Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Alexandre VI

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Sommaire

  1. I. Les mœurs du Pape
  2. Bibliographie
  3. II. Les brefs de partage du Nouveau-Monde
  4. Bibliographie

I. Les mœurs du Pape

ALEXANDRE VI, Pape de 1492 à 1503. — Le nom d’Alexandre VI est un de ceux qu’on objecte avec le plus de violence aux apologistes qui vantent la sainteté de l’Eglise. Les faits ne sont que trop certains ; comme cardinal d’abord, comme Pape ensuite, Rodrigue Borgia vécut mal ; et tous les essais de réhabilitation tentés depuis quelques années ont lamentablement échoué. (Cf. Ollivier, Alexandre VI et les Borgia, Paris, 1869. — Leonetti, Papa Alessandro VI, Bologne, 1880 — et les appréciations de M. H. de L’Epinois, sur ces essais de réhabilitation : Revue des Quest. hist., 1er avril 1881.)

Rodrigue Borgia naquit à Xativa, près de Valence, en 1430 ou 1431 ; son oncle Calixte III, pape de 1455 à 1458, le fit venir à Rome et le combla de bénéfices ecclésiastiques ; jamais le népotisme n’eut de suites plus funestes. Cardinal en 1456, vice-chancelier de l’Eglise romaine, évêque de Valence, Porto, Carthagène, Rodrigue ne cessa, jusqu’à son accession au trône pontifical, d’augmenter sa fortune et son luxe. La première trace qu’on ait du désordre de ses mœurs se trouve dans une lettre du pape Pie II qui, le 11 juin 1460, lui reprochait d’avoir pris part à des divertissements indécents (Raynald, Annales 1460, no 31). Vers 1470 il commence à entretenir des relations coupables avec une femme mariée, Vanozza de Catanei ; il en eut quatre enfants, Juan, César, Lucrèce et Jofré ; on lui connaît encore deux autres enfants, nés probablement d’une autre femme, Pedro Luis et Girolama. (Gregorovius, Lucrèce Borgia, t.

I, p. 38 sq.) Tenu à l’écart sous Pie II (1458-1464), il acquit une grande influence sous Paul II, Sixte IV et Innocent VIII, grâce à ses qualités de diplomate et d’administrateur, à sa générosité pour les artistes et les humanistes, à ses avantages extérieurs toujours fort appréciés des Italiens, à l’agrément de son commerce. Il n’avait pu obtenir la tiare au conclave qui suivit la mort de Sixte IV (1484) ; il fut plus heureux après la mort d’Innocent VIII (1492) ; il acheta ouvertement les votes d’un certain nombre de Cardinaux et fut élu Pape par quinze suffrages contre cinq. (Pastor, Histoire, t. I, p. 367 sq.)

Fait qui montre à quel avilissement la conscience publique était alors descendue, l’avènement du nouveau Pape, dont l’immoralité était connue, fut salué avec joie ; on comptait sur ses talents d’administrateur pour rétablir l’ordre dans les Etats pontificaux.

Parvenu au souverain pontificat, Rodrigue Borgia ne changea rien à sa triste vie. Il entretint des relations coupables, avec Julie Farnèse d’abord, et probablement avec d’autres personnes ; on connaît au moins un bâtard du Pape, Juan Borgia. (Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 126, 131, 351. — Pastor, Histoire, t. VI, p. 98.) Les enfants d’Alexandre VI, reconnus par lui, vivaient autour de lui, et il ne songeait qu’à leur procurer les plus brillants établissements. C’est ainsi que Lucrèce épousa successivement Jean Sforza ; puis, après la scandaleuse rupture de ce mariage par son père, le duc de Bisceglia, assassiné en 1500 par son beau-frère César ; enfin, en 1501, Alphonse d’Este, duc de Ferrare. (Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 202, 271, 379 sq.) César, ayant renoncé à la pourpre romaine en 1498, fut aussitôt créé par Louis XII duc de Valentinois, et obtint la main de Charlotte d’Albret, sœur du roi de Navarre. Des fêtes d’une indécence inouïe se donnaient au Vatican devant le Pape, ses enfants et sa cour. (Pastor, Histoire, t.

VI, p. 101.) Enfin Alexandre VI ne fit rien pour réprimer les meurtres et les concussions de son fils César ; et lorsque celui-ci, un des premiers condottieri de l’époque, eut, à force d’habileté, de fourberies et de violences, reconquis la Romagne sur les petits seigneurs qui s’y étaient rendus à peu près indépendants, son père détacha pour lui de l’Etat pontifical cette province, qui devait constituer un duché héréditaire. (Pastor, Histoire, t. VI, p. 111 sq.)

