complètent les renseignements que l’épigraphie africaine nous fournit sur le Donatisme. On voit que ces humbles inscriptions, pieusement recueillies par les archéologues, contribuent à éclairer l’histoire de l’Afrique, au temps d’Optat et d’Augustin.
2. Vie intérieure de l’Église
2. Vie intérieure de l’Église. — D’autres séries de documents nous font pénétrer plus avant dans la vie de l’Église, et nous livrent le secret de son unité, en nous montrant une sève unique qui circule dans tous les membres de ce corps : les âmes sont resserrées dans une même foi et nourries des mêmes sacrements ; la liturgie se crée et se codifie peu à peu ; le culte des saints et des martyrs maintient une étroite communion entre l’Église militante et l’Église triomphante ; les institutions ecclésiastiques se développent avec leur physionomie variable suivant les provinces ; la vie ascétique prend son premier essor ; la mentalité chrétienne se forme : sur tous ces points, les textes épigraphiques apportent leur contribution à la connaissance du fait ecclésiastique.
Zaccaria, Gener, Marucchi, le P. Sixte ont dressé des listes d’inscriptions, groupées en ordre logique ; on ne peut songer à reprendre ici ce travail, il suffira de rappeler quelques traits particulièrement significatifs sous quelques rubriques : credo, sacrements, culte, institutions ecclésiastiques, vie morale chrétienne.
a) Credo
a) Credo. — Il n’y a pour ainsi dire pas un article du credo qui n’apparaisse dans les inscriptions : l’unité de Dieu, la Trinité, la divinité de J.-C., la Rédemption, le jugement, le Saint-Esprit, l’Église, la communion des Saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair, la vie éternelle témoignent d’une foi qui trouvait une suprême consolation à s’afficher au grand jour, quand les circonstances le permettaient.
À ce point de vue, les marbres de la Gaule sont de la plus haute importance (Le Blant, Recueil, p. 11) ; cependant les inscriptions de l’Orient ne leur cèdent pas en valeur démonstrative. C’est à elles que nous emprunterons quelques exemples ; car là seulement, dans les ruines admirables de la Syrie, nous trouvons des inscriptions qui sortent du type funéraire, le seul ou à peu près qui ait survécu en Occident.
Quand on a fait le départ des textes suspects d’intentions superstitieuses, il reste tout un lot d’invocations et d’acclamations, réparties entre le IVe et le VIe siècle, où la foi se manifeste dans l’élan de la prière. Ce que ces chrétiens orientaux, chrétiens tardifs peut-être, mais animés d’un zèle de néophytes, gravent sur leurs maisons, pour attirer la bénédiction de Dieu et donner à leur acte de foi l’éternité de la pierre, c’est avant tout l’affirmation répétée de l’unité de Dieu : « un seul Dieu », « un Dieu unique », « un Dieu, un Christ », « un Dieu, roi éternel ».
À côté de l’affirmation monothéiste, défi ou protestation à l’adresse du paganisme ambiant, les professions de foi trinitaire sont multipliées au point de paraître répondre aux clameurs hétérodoxes : « au nom de la Ste Trinité », « grande est la puissance de la Trinité » ; souvent, c’est dans une doxologie que se traduit le même article du symbole, et le « Gloire au Père, au Fils, au S. Esprit », s’oppose, ainsi que le trisagion catholique, à la formule hérétique de Pierre le Foulon.
La foi qui se manifeste aussi explicitement est déjà une prière ; mais combien souvent elle inspire des invocations plus directes et plus pressantes ! Les appels à l’aide, à l’assistance, à la protection, à la miséricorde de Dieu sont extrêmement fréquents : « Seigneur, souvenez-vous de moi dans votre royaume » ; « Seigneur, secourez-nous » ; « Ô Dieu unique, vous qui aimez ceux qui vous craignent » ; « Celui qui s’abrite sous la protection du Très-Haut, repose à l’ombre du Tout-puissant. Il dira au Seigneur : tu es mon refuge et ma forteresse, mon Dieu en qui je me confie » ; « Seigneur, aie pitié de moi » ; « Que ta miséricorde se mesure à nos espérances » ; « Sauve ton peuple » ; « Seigneur, garde cela à ton serviteur » ; « Marque cette maison de ton sceau et de celui de ton Fils » ; « Christ, entrez » ; « Là où le Christ est bienveillant, c’est le bonheur pour l’homme » ; « Christ, tu as mis la joie dans mon cœur, tu nous as fait abonder de froment, de vin et d’huile, dans la paix ».
On confie le seuil de la porte à Dieu et au Christ : « Ils garderont à jamais mon entrée et ma sortie » (i. e. toutes mes actions) ; « Il me bénira à l’entrée et à la sortie. » On s’encourage en songeant que « c’est le Dieu des puissances qui garde l’entrée » ; « S’il est avec nous, qui sera contre nous ? » ; « Jésus, né de Marie, habite là ».
Les appels à l’hôte divin se font plus pressants : « La victoire est au Christ, arrière Satan ! » ; « Le Christ toujours vainqueur est là, foi, espérance, amour. Il relève le malheureux de la poussière, il retire le pauvre du fumier » ; « Il est médecin et dissipe tous les maux » ; « Il est sauveur ». La croix participe à son rôle protecteur : « La croix est victorieuse » ; « La croix présente, l’ennemi est sans force » ; « Par ce signe je suis vainqueur de mes ennemis ».
Ces quelques détails — c’est un choix très restreint — sont des indices précieux qui nous permettent de constater combien profondément le christianisme avait pénétré ces populations, qui, longtemps, eurent si mauvaise réputation. La même foi, les mêmes prières, les mêmes emprunts à l’Écriture se retrouvent dans l’épigraphie funéraire ; mais là, ce qui ressort surtout, c’est la croyance à la résurrection.
Quel devait être le sort des âmes justes, affranchies par la mort ? la vision immédiate ou l’attente, dans l’Hadès, du triomphe final ? Sur ce point la croyance des premiers siècles était hésitante (Le Blant, Recueil, II, p. 396-411). Mais tous attendent pour leurs morts la résurrection, s’attachant à cette vision d’espoir de toute l’ardeur de leur foi.
Nulle part, peut-être, cette attente de la résurrection n’est affirmée avec plus d’insistance que sur les marbres de la Lyonnaise : surrectura cum (dies) Dni advenerit, surrecturus in XP°, resurrecturus cum sanctis in spe resurrectionis vitæ æternæ, reviennent sur toutes les tombes. Le Blant s’est demandé pourquoi cette foi si explicite, si appuyée, alors qu’ailleurs elle s’exprime avec plus de discrétion.
Soupçonnant que le dogme ne s’affirmait que parce qu’il était combattu, il a montré que, de fait, cet espoir de la résurrection, proclamé si haut, était une réponse aux doctrines gnostiques qui avaient fait tant de ravages dans la Lyonnaise (Recueil, nos 467, 478 ; cf. t. II, p. 161-168 ; Nouv. Recueil, p. XXI).
On pourrait accumuler les exemples, comme aussi passer en revue les autres dogmes du credo. Quelques références suffiront.
En attendant la résurrection, les corps des défunts sommeillent dans la tombe ; avant de mourir, ils ont pourvu à la sécurité de leur dépouille, que la vigilance de leurs descendants entoure d’une sollicitude inquiète : des amendes, des anathèmes, des adjurations doivent les protéger contre les violateurs ; on ambitionne le voisinage d’une tombe sainte, pour bénéficier de la sécurité que garantit la présence des martyrs ; souvent même les saintes espèces déposées auprès de la dépouille mortelle lui assurent l’immunité contre les attaques du démon (Le Blant, Recueil, I, p. 396 suiv. et commentaire du no 492 ; Nouv. Recueil, p. XXI ; cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Ad sanctos, Ampoules de sang, notamment col. 1757-1759 ; Anges, col. 2141-2144).
On aura vite constaté que les éléments fournis par les sources monumentales ne donnent pas à la théologie historique une base indépendante suffisante. Nous pouvons du moins, grâce aux inscriptions qui contiennent des éléments dogmatiques, constater dans quelle mesure les écrivains ecclésiastiques traduisent la pensée de leurs contemporains ; discerner les préoccupations de telles et telles générations, percevoir l’écho des querelles ; surtout retrouver quelque chose de la mentalité chrétienne des humbles, de ceux qui n’ont pas écrit de livres, mais dont les modestes épitaphes sont venues à nous, alors que tant de savants commentaires se sont perdus.
Dans ces inscriptions, d’un grec ou d’un latin souvent bien incorrect et d’une lecture malaisée, nous entrevoyons quelque chose de ce qu’ont pensé, cru, espéré, aimé et attendu ces lointaines générations, si proches de nous dans la foi, et, du même coup, ces vieilles pierres prennent pour le chrétien qui les épèle un puissant intérêt : il y sent vibrer des âmes.
b) Sacrements
b) Sacrements. — Nous avons déjà parlé du saisissement causé par l’apparition de la Roma sotterranea de Bosio (1634) : les Catacombes, livrant le secret du christianisme primitif, le montrèrent si voisin dans ses dogmes, sa discipline et ses symboles, de l’Église du XVIe siècle, dont le protestantisme proclamait la déchéance, qu’il y eut des conversions, les premières qu’ait opérées l’archéologie.
Or, s’il est un sujet où la continuité entre la primitive Église et celle d’aujourd’hui soit le mieux attestée par les monuments, c’est bien sur certains points de la discipline sacramentaire. La preuve en est facile, bornons-nous à quelques détails.
Le Baptême nous apparaît, dans nombre d’inscriptions, comme une nouvelle naissance : renatus, ἀναγεννηθείς, renovatus ; on en conserve la date comme celle de la naissance à la vie (Monum. Eccles. liturg., no 4224 ; Syxtus, p. 155-156) ; c’est une illumination (φωτισμός), le baptisé est un illuminé (νεοφώτιστος) ; il marque d’un sceau, σφραγίς (cf. l’inscription d’Abercius) ; il confère la grâce, tellement que, pour signifier « baptisé », l’expression « accepta gratia » fait souvent place à des formules plus brèves, auxquelles personne ne se trompait : « consecutus », « percepit » ; par lui on devient « fidèle », fidelis, fidelis factus, πιστός. Voir Dictionnaire de Théologie, s. v. Baptême, col. 233-244 ; Dict. d’Arch. chrét., s. v. Baptême ; Syxtus, p. 154 suiv. ; Doelger, Die Firmung in den Denkmälern des christlichen Altertums, dans Römische Quartalschrift, 1905, p. 1-41).
Le baptême des enfants est expressément attesté. Le petit Posthumius Euthemion, mort à 6 ans, venait de recevoir le baptême (Monum. Eccles. liturg., 3447) ; Ingeniosa est morte régénérée à 4 ans (Syxtus, p. 156) ; on connaît d’autres petits chrétiens de 3, de 2 et d’un an. Aucun texte ne révèle mieux la sollicitude des parents pour ces tout petits que l’épitaphe d’Apronianus, (qui) vixit annum et menses nove(m) dies quinque, cum soldu (= solide) amatus fuisset a majore sua et vidit hunc morti constitum esse petivit de Aeclesia ut fidelis de seculo recessisset (Monum., 3429).
La mort vient-elle à prévenir cette pieuse hâte, on essaie de se persuader que Dieu se laissera toucher par tant d’innocence, et que la croix gravée sur la tombe couvrira de son ombre sacrée la faute originelle ineffacée. Ainsi s’efforçaient de croire les parents du petit Theudosius, quem pura mente parentes optabant sacro fontes baptismate tingui, improba mors rapuet, set summi rector Olimpi praestabet requiem membris, ubi nobile signum præfixum est cruces Chr(ist)ique vocavetur eres (Buecheler, Carmina epigraphica, I, 770). Sur ce dernier texte, voir Le Blant, Nouv. Rec., no 331 ; Rev. d’hist. et litt. relig., XI, p. 232-239.
Comme le baptême anticipé, le baptême tardif apparaît sur les monuments épigraphiques. Un chrétien meurt à 35 ans, 57 jours après son baptême (Syxtus, p. 156) ; combien d’autres, enfants ou hommes faits, que la mort surprit au lendemain de leur baptême, et qui partirent avant d’avoir déposé l’aube baptismale « in albis recessit », « albas suas octabas Pascae ad sepulcrum deposuit », cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Aubes baptismales ; Syxtus, p. 159-160. Le plus touchant exemple de baptême in extremis est celui de la petite Julia Florentina (CIL, X, 7112) : quae pridie nonas martias ante lucem pagana nata… mense octavo decimo et vicesima secunda die completis fidelis facta hora noctis octava ultimum spiritum agens supervixit horis quattuor.
Le baptême purifiait le néophyte, la Confirmation achevait cette renaissance, qui, commencée dans l’eau, se consommait dans l’Esprit. Nous savons que, dans la collation solennelle, le baptême et la confirmation étaient conférés simultanément, aussi ne faut-il pas s’étonner de trouver peu de traces de celle-ci ; ce n’est pas qu’on y ait attaché peu d’importance, mais c’est qu’elle ne faisait qu’un avec le baptême, dans le grand acte de la régénération complète.
Cependant elle apparaît avec plus ou moins de probabilité dans plusieurs textes, sous des formules malheureusement trop peu précises : « crucem accepit », « frontem cruce membra fronte purgans ». Un texte du milieu du IVe siècle est plus clair, c’est l’épitaphe de Picentiae Legitimae neophytae die V kal. sep. consignatae a Liberio papa (CIL, XI, 4975). À partir du Ve siècle, les textes sont plus nombreux. Voir l’étude approfondie que Doelger a consacrée à cette intéressante catégorie d’inscriptions.
Les traces de la Pénitence sont plus douteuses. Agere paenitentiam se dit de la vie religieuse (CIL, XIII, 2377, cf. V, 7415 ; Huebner, I. H. Chr., 42 ; CIL, V, 5420, XII, 2193) ; il se peut donc que tous les tituli où le mot apparaît aient trait à des moines ou à des moniales ; cependant Le Blant a cru reconnaître des traces de pénitence in extremis dans l’inscription d’Adjutor (VIe siècle), qui post acceptam paenitentiam migravit ad Dnum (Le Blant, Recueil, no 623 ; CIL, XII, 690 ; cf. Le Blant, no 66).
Les documents relatifs à l’Eucharistie sont autrement explicites. Il suffit de signaler les deux monuments les plus importants : l’inscription d’Abercius et celle de Pectorius.