Une seule velléité de repentir apparaît dans la honteuse vie d’Alexandre VI : son fils aîné, Juan, duc de Gandie, ayant été assassiné dans la nuit du 14 au 15 juin 1497, le Pape, bouleversé par ce malheur, annonça en consistoire son intention de se réformer lui-même et de travailler à la réforme de l’Eglise. L’influence déplorable prise par César sur son père empêcha les effets de cette résolution. (Pastor, Histoire, t. V, p. 479 sq.) Alexandre VI mourut, sans donner de preuves de sérieux repentir, et sans réparer aucun scandale, le 18 août 1503, de la malaria prise dans une fête hors de Rome. (Pastor, Histoire, t. VI, p. 124 sq.)

Comme il fallait s’y attendre, la malignité populaire ajouta des calomnies aux hontes trop réelles de la vie du Pape. Si Alexandre VI poussa l’oubli des convenances jusqu’à confier à sa fille Lucrèce, pendant une de ses absences de Rome, le gouvernement du palais et le soin des affaires courantes, rien ne prouve qu’il ait entretenu avec elle des relations coupables. (Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 318, 329 sq.) S’il eut la faiblesse de laisser impunis les nombreux meurtres et empoisonnements commis par son fils César, rien ne prouve que lui-même ait jamais recouru au poison pour se délivrer de ses ennemis. Ces calomnies ont leur origine dans les nombreux pamphlets qui couraient Rome du vivant d’Alexandre VI, et dont il était le premier à s’amuser. (Pastor, Histoire, t. V, p. 384 ; t. VI, p. 98, 99-105, 129, 163.)

Il y a plus, ce Pape indigne n’a pris aucune mesure tendant à relâcher la discipline de l’Eglise, et, si l’on fait abstraction du scandale causé par ses exemples, son règne ne fut pas néfaste. Il sut s’acquitter de son rôle de gardien de la foi, et promulgua plusieurs constitutions destinées à réprimer les hérésies de l’époque ; le premier document pontifical établissant la censure des œuvres imprimées est de lui ; il a favorisé l’organisation ou la réforme d’Ordres religieux fervents. Enfin il s’occupa avec un véritable zèle de l’évangélisation des peuples infidèles que les voyages de Christophe Colomb avaient fait connaître. (Pastor, Histoire, t. VI, p. 133 sq.)

Le loyal aveu des désordres qui déshonorèrent le pontificat d’Alexandre VI est un devoir pour l’apologiste catholique. De ces désordres on ne saurait tirer aucun argument contre la sainteté de l’Eglise. C’est, en effet, en manquant à toutes les lois de cette Eglise, en oubliant les enseignements de ses conciles et de ses docteurs, qu’un Pape a pu être indigne ; et aucune société ne saurait être rendue solidaire des prévarications de l’un de ses membres. Bien plus, si malgré la corruption de nombre de ses chefs, l’Eglise du quinzième et du seizième siècle a continué de produire des saints et de convertir à l’Evangile des peuples nouveaux, si elle s’est réformée elle-même avec vigueur et succès, si le siècle, dont les débuts virent les scandales des Borgia s’achève par les mesures réparatrices du concile de Trente, n’est-ce pas qu’il y a dans la société fondée par Jésus-Christ une vertu divine, qui la sauve toujours des infirmités humaines.

« L’historien de l’Eglise, écrivait naguère Léon XIII, sera d’autant plus fort pour faire ressortir son origine divine, supérieure à tout concept d’ordre purement terrestre et naturel, qu’il aura été plus loyal à ne rien dissimuler des épreuves que les fautes de ses enfants, et parfois même de ses ministres, ont fait subir à cette épouse du Christ dans le cours des siècles. » (Lettre au Clergé de France, 8 septembre 1899.)

Bibliographie

Les constitutions d’Alexandre VI se trouvent au Bullaire romain, tome V, Turin 1860, p. 353 sq. — Les principaux documents sur le Pape et sa cour sont les Diaires de Burchard (éd. Thuasne, Paris 1883) et d’Infessura (Diario della citta di Roma, dans les Fonti per la storia d’Italia, t. V, Rome 1890).

Tous les travaux précédents se trouvent résumés et complétés dans les tomes V et VI de l’Histoire des Papes de L. Pastor (trad. F. Raynaud, Paris 1888 sq.). — Pour certains détails, consulter Gregorovius, Lucrèce Borgia, Paris 1876.

J. DE LA SERVIÈRE.

II. Les brefs de partage du Nouveau-Monde

Il est peu d’actes pontificaux plus discutés que ceux par lesquels Alexandre VI accorda aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle, à l’exclusion de tous autres princes chrétiens, une portion du Nouveau-Monde découverte ou à découvrir. Nous exposerons d’abord les faits, et montrerons ensuite comment l’intervention du Pape en cette affaire n’eut rien que de légitime et de salutaire.