Du texte phrygien, il suffira de rappeler qu’on y trouve l’universalité de l’aliment eucharistique : « partout elle m’a servi en nourriture un Poisson de source, très grand, très pur, pêché par une vierge sainte » ; probablement aussi la communion fréquente « elle le donnait sans cesse à manger aux amis » ; le caractère spécifiquement chrétien du rite : la « foi », les « amis », tout cela ne convient qu’à des disciples du Christ ; la communion sous les deux espèces : « elle possède un vin délicieux qu’elle donne avec le pain ».
Presque à l’autre bout du monde romain, mais encore dans la sphère de l’influence asiatique, nous retrouvons un précieux témoignage des usages eucharistiques des premières générations chrétiennes gauloises.
En 1839, furent découverts à Autun des fragments d’inscription grecque (Inscriptiones graecae, XIV, 2525). Dom Pitra reconstitua et édita le texte, connu depuis sous le nom d’inscription de Pectorius. Quelle que soit l’incertitude de certains compléments, on peut s’en tenir à la lecture que nous donnons ici.
| Texte grec de l’inscription de Pectorius |
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Ἰχθύος οὐρανίου θεῖον γένος, ἤτορι σεμνῷ χρῆσε, λαβὼν πηγὴν ἄμβροτον ἐν βροτέοις θεσπεσίων ὑδάτων. Τὴν σήν, φίλε, θάλπεο ψυχήν ὕδασιν ἀενάοις πλουτοδότου σοφίης. Σωτῆρος [δ’] ἁγίων μελιηδέα λάμβανε βρῶσιν, ἔσθιε πεινῶν, ἰχθὺν ἔχων παλάμαις. Ἰχθύϊ χο[ρτάσου] ἄρα, λιλαίω, δέσποτα σωτήρ, εὖ εὕδοι μ[ή]τηρ, σὲ λιτάζομαι, φῶς τὸ θανόντων. Ἀσχάνδιε [πάτ]ερ, τὠμῷ κε[χα]ρισμένε θυμῷ, σὺν μ[ητρὶ γλυκερῇ καὶ ἀδελφει]οῖσιν ἐμοῖσιν, Ἰ[χθύος εἰρήνῃ σοῦ] μνήσεο Πεκτορίοιο. |
La première lettre des cinq premiers vers donne en acrostiche ἸΧΘΥΣ.
« Race divine du Poisson céleste, veille sur la pureté de ton cœur, car tu as reçu, parmi les mortels, la source immortelle des eaux divines. Ami, réchauffe ton âme dans les ondes vives de la Sagesse qui porte la richesse aux hommes. Reçois l’aliment, doux comme le miel, du Sauveur des saints et mange-le avec avidité, en tenant le Poisson dans tes mains. Mon Maître et Sauveur, je veux me rassasier du Poisson ; que ma mère dorme en paix, je t’en supplie, lumière des morts. Aschandios, mon père chéri, avec ma douce mère et mes frères, dans la paix du Poisson, souviens-toi de ton Pectorios. »
Le texte est important, instructif ; mais encore ne faut-il pas en surfaire la valeur et le témoignage. Y retrouver la divinité de N.-S. J.-C., ses titres et ses noms de Sauveur, de Christ et de Jésus ; la prédication des oracles évangéliques, l’incarnation, la mention du cœur sacré de J.-C., l’antiquité et l’efficacité du baptême, l’eucharistie, l’antiquité et l’authenticité des paroles sacramentelles, la présence réelle, l’antique usage de recevoir l’eucharistie sur les mains, la communion sous une seule espèce, l’effusion de la grâce par la prière, la prière pour les morts retenus au purgatoire, la vision béatifique pour les justes, l’intercession des saints : n’est-ce pas se laisser entraîner à de dangereuses imaginations, et mêler à la réalité la fantaisie ? Cf. Le Blant, résumant dom Pitra, Recueil, no 4, p. 11.
Le monument garde toute sa signification, si l’on se borne à y reconnaître ce que fournit l’interprétation obvie du texte. Il suffit de noter ici la « source immortelle de l’eau divine », « l’eau toujours jaillissante de la sagesse qui donne les trésors et réjouit l’âme », cette « faim » que « rassasie » la nourriture « douce comme miel du Sauveur des saints », expressions qui sont toute une mystique de l’eucharistie ; le poisson qu’on mange en le « tenant dans ses mains », dernier trait qui prouve indubitablement la communion sous l’unique espèce du pain. Enfin, il est utile de constater quel sentiment révèle une profession de foi relative à l’eucharistie gravée sur un tombeau. La réponse est fournie par Jo., VI, 50 : si quis ex ipso manducaverit, non morietur in aeternum ; nourriture durant la vie, l’eucharistie est aussi un gage de résurrection.
Les détails liturgiques que nous avons relevés, ainsi que ces effusions pieuses, sont d’un vif intérêt ; aussi importe-t-il de leur assigner une date. Or rien n’est plus déconcertant que les conclusions chronologiques auxquelles se sont arrêtés les interprètes de l’inscription de Pectorius : les uns la font contemporaine des Antonins, d’autres la rabaissent jusqu’au VIIe siècle.
La vérité est à rechercher entre ces deux extrêmes : au dire des juges les plus autorisés et les plus modérés, l’inscription, dans sa teneur présente, ne serait pas antérieure à la fin du IIIe ou au début du IVe siècle ; mais il est bien probable que le petit poème théologique qui en forme le début, sorte de passe-partout, soit beaucoup plus ancien et date des premiers temps chrétiens.
Si le fait est exact, on conçoit la portée de pareil témoignage en faveur de la communion sous une seule espèce, à une date aussi reculée. Mais s’agit-il de la distribution publique de l’eucharistie ou de la communion faite en dehors de l’église ? Voir Dictionnaire de Théologie, s. v. Communion sous les deux espèces, col. 552 et suiv.
Les inscriptions relatives au Mariage sont très nombreuses. O. Pelka les a réunies (Altchristliche Ehedenkmäler, dans la collection Zur Kunstgeschichte des Auslandes, V, 1901). De son étude se dégagent des conclusions intéressantes, v. g. sur l’âge nubile soit des hommes soit des femmes, les secondes noces. Le chapitre IV, consacré au mariage des clercs (p. 70-94) mérite surtout attention. L’auteur a groupé les mentions de clercs mariés de tous les degrés de la hiérarchie, des fossores aux évêques : il relève ainsi 8 évêques mariés ; aucun d’eux n’appartient au clergé de Rome.
c) Culte chrétien
c) Culte chrétien. — Comme la théologie sacramentaire, l’histoire du culte chrétien rencontre dans l’épigraphie une auxiliaire imprévue. Quelques indications seulement, relatives à la liturgie et aux formes diverses du culte rendu aux saints.
α) Liturgie
α) Les liturgies chrétiennes n’ont point été codifiées dès l’origine ; institutions vivantes, elles se sont lentement développées et ne nous sont bien connues qu’à partir du moment où elles atteignirent leur ultime détermination. Cependant, nous ne sommes pas dépourvus d’informations sur leurs stades antérieurs : les ouvrages des écrivains ecclésiastiques sont pleins d’éléments liturgiques, c’est de la liturgie « à l’état naissant » ; les inscriptions chrétiennes ne sont pas moins riches. Cf. Monum. Eccles. liturg., p. XCII-CXXII et nos 2775 suiv.
Ainsi l’épigraphie funéraire contient par avance nombre d’acclamations, d’invocations, de formules déprécatoires, d’extraits scripturaires (v. g. du livre de Job, de S. Jean et des Psaumes) qui se retrouveront dans les liturgies postérieures, et dont elles semblent bien constituer un des stades primitifs. Cf. Le Blant, Les bas-reliefs des sarcophages chrétiens et les liturgies funéraires (Rev. archéol., 1879, II, p. 223 et suiv.) ; Manuel, p. 88-94 ; L’Épigr. chrét., p. 57-58 ; Dumont, Bull. de corr. hellén., I, p. 321-327 ; J. Kulakowski, Eine altchristliche Grabkammer in Kertsch (Röm. Quartalschrift, 1894, p. 48-83 et 309-327) ; Bull. de la Soc. des Antiquaires de France, 1901, p. 185 et suiv. ; J. P. Kirsch, Les acclamations des épitaphes chrétiennes de l’antiquité et les prières liturgiques pour les défunts (Congrès scientifique, Fribourg, X, p. 118-122) ; Lefebvre, Recueil, p. XXIX-XXX, cf. Comptes rendus de l’Acad., 1909, p. 153-161.
Nous avons déjà noté que les inscriptions de la Haute Syrie présentent, plusieurs fois répété et sous diverses formes, le trisagion orthodoxe, ainsi que la variante hérétique créée par Pierre le Foulon à la fin du Ve siècle. Ce sont là, vraisemblablement, des emprunts à une liturgie déjà codifiée, qui s’est conservée jusqu’à nous sans modification. D’autres textes au contraire, — doxologies, citations scripturaires plus ou moins adaptées aux usages directs du culte, — nous révèlent une liturgie du type de celles de S. Basile et de S. Jacques, mais néanmoins assez différente, pour que, grâce à ces modestes témoins de la « lex orandi » syrienne, nous puissions remonter, par delà les liturgies de S. Basile et de S. Jacques, à leur archétype commun. Cf. W. K. Prentice, Fragments of an early Christian liturgy in syrian inscriptions (Trans. and Proceed. of the americ. philolog. association, XXXII, 1901, p. 81-100) ; du même, AAE, préface, p. 8-16 et passim ; H. Leclercq, L’épigraphie liturgique de la région d’Antioche, dans Rev. Bénédictine, XXII, 1905, p. 429 et suiv.
β) Culte des saints
β) Culte des saints. Le culte des saints — et également celui des anges — se rattache intimement à la croyance au dogme de la communion des saints. Voir Diction. de Théologie, s. v. Communion des saints d’après les monuments.
Frères des vivants, devenus puissants, les saints continuent à s’intéresser à leurs frères de la terre : ils les couvrent de leur protection ; c’est en leur faveur que leurs prières montent vers Dieu, comme se lèvent leurs mains sur les fresques naïves qui nous ont conservé la représentation de quelques-uns d’entre eux ; mais c’est surtout au moment de la mort et du jugement que leur intervention se fait plus active : on croit à leur intercession, à leurs supplications, à l’efficacité de leur médiation ; enfin ce sont eux qui introduisent au ciel leurs clients.
Si les saints jouissent, au ciel, de la vision de Dieu, et si les prières peuvent monter à eux de partout, ils sont cependant censés résider d’une façon spéciale dans leurs tombeaux, dans les chapelles qui renferment de leurs reliques ou ont été érigées en leur honneur ; aussi, plus on s’en approchera, plus on s’imposera au patronage de ces puissants amis : leurs reliques ou leurs tombes gardent les villes et protègent les morts qui viennent dormir près d’elles.
Ces faits nous sont connus par les plus anciens écrits chrétiens ; mais il n’est pas inutile de recourir au témoignage des inscriptions qui nous font pénétrer d’une façon plus intime peut-être dans ces relations, faites de confiance et de vénération, qui unissent l’Église militante à l’Église triomphante.
Là encore, il faudra se borner à ne toucher que quelques points plus saillants, sans entrer dans le détail de mille traits touchants où se révèlent, dans leur piété naïve, les humbles âmes des premières générations chrétiennes.
Il n’y a, je crois, aucune source comparable aux inscriptions pour la précision des détails qu’elles nous fournissent sur l’histoire du culte des saints, des martyrs et des reliques. Encore ne doit-on pas en aborder l’étude sans préparation et sans précautions. L’épithète « sanctus », rencontrée dans n’importe quel texte épigraphique n’atteste pas toujours un culte et ne canonise pas le défunt. Cf. Analecta Bollandiana, XVIII, p. 407-411 ; XXIII, p. 8 et surtout la belle étude du P. Delehaye, ibid., XXVIII, p. 145-200. On n’a pas toujours évité des erreurs sur ce point ; il y a même eu des méprises particulièrement fâcheuses. Les vieux hagiographes n’y regardaient pas de si près : du 83e mille d’une voie romaine ils faisaient volontiers 83 soldats martyrs. Combien d’autres fois, en quête de saints inédits, n’ont-ils pas pris, à la lecture d’une inscription mal comprise, le Pirée pour un saint ? On ne saurait toujours le déterminer avec certitude ; mais il est certain que l’on rencontre, dans les martyrologes, quelques saints ou martyrs dont l’existence et le culte n’ont pas d’autre origine.
Tel serait, au dire des juges les plus compétents, le cas des prétendus saints Senator, Viator, Cassiodorus et Dominata, martyrisés au temps d’Antonin (Martyrol., 14 sept.) ; de S. Marcel, vicaire général de Théodose, et de 12 martyrs ses compagnons ; de S. Atilus, honoré à Trino (Piémont) ; de Digna et Mérita, épithètes canonisées ; autres exemples cités par Delehaye, Légendes hagiographiques, p. 98 et suiv. ; Delehaye, dans Mélanges Paul Fabre, Paris, 1902, p. 40-50 ; sur le cas célèbre de Ste Philomène, voir en particulier O. Marucchi, Miscellanea di storia ecclesiastica, II, 1904, p. 365-386 ; Nuovo Bullet. di Archeol. crist., XII, 1906, p. 253-300 ; cf. Anal. Boll., XXIV, p. 119-120 ; Bonavenia, s. j., La questione puramente archeologica e storico-archeologica nella controversia filumeniana, Roma, 1907.
Mais des erreurs accidentelles ne doivent pas diminuer notre confiance dans les données fournies par les inscriptions. C’est à elles, bien souvent, que nous devons les renseignements les plus précis sur la diffusion du culte de tel ou tel saint. Qu’on prenne comme exemple, v. g. le culte de S. Georges (cf. Delehaye, Les légendes grecques des saints militaires, 1909, p. 47-50) ; ou, mieux encore, les dévotions africaines : nous voyons figurer parmi les saints honorés dans cette province, à côté de saints ou de martyrs du pays, des saints romains : S. Pierre et S. Paul, S. Hippolyte, S. Laurent ; des orientaux : S. Étienne, S. Julien, S. Hésiodorus, S. Menas, S. Pastor ; peut-être aussi des saints gaulois et espagnols. Cf. Monceaux, Enquête (Mémoires), p. 7 et Rabeau, Le culte des Saints dans l’Afrique chrétienne, 1903.
Ce sont encore de modestes monuments archéologiques, le plus souvent munis d’inscriptions, qui nous font connaître, par exemple, l’universalité de la dévotion à S. Menas, ce martyr phrygien, dont le sanctuaire dans le désert maréotide fut un des lieux de pèlerinage les plus célèbres de l’antiquité. Cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Ampoules à eulogies, col. 1726-1750 ; C.-M. Kaufmann, Ikonographie der Menas-Ampullen, Le Caire, 1910.