Christophe Colomb était revenu, en mars 1493, de son premier voyage de découvertes, et se préparait à une nouvelle expédition. Le roi Emmanuel de Portugal, bien qu’il eût repoussé les avances de Colomb, prétendit que les terres du Nouveau-Monde devaient lui appartenir, en vertu du traité d’Alcacevas, par lequel l’Espagne avait accepté un arbitrage de Calixte III, reconnaissant au Portugal le droit exclusif de fonder des colonies et de faire le commerce depuis le cap Bojador jusqu’à l’extrémité méridionale de la Guinée inclusivement (1479). Ferdinand le Catholique, au lieu d’engager avec son voisin une guerre sanglante, en appela au Pape. Après plusieurs jours de négociations habilement conduites par le Cardinal espagnol Bernardin Carvajal, Alexandre VI promulgua, les 3 et 4 mai 1493, trois Constitutions d’une grande importance.

La première investit l’Espagne « sous forme de donation, et en posant comme condition la propagation de la foi, du droit de propriété exclusif sur les îles et territoires découverts ou à découvrir par Christophe Colomb, en tant qu’ils ne sont pas déjà en possession d’une puissance chrétienne » (Pastor, Histoire, t. VI, p. 150). En ces pays, les rois d’Espagne devaient jouir des mêmes droits et privilèges dont jouissaient les rois de Portugal pour leurs possessions d’Afrique occidentale. Le deuxième document énumère et précise ces prérogatives.

Le troisième, le plus important des trois, la constitution Inter cetera (4 mai 1493) délimite exactement les domaines d’action de l’Espagne et du Portugal, les sphères d’influence de ces deux pays, comme nous dirions aujourd’hui. Après avoir rappelé les expéditions de Christophe Colomb, « homme très digne, très louable, et bien fait pour de si grandes choses » et décrit, d’après les renseignements qui lui avaient été transmis, les pays découverts, le Pape loue le dessein formé par les rois Ferdinand et Isabelle « de se soumettre, la divine clémence aidant, les terres fermes et îles susmentionnées et leurs habitants, et de les convertir à la foi catholique ». Il les exhorte « à amener à la foi catholique les peuples de ces terres et de ces îles, sans que périls ou labeurs les détournent de cette œuvre ».

Et pour que les souverains s’acquittent de cette mission « avec plus de liberté et de courage », il leur « donne et assigne de son propre mouvement, sans y être déterminé par leur instance ou celle de tout autre intercédant pour eux, mais de sa pure libéralité, par sa science certaine, par la plénitude du pouvoir apostolique... en vertu de l’autorité du Dieu tout-puissant conférée au Pape en la personne du bienheureux Pierre, et de la charge de Vicaire de Jésus-Christ qu’il exerce sur la terre... toutes les îles et terres fermes, découvertes et à découvrir, à l’occident d’une ligne tracée du pôle Nord au pôle Sud... et passant à cent lieues ouest des îles dites Açores ».

Il leur donne ces pays « avec tous les domaines, cités, places fortes, lieux, droits et juridictions qui leur appartiennent ». Les souverains d’Espagne et leurs héritiers sont « faits, constitués et députés, maîtres de ces terres, avec pouvoir, autorité et juridiction, pleine, libre et entière ». Par cet acte cependant, le Pape n’entend pas déroger aux droits « d’un prince chrétien quelconque qui posséderait actuellement les dites îles et terres ».

Enfin Ferdinand et Isabelle sont tenus en conscience « d’envoyer en ces pays des hommes probes et craignant Dieu, doctes, habiles et experts, pour instruire les naturels dans la foi catholique et les bonnes mœurs ». Tous les autres princes, quelle que soit leur dignité, reçoivent stricte défense, sous peine d’excommunication à encourir ipso facto , « d’aborder aux terres susmentionnées, pour y faire le commerce, ou pour toute autre cause », sans la permission spéciale des Souverains espagnols ou de leurs successeurs ( Bullarium romanum , t. V, p. 361-364). Un bref complémentaire, en date du 25 septembre 1493, « statua que les nouvelles découvertes faites au cours d’explorations entreprises dans le sud et vers l’ouest, seraient attribuées aux souverains espagnols » (Pastor, Histoire , t. VI, p. 151).

Enfin, l’année suivante, le traité de Tordesillas transféra à deux cent soixante-dix lieues plus à l’ouest la ligne de démarcation créée par le Pape (7 juin 1494).