Non moins que la diffusion du culte d’un saint, les dévotions locales reçoivent un jour particulier des découvertes épigraphiques, et le départ se fait entre les traditions légendaires et la réalité. Un exemple des plus suggestifs a été fourni par de récentes découvertes en Dalmatie. Voir Delehaye, L’hagiographie de Salone, dans Anal. Boll., XXIII, p. 5-18 et Jahreshefte de Vienne, Beiblatt, X, col. 77-110 ; cf. Saints d’Istrie et de Dalmatie, Anal. Boll., XVIII, p. 369-411.
Nombre de cultes nous apparaissent en pleine possession ; pour d’autres, nous pouvons presque remonter à leur origine : tel serait le cas de S. Trophime d’Antioche de Pisidie, martyrisé à Synnada, sous Probus (276-282). Le reliquaire du saint, conservé au musée de Brousse (Bull. de corr. hellén., 1909, p. 341-348), remonterait, au dire de juges autorisés, au début du IVe, et même probablement à la fin du IIIe siècle. Ce serait une des plus anciennes attestations d’un culte rendu à un martyr.
Enfin, chaque dévotion a ses manifestations spéciales : nous ne pouvions manquer d’en retrouver la trace dans les inscriptions et les monuments archéologiques.
Tel nom de saint est très en faveur, les fidèles le prennent souvent au baptême ; tels autres saints voient de nombreuses églises s’élever sous leur vocable ; quelques-uns sont réputés posséder plus de crédit que d’autres : on le constate aux tombes plus nombreuses qui se serrent dans leur voisinage, aux graffiti des pèlerins venus de loin se recommander à leur intercession, aux ampoules à eulogies qui, avec l’huile sainte des lampes allumées devant leurs tombes vénérées, l’eau des sources miraculeuses, la terre des saints lieux qu’elles renfermaient, faisaient rayonner bien loin leur influence. Cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Ampoules à eulogies ; Le Blant, Recueil, I, p. CVII et II, p. 429 et suiv.
Veut-on un exemple plus caractéristique encore, il nous sera fourni par l’Afrique. De bonne heure, le culte des saints y a pris une grande extension, qui nous est attestée, non seulement par les écrivains du pays, par la riche série des relations martyrologiques, par plusieurs canons de conciles ; mais encore par d’innombrables monuments retrouvés de nos jours : basiliques ou chapelles, tables d’autels, inscriptions de tout genre. Cf. Rev. archéol., 1904, I, p. 177 ; S. Gsell, Les monuments antiques de l’Algérie, 1901, 2 vol. in-8o. Ce dernier ouvrage énumère et décrit (t. II, p. 107-393) 169 chapelles, baptistères ou basiliques dont l’existence a été constatée avec certitude ; beaucoup de ces monuments sont dédiés à des saints.
En attendant un travail d’ensemble sur le culte des saints en Afrique, qui reprendrait et compléterait celui de M. Rabeau, nous avons du moins la bonne fortune de posséder déjà une enquête consciencieuse sur les inscriptions qui mentionnent des martyrs, des saints ou des reliques dans le nord de l’Afrique. M. Monceaux en a relevé environ 120, et le nombre s’en accroît chaque jour. Grâce à ces documents nombreux, on peut dresser des listes de martyrs africains d’après les sources monumentales (Monceaux, Hist. littér., III, p. 530-535 ; cf. Mémoires, p. 3 et suiv.), les confronter avec celles des martyrs et des confesseurs mentionnés dans les sources littéraires (Monceaux, Hist. littér., III, p. 536-561), identifier les personnages, déterminer avec plus ou moins de rigueur leur époque et les circonstances de leur mort et séparer les martyrs donatistes des saints catholiques. Sur ce dernier point, voir Rev. de Philologie, 1909, p. 112-161. Nulle part on ne constate mieux l’appui mutuel que l’archéologie et l’histoire peuvent se prêter, et l’on ne saisit aussi clairement les résultats précis qui naissent de cette intime collaboration.
Les inscriptions en relation plus immédiate avec les « reliques » sont pour nous d’un intérêt particulier. Les noms employés tour à tour pour désigner les parcelles vénérées des saints corps — nomina, memoriae, reliquiae — (cf. Bull. de la Soc. des Antiq. de France, 1898, p. 238-241 ; 1905, p. 208-209 ; 1907, p. 285-286) ; la place qui leur est assignée dans les églises, dans la table même de l’autel, dans des reliquaires, urnes d’argile ou modestes coffrets de pierre ; les authentiques qui les accompagnent, gravées sur des briques, des tessons, des lamelles de plomb ou des plaquettes de mica : tous ces détails ont leur prix, ce sont les titres d’antiquité d’une des dévotions les plus chères aux cœurs chrétiens, et personne n’en récusera le témoignage.
On n’est pas moins surpris de retrouver, dès le IVe siècle, à côté des dépouilles des martyrs et unies dans la même vénération, des parcelles de la vraie croix (Monceaux, nos 297, 317, 319) : de cruce Dni, de ligno crucis, sancto ligno crucis Christi salvatoris, — et de la terre sainte (ibid., no 317). Le no 317 serait le texte épigraphique le plus ancien relatif au culte de la vraie croix (Anal. Boll., 1891, p. 367).
Tous ces documents de la dévotion africaine font écho au témoignage de la passion des Occidentaux pour les reliques (cf. Bréhier, Byz. Zeitschrift, XII, p. 35) et parfois aussi de leur naïveté : ne croyait-on pas posséder, à Carthage et à Calama, des reliques des trois jeunes Hébreux jetés dans la fournaise par Nabuchodonosor ? (Monceaux, nos 234 et 261). Les Français du moyen âge ne devaient pas montrer plus de défiance.
d) Institutions ecclésiastiques
d) Institutions ecclésiastiques. — Sur ce dernier point, nous sommes encore en droit d’attendre des inscriptions des informations d’autant plus précieuses qu’elles ont à suppléer au silence des sources littéraires.
Elles ne trahissent pas notre attente : églises locales mieux connues, traditions révisées, fastes épiscopaux complétés, évêchés identifiés, personnel ecclésiastique et institutions religieuses reconstitués : tel est, sur ce point spécial, le bilan des résultats de l’épigraphie et de l’archéologie.
Soupçonnait-on, à les voir figurer dans les listes épiscopales ou dans des énumérations de géographes, que des villes comme Madaba, dans la Transjordane, ou Androna, dans la haute Syrie, étaient, au début de l’époque byzantine, des centres chrétiens importants ; que Madaba renfermait douze églises presque toutes ornées de belles mosaïques, et que la petite ville syrienne, dont les ruines ne couvrent pas plus d’un mille carré, possédait dans son enceinte dix églises ou chapelles ? Se ferait-on une idée de la vie chrétienne et des constructions ecclésiastiques de la Syrie centrale, si les voyageurs (Vogué, Butler, etc.) n’en avaient étudié les ruines et copié les inscriptions ?
Sans les découvertes archéologiques et épigraphiques de Ramsay et de tant d’autres, nous saurions bien peu de choses de l’Asie Mineure de Paul, d’Ignace d’Antioche, des grands Cappadociens. Il suffit de parcourir les Cities and Bishoprics of Phrygia, ou l’Historical Geography of Asia Minor, pour toucher du doigt l’importance de la contribution des inscriptions à la connaissance des églises de cette province. Détails, si l’on veut ; mais, en histoire, n’y a-t-il que les grandes lignes ? Cf. encore, à titre d’exemple, Ramsay, Luke the physician and other studies in the history of religion (1908) : The church of Lycaonia in the fourth century, p. 329-410.
Dans d’autres églises, des traditions locales ont suppléé l’histoire ; sur ce fond peu sûr, les légendes ont entrecroisé leur végétation parasite. Faire la part de la vérité serait souvent bien ardu, si, de-ci, de-là, une inscription, un nom d’évêque relevé sur une dalle funéraire, la date d’une église ou d’un tombeau ne venaient fournir à l’histoire des appuis solides. L’épreuve a été tentée utilement pour la Dalmatie. Cf. Zeiller, Rev. d’hist. et de litt. relig., XI, p. 193-218 ; 385-407 et Les origines chrétiennes de la province romaine de Dalmatie, 1906 ; et les articles du P. Delehaye cités plus haut, col. 1449. La légende des 11.000 Vierges de l’église de Cologne, compagnes de Ste Ursule, change bien d’aspect à la lumière de l’inscription de Clematius, qui nous reporte peut-être au milieu du IVe siècle. Voir l’article de dom G. Morin, Mélanges Paul Fabre, 1902, p. 51-64.
L’apport des monuments se réduisit-il à évincer de fausses traditions, ce serait déjà un avantage appréciable ; heureusement, nous leur devons surtout des données positives nouvelles qui enrichissent d’autant nos connaissances.
Nombre de textes viennent ajouter des noms aux fastes épiscopaux qui peu à peu se complètent ; d’autres nous révèlent l’identité d’évêchés dont le nom seul nous était parvenu dans des souscriptions conciliaires. L’histoire et la géographie ecclésiastiques enregistrent ces résultats et, de jour en jour, nous acquérons une connaissance plus précise des églises dont la fortune était liée à celle des métropoles.
Nulle part l’acquis n’a été plus important en cette matière qu’en Orient, Asie, Syrie et Arabie ; cf. Ramsay, Waddington, Brünnow. Ces églises avaient un clergé dont la hiérarchie était plus ou moins complète ; quelques-unes vivaient d’une vie chrétienne très rudimentaire ; dans d’autres, l’essor vers la perfection avait donné naissance à des institutions monastiques.
Or, si les inscriptions de l’Occident latin nous font connaître une hiérarchie absolument complète, du lecteur et des humbles minorés aux évêques, archevêques et au pape, des couvents de religieux des deux sexes (cf. Le Blant, Recueil et Nouv. Recueil, passim ; Syxtus, p. 175-223 ; Diehl, nos 17-92), il ne nous est pas indifférent de retrouver pour l’Orient des renseignements parallèles.
Ainsi la hiérarchie syrienne — métropolites, archevêques, évêques, chorévêques, périodeutes, archiprêtres, prêtres, archidiacres, diacres, sous-diacres, acolytes, lecteurs — peu à peu apparaît, grâce à l’apport incessant des documents épigraphiques ; la connaissance du monachisme égyptien, syrien, asiatique s’enrichit de tous les textes qui nous font découvrir monastères et laures, abbés, archimandrites, higoumènes, moines, anachorètes, abbesses, moniales, diaconesses, et jusqu’à ces femmes stylites que la renommée de S. Siméon embrasait d’une émulation inconsidérée. Voir index de Prentice, de Waddington, de Lefebvre ; sur les femmes stylites, Rev. Études grecques, 1904, p. 332 ; Anal. Boll., XXVIII, p. 391-392.
e) Vie morale chrétienne
e) Vie morale chrétienne. — C’est le sort des humbles de disparaître sans laisser de traces : les annales ne retiennent rien ni de leurs vertus ni de leurs souffrances. Cependant, plus encore que les personnages dont l’historien se préoccupe, les petits doivent avoir leur place dans la peinture du christianisme, qui est avant tout celle d’une immense transformation morale et de la religion des humbles et des doux.
On conçoit donc le prix qu’auront les moindres documents qui nous permettront de retrouver quelque chose de la physionomie des anciennes générations chrétiennes. Ces documents sont nombreux ; car, pour qui sait les interroger, les plus brèves épitaphes sont des témoignages du plus haut intérêt.
On y retrouve l’empreinte des vertus morales comme des travers de ceux qui les ont fait graver ou y ont essayé eux-mêmes leur main inhabile ; sur ces marbres soignés ou ces tessons frustes, un jour, s’est fixée une pensée, un sentiment, une aspiration, et, après quinze ou seize siècles, nous les retrouvons aussi réels, aussi vivants, aussi émus.
On pourrait essayer des dépouillements régionaux, classer ces menus faits d’âmes, confronter ces traits dispersés, et l’on verrait, sous la diversité des profils, se dessiner la physionomie du « chrétien » qui s’opposerait nettement à l’âme païenne. Mais c’est là une étude qu’il faut se contenter d’avoir indiquée. On se bornera à noter ici quelques détails assez généraux pour donner, à défaut du portrait, une esquisse morale des âmes chrétiennes telles qu’elles apparaissent dans les inscriptions.
Deux traits surtout sont à retenir : les vertus morales et la conception de la mort ; ils nous montreront le changement opéré par la foi dans la vie pratique et dans une des conceptions les plus fondamentales.
α) Vertus morales
α) Vertus morales. — Les vertus morales n’ont pas manqué totalement dans le paganisme. Cependant il faut avouer que quelques-unes y sont bien rares, que d’autres y ont été inconnues. Parmi les chrétiens, bien au contraire, les belles âmes ne sont plus l’exception, c’est la foule.
Ce qui, dans l’âge antérieur, semblait l’apanage exclusif de quelques personnalités plus hautes, de quelques caractères assez trempés pour retenir quelque chose de la rectitude naturelle, cela, dans le christianisme, se retrouve dans toutes les âmes simples et droites : la transformation serait inexplicable, si l’on ignorait que Jésus a passé et que sa grâce demeure.
Les affections familiales elles-mêmes se sont purifiées : les cœurs chrétiens semblent vibrer plus profondément, l’amour est plus touchant, plus ému, on le sent plus vrai et moins égoïste. Le sentiment de la solidarité humaine, devenu plus pénétrant avec les enseignements de l’Évangile, montre des frères dans tous les hommes.
Ce sentiment de fraternité se traduit par la charité sous toutes ses formes : amour du prochain, esprit de conciliation, patience, douceur ; pitié pour les esclaves, ces « humbles amis » (Sénèque, Ep. XLVII, 1) devenus de vrais frères ; œuvres de miséricorde, hospitalité, aumône, rachat des captifs sont des traits qui réapparaissent souvent dans les inscriptions, cf. Le Blant, nos 406, 407, 586 ; 197, 645, 483, 543, 25, 450, 376, 379.