Ces actes d’Alexandre VI, qui devinrent la base de toutes les négociations relatives au partage du Nouveau Monde, ont été attaqués comme lésant à la fois, et le droit des nations sauvages à leur indépendance, et le droit des princes chrétiens à de libres rapports avec l’Amérique. Il convient de répondre séparément à ces deux reproches.

1) Le Pape, dans ces documents, ne s’occupe que des princes chrétiens, et paraît ne se proposer que de prévenir les dissensions et les luttes que devaient nécessairement engendrer leurs prétentions rivales sur les pays nouvellement découverts, ou à découvrir. Il ne confère à Ferdinand et Isabelle aucun droit temporel à l’égard des infidèles du Nouveau Monde. S’il les loue de chercher « à se soumettre » ces infidèles, il suppose évidemment que cette soumission sera volontaire, ou due à une conquête légitime, et conforme au droit chrétien, connu par ailleurs. Quelques années plus tard, en 1497, dans un document relatif à des concessions analogues en faveur du Portugal, le Pape emploie cette même formule de « donation » des terres infidèles, tout en stipulant sous forme de réserve la soumission volontaire des habitants. (Raynald, Annales, an. 1497, n. 33 ;
cf. Pastor, Histoire, t. VI, p. 152.) A l’époque où furent promulgués ces actes, les théologiens enseignaient, avec S. Thomas, que la conversion même des sujets à la foi catholique n’enlevait rien aux droits des princes restés infidèles. (Sum. Theol. 2a 2ae, q. 10, art. 10.)

Il est clair cependant, par les documents cités plus haut, que le Pape exige pour les missionnaires catholiques la liberté d’annoncer l’Evangile, et pour les nouveaux chrétiens la liberté de pratiquer leur religion. L’envoi des missionnaires, la protection de ces missionnaires et de leurs néophytes, qui, en cas de persécution de la part des infidèles, peut amener des interventions armées, sont réservés aux souverains espagnols. C’est ainsi que Bellarmin explique les actes d’Alexandre VI. (De Rom. Pont., 5, 2.)

2) A l’égard des autres Etats chrétiens, l’acte d’Alexandre VI confère aux souverains espagnols, sur les territoires que leurs marins ont été les premiers à découvrir, un droit analogue à nos brevets d’invention, à nos privilèges pour la propriété littéraire ou artistique. En conférant ce droit, le Pape use de ce pouvoir en matière temporelle qui dérive indirectement mais logiquement « de son autorité apostolique et de sa charge de Vicaire de Jésus-Christ ». S’il est, en effet, une question où le bien des âmes et l’intérêt de l’Eglise soient en jeu, c’est celle de l’évangélisation des peuples infidèles, et le Pape, dans sa décision, s’occupe avant tout de la procurer par les moyens les plus efficaces.

Remarquons d’ailleurs qu’à l’époque d’Alexandre VI, les peuples chrétiens reconnaissaient encore au Pape, au moins théoriquement, ce droit d’arbitrage si souvent exercé au Moyen Age ;
les souverains espagnols avaient sollicité cet arbitrage, et le roi de Portugal s’y soumit. Cet arbitrage, dans la pensée du Pape, et dans celle des souverains en contestation, devait empêcher, et empêcha, de fait, une guerre sanglante.

Que dans l’exercice de ces droits Alexandre VI se soit montré équitable et prudent, on ne saurait raisonnablement le nier. « La sentence pontificale a essentiellement contribué à la solution pacifique d’une série de questions de frontières hérissées de difficultés, entre l’Espagne et le Portugal... A cette époque, une bulle du Pape, et la protection de l’Église romaine, étaient pour un peuple d’excellents moyens de s’assurer la tranquille possession du fruit d’un travail ardu, de découvertes et de conquêtes obtenues au prix d’énormes efforts, et de tenir à l’écart, par la menace des censures de l’Eglise, d’autres prétendants disposés à les dérober... La sentence fait honneur à Alexandre VI ;
un aveugle esprit de parti et une ignorance crasse pouvaient seuls y découvrir un grief contre Rome. » (Pastor, Histoire, t. VI, p. 151 sq.)

Bibliographie

Les actes d’Alexandre VI se trouvent dans Navarrete, Madrid, 1858 sq. ;
t. II, p. 29 sq. ;
la constitution au , t. V, p. 361 sq. et de larges extraits dans Raynald, , Lucae, 1754 sq., ann. 1493, n. 18 sq.

Pour le récit et l’appréciation des faits, voir Pastor, , t. VI, p. 149 sq. et les ouvrages auxquels il renvoie ;
Hergenröther, , Fribourg, 1872, t. I, p. 337 sq. ;
J. de Maistre, , chap. xiv.

J. DE LA SERVIÈRE.

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