Ainsi l’épitaphe du marchand Agapus (Le Blant, no 47) nous apprend qu’il fut la consolation des affligés et le refuge des pauvres, aimé de tous il visita assidûment les sépultures des saints et pratiqua l’aumône et la prière ; Viliaric (ibid., no 386) est appelé pater pauperorum ; Epæphanius (ibid., no 407) était carus pauperibus ; d’une chrétienne, nous apprenons (ibid., no 450) qu’elle était omnibus cara, pauperibus pia, mancipis benigna ; la bonne Eugenia fut plus généreuse encore : captivos opibus vinclis laxavit iniquis (ibid., no 543). Ces vertus, les païens les comprenaient, ils les admiraient ; quelques-uns même s’y essayèrent. Voir Le Blant, L’Épigr. chrét., p. 102 suiv. ; Des sentiments d’affection exprimés dans quelques inscriptions antiques (Mémoires de l’Acad. des Inscr. et Belles-Lettres, t. XXXVI, 1, p. 220-233) ; Beurlieu, Notes sur les épitaphes d’enfants et l’épigraphie chrétienne primitive (Soc. des Antiq. de France. Centenaire 1804-1904. Rec. de mémoires, p. 55-60).
En voici d’autres que le paganisme ignora ou méprisa, et dont les chrétiens sont à peu près les seuls à nous donner des exemples d’une grande beauté. Les jeûnes (Le Blant, Nouv. Rec., nos 133, 441), la pénitence (Rec., nos 663, cf. 66, 623), la vie religieuse, la continence dans le mariage, la virginité nous révèlent un idéal qui resta au-dessus des âmes païennes les plus élevées.
Que l’on compare à la matrone romaine domiseda, lanifica, le portrait de cette Gauloise de Vienne, qui conviendrait à tant d’autres de ses sœurs dans la foi : castitas, fides, caritas, pietas, obsequium, et quæcumque Deus fœminis inesse præcepit, his ornata bonis Sofroniola in pace quiescit (Rec., no 438).
Plus que d’autres encore, l’humilité est une vertu spécifiquement chrétienne qui tend à reproduire les abaissements du Christ, si souvent raillés des païens. Cf. v. g. Le Blant, Le Christianisme aux yeux des païens (Mélanges de l’École de Rome, VII, p. 196-211). Or les chrétiens ont éprouvé de bonne heure l’attrait de l’humiliation : on le constate à l’effacement voulu, dans leurs inscriptions, de tout ce qui rappelle le « monde », à la discrétion de telles formules (v. g. quorum Deus nomina scit), au titre de « pécheur » que quelques-uns n’hésitent pas à revendiquer, et à tant d’autres indices où l’on devine des âmes ennemies de la parade et confiantes dans le seul Dieu qui sonde les cœurs. Leur humilité a même des expressions inattendues. On sait dans quel esprit les Romains et les Grecs choisissaient leurs noms : Pietas, Probitas, Eutychus, Melite, Hedone, Lepos, Eros, Amoenus, Elegans, Amor, Suavis, Jucundus… étaient des noms favoris, car ils rappelaient des idées élevées, riantes, des qualités gracieuses ou d’heureux augure ; souvent l’afféterie ou la mignardise étaient poussées plus loin : les noms de parfums, de fleurs, d’oiseaux, de pierres fines ne sont pas rares, on en paraît volontiers les enfants ou les esclaves. Le Blant, L’Épigr. chrét., p. 93.
Sans donner dans ce travers, les chrétiens affectionnaient les noms qui éveillaient une idée de joie et de victoire (Vincentius, Victor, Gaudiosus, Hilaris) et les appellations qui désignent une qualité morale (Digna, Decentius, Benignus, Casta), cf. Le Blant, Rec., I, p. 155 et 350. Cependant, malgré ce goût pour les noms joyeux, nous en voyons apparaître qui représentent autant d’injures. Alogius, Alogia, Insapientia, Injuriosus, Calumniosus, Contumeliosus, Importunus, Exitiosus, Fœdulus, Malus, Mala, Pecus, Projectus, Stercus, Stercorius reviennent assez souvent dans les inscriptions chrétiennes pour qu’on se préoccupe de savoir quel goût étrange avait inspiré le choix de ces vocables ridicules ou abjects.
Or il est impossible de ne pas être frappé de la correspondance assez exacte entre ces noms et les invectives sans nombre proférées contre les chrétiens, à l’époque des persécutions. Ne leur a-t-on pas reproché leur stupidité, leur démence ? Ne les a-t-on pas accusés d’attaquer l’empereur, les dieux, de causer les malheurs publics ? Leur a-t-on épargné le mépris sous toutes ses formes, même les plus triviales ? Cf. Dict. d’Arch. chrét., s. v. Accusations. Longtemps ils purent répéter avec S. Paul : « Blasphemamur et obsecramus ; tanquam purgamenta hujus mundi facti sumus ; omnium peripsema usque adhuc » (I Cor., IV, 13). Et il semble bien que leur humilité ait reçu l’insulte avec une résignation joyeuse, qu’ils s’en soient même glorifiés et qu’ils aient retenu avec amour, jusque dans la paix de l’Église, les appellations dérisoires qui, en rappelant les épreuves passées, consacraient l’espoir des récompenses promises aux âmes patientes et résignées (Rom., V, 3-4). Cf. Le Blant, Rev. archéol., 1864, II, p. 41 ; Rec., p. CI et suiv. ; II, p. 64-70 ; L’Épigr. chrét., p. 93-96 ; voir aussi les observations de R. Mowat sur la thèse de Le Blant, Rev. archéol., 1868, I, p. 355-363.
β) Conception de la mort
β) Conception de la mort. — Ces quelques détails empruntés aux inscriptions éclairent certains aspects de l’âme chrétienne, et ce ne sont pas les moins intéressants. Nous pouvons, une fois de plus, constater, et jusque parmi les plus humbles, à quel point le christianisme a transformé la vie morale. Son action n’a pas été moins profonde dans le domaine des idées. Un exemple suffira. Voyons comment l’idée de la mort apparaît transfigurée par la foi.
Nulle part la distance qui séparait les deux « cités » ne se mesure plus exactement que sur les tombes. Pour les païens tout finit là ; pour le chrétien, c’est là que tout commence.
Aussi, dans l’épigraphie chrétienne, nous ne retrouvons plus ces accents déchirants qu’arrachait souvent le désespoir, à la disparition d’un être aimé à jamais perdu ; plus de traces non plus de ces sentences narquoises, inspirées par l’épicurisme, et que le défunt était censé adresser aux passants pour les engager à cueillir les joies éphémères de la vie ; disparues aussi ces consolations banales que développent les « consolationes » païennes et que résume la formule funéraire « personne n’est immortel », « la vie, c’est ça (= la tombe) » ; on ne rencontre plus les souhaits, si tristes dans leur néant, que les vivants adressaient à ceux pour qui ils ne pouvaient plus rien : « que la terre te soit légère », « repos à tes os ».
La douleur apparaît encore, sans doute ; elle trouve même parfois des accents si vrais et si profonds, qu’on se sent ému de ces chagrins dont on lit la confidence. Mais ces larmes ont de la douceur, car elles ne sont pas sans espérance ; la mort du Christ a transfiguré la mort. Ce n’est plus l’anéantissement, c’est la remise de l’âme entre les mains de Dieu, c’est un passage.
Rien n’est plus expressif que certains mots nouveaux, adoptés par les chrétiens pour nommer la tombe et dissimuler les tristesses de la mort : la tombe est un lit de repos, la mort un sommeil, κοιμητήριον, κοίμησις, ἐκοιμήθη, quiescit, quies, dormit. Cf. Monum. Eccles. liturg., p. C, note 2, p. CXXIV-CXXXI. La perspective de la résurrection console des tristesses de la tombe où vient seule dormir l’enveloppe passagère (hospita caro, Le Blant, Rec., no 226) ; le corps l’attend dans le sommeil (κοιμητήριον ἕως ἀναστάσεως) alors que l’âme est déjà dans la lumière de Dieu, in luce Domini (Diehl, nos 122, 129, 131, 133, 134). Quand on a déchiffré sur des tombes l’expression de cette attente humble et joyeuse (diem futuri judicii, intercedentibus sanctis, laetus spectit. Diehl, no 133), on n’est plus surpris de voir appeler les défunts des « vivants » (cf. Monum., no 2968 : D. M. ΙΧΘΥΣ ΖΩΝΤΩΝ ; 3364 : Alexander mortuus non est, sed vivit super astra). Ainsi entendue, la mort n’est même plus une séparation : on prie pour les défunts, on se recommande à leurs prières ; on n’a pas l’illusoire espérance de ne les plus revoir qu’en songe, consolation fragile à laquelle se rattachaient, dans le paganisme, des âmes désolées :
Ita peto vos, manes sanctissimi, commendatum habeatis meum ca[ru]m ut velitis huic indulgentissimi esse, horis nocturnis ut eum videam... (CIL, VI, 18817).
On sait qu’on rejoindra dans le sein de Dieu ceux qui sont partis en paix les premiers, præcessit in pace. Cette échappée toujours ouverte sur l’au delà consolait et réconfortait.
Bibliographie
Bibliographie.
La Bibliographie des publications relatives aux inscriptions chrétiennes est excessivement abondante, on se bornera ici à quelques indications plus importantes ou plus utiles. Ne sont pas reproduits, dans les listes ci-dessous, les titres d’ouvrages ou d’articles qui ont été donnés intégralement dans les pages qui précèdent.
1. Manuels et travaux d’ensemble
1. Manuels et travaux d’ensemble.Traité d’Épigraphie grecqueHandbuch der griechischen EpigraphikCours d’Épigraphie latineeManuel d’Épigraphie chrétienne d’après les marbres de la Gaule
L’Épigraphie chrétienne en Gaule et dans l’Afrique romaine
Éléments d’Archéologie chrétienne
Epigrafia cristiana
Notiones Archæologiae christianae disciplinis theologicis coordinataeaEpigraphia
Abrégés très utiles dans C. M. Kaufmann, , Paderborn, 1905, p. 191-274 ;
F.-X. Kraus, , Freiburg i. B., 1882-1886, t. II, p. 39-58 ;
Martigny, , 3 éd., Paris, 1889, p. 357-378 ;
W. Smith and S. Cheetham, , Londres, 1893, t. I, p. 841-862 ;
, 3 éd., t. IX (1901), p. 167-183 ;
Hergenröther-Kaulen, , VI, p. 783-794 ;
Daremberg et Saglio, , art. . Voir encore , passim ;
H. Leclercq, , Paris, 1907, passim.
2. Recueils de textes
2. Recueils de textes.a) Recueils généraux contenant des inscriptions chrétiennes.Corpus Inscriptionum Graecarumos
Inscriptiones Graecae
Tituli Asiae Minoris
Corpus Inscriptionum LatinarumCours d’Épigr.
Monumenta Ecclesiæ liturgicaos
Lateinische christliche InschriftenKleine Texte für theologische und philologische Vorlesungen und Übungenos
Un Corpus universel des Inscriptions grecques-chrétiennes est en préparation, sous la direction de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Voir le projet et le plan dans , XXII, p. 410-415 ;
, XV, p. 496-502. Sur les recueils plus anciens et les ouvrages divers (voyages, missions archéologiques, dissertations) contenant des inscriptions, voir Larfeld, op. cit. ;
S. Chabert, , Paris, 1906 ;
R. de La Blanchère, , Paris, 1887 ;
Cagnat, op. cit. et , Paris, 1901 ;
J. P. Waltzing, , Louvain, 1892.
b) Recueils particuliers.
Asie Mineure :The Cities and Bishoprics of Phrygia
Studies in the History and Art of the eastern provinces of the Roman Empire
Recueil des Inscriptions du PontStudia Pontica
Pont Euxin : V. V. Latyšev, Les Inscriptions grecques chrétiennes de la Russie méridionale (en russe), Pétersbourg, 1896.
Grèce : A. Bayet, De titulis atticis christianis antiquissimis, Paris, 1878.
Italie :Inscriptiones christianæ Urbis Romae
Gaule :Inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIIIe siècle
Nouveau Recueil des Inscriptions chrétiennes...
Suisse : E. Egli, Die christlichen Inschriften der Schweiz vom IV-IX Jahrh., Zürich, 1895.
Germanie : F.-X. Kraus, Die altchristlichen Inschriften der Rheinlande, Freiburg, 1890.
Bretagne : Aem. Hübner, Inscriptiones Britanniae christianae, Berlin, 1876.
Espagne :Inscriptiones Hispaniae christianae
Supplementum
Afrique :Enquête sur l’Épigraphie chrétienne d’AfriqueRevue archéologique
Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettresre
Égypte : G. Lefebvre, Recueil des Inscriptions grecques-chrétiennes d’Égypte, le Caire, 1907.
Syrie :Inscriptions grecques et latines de la Syrie
Greek and Latin InscriptionsPublications of an American Archaeological Expedition to Syria in 1899-1900
Greek and Latin InscriptionsPublications of the Princeton University Archaeological Expedition to Syria in 1904-1905
c) Revues et bulletins épigraphiques.
Un grand nombre de revues publient des inscriptions chrétiennes, notamment : Bulletin de correspondance hellénique, Bulletin de la Société des Antiquaires de France, Byzantinische Zeitschrift, Jahreshefte des oesterreichischen archaeologischen Institutes in Wien, Mittheilungen d. k. d. archaeologischen Instituts : Athenische Abtheilung et Römische Abtheilung, Nuovo Bullettino di Archeologia cristiana, Revue archéologique, Revue biblique, Revue des Études anciennes, Revue des Études grecques, Römische Quartalschrift… etc.
Les dépouillements sont facilités par divers bulletins épigraphiques, voir de Bursian, spécialement t. XXXVI, p. 146-153 ;
t. LXVI, p. 195-223 ;
t. LXXXVII, p. 475-491 : le dernier bulletin s’arrête aux textes publiés en 1894. Pour les seize dernières années, on est réduit aux indications fournies par l’, la , le , la , et la .
3. Travaux spéciaux
3. Travaux spéciaux.Zur Phraseologie der lateinischen Grabinschriften. 1° Die Situsformel ;
2° die QuiesformelArchiv für latein. Lexikographie
Les Inscriptions chrétiennes de l’Asie MineureMélanges d’Archéologie et d’Histoire, École française de Rome
Zur christlichen EpigraphikTheologische Quartalschrift
Theologia dogmatico-scholastica, perpetuis prolusionibus polemicis historico-criticis necnon sacræ antiquitatis monumentis illustrata
Paléographie des inscriptions latines, du IIIe siècle à la fin du VIIeRevue archéologique
Histoire littéraire de l’Afrique chrétienne
Einleitung in die monumentale Théologie
Ueber den Kirchengeschichtlichen Gewinn aus Inschriften vornehmlich des christlichen AlterthumsJahrbücher für deutsche Theologie
De compositione titulorum christianorum in CIG editorum
De titulis græcis christianis commentatio alteraSymbolæ Ioachimicæ
De veterum christianarum Inscriptionum in rebus theologicis usuTheologiæ cursus completus
L. Jalabert